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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Racisme. Les subs­ahariens contre-attaquent

(TNIOUNI)

 

 

“L’affaire Camara Laye”, du nom d’un jeune immigré guinéen poursuivi pour son engagement dans la lutte pour les droits de tous les migrants, a suscité l’indignation et la solidarité. Désormais, les Subsahariens ne tolèrent plus le sort qui leur est réservé et passent à l’offensive.

“Nous avons l’impression que le but de ce procès est de lui retirer son titre de séjour et de le rendre plus vulnérable”, nous dit Me Lemseguem à propos de son client, Camara Laye. En quelques semaines, ce dernier est devenu le symbole de la répression à l’encontre des migrants. Les associations sont nombreuses à se mobiliser pour lui, les pétitions circulent, les groupes de soutien sur Facebook pullulent. Camara Laye, 28 printemps, est d’origine guinéenne et suit des cours à l'Institut de formation des agents de développement (IFAD) de Rabat. Arrivé au Maroc en 2004, il s’abrite dans un premier temps dans la forêt de Ben Younech, près de Mélilia. Depuis ces bois, le jeune homme plutôt timide et effacé vit de près les tragiques évènements de 2005 lorsque des centaines de migrants tentent de franchir en force les barrières de sécurité bloquant l’accès à l’Europe. Il est alors refoulé à la frontière algérienne avec d’autres migrants, avant de revenir au Maroc et rejoindre le Conseil des migrants subsahariens au Maroc (CMSM), né à la suite des évènements, dont il devient un militant très en vue, puis le coordinateur.

 

L’homme qu’il fallait faire taire

 

Dans la nuit du 20 au 21 octobre 2012, des policiers s’introduisent à son domicile aux alentours de minuit et saisissent des cigarettes ainsi que trois bouteilles d’alcool. Il est emmené au commissariat, accusé de contrebande de tabac et de vin. Aujourd’hui, le litige porte entre autres sur la quantité de cigarettes découvertes à son domicile. Lui reconnaît être en possession de plusieurs cartouches de cigarettes, mais sûrement pas de plusieurs centaines de paquets, comme l’assure la police. Son avocat pointe du doigt “de nombreux vices de forme dans la manière dont ont été menées l’enquête et la perquisition dont on n’a jamais vu le mandat.” Pendant presque un mois, Camara Laye a été détenu à la prison de Salé, où il était bien traité, soutenu par la société civile et recevant des colis de nourriture et de vêtements de la part de Caritas, fondation caritative rattachée à l’Eglise catholique. Ses avocats ont réussi à obtenir du Parquet et du juge qu’il soit poursuivi en liberté provisoire. Le 9 novembre, lors de la troisième audience, il a donc été relâché, à la grande joie de la centaine de militants venus le soutenir devant les portes du tribunal. Mais le 20 novembre, il devra de nouveau se présenter devant le juge. Alors qu’une autre affaire vient de lui tomber dessus. Le 7 novembre, des policiers l’ont interrogé en prison sur son inscription à l’école et, depuis, il est aussi inculpé pour usage de faux pour l’obtention d’un titre de séjour. Cette affaire sera instruite en décembre. Ses avocats restent satisfaits de cette libération, qui lui permet d’assister aux cours offerts par sa formation. Camara Laye, lui, ne flanche pas : “Je compte continuer mon combat. En prison, j’ai assisté à des violations de la loi sur des détenus migrants et j’en parlerai bientôt.” Il considère que la mobilisation de dizaines d’associations et d’anonymes a contribué à sa libération provisoire. Camara Laye était devenu, au fil du temps, un vrai poil à gratter. Comble de l’irrévérence, il dirige la rédaction d’un rapport d’enquête mené dans le nord du pays sur les dépassements en matière de droits humains dans le cadre de la lutte contre l’immigration clandestine. Ce rapport est envoyé à plusieurs bureaux dépendant de l’Union Européenne (UE), dont le chef de la délégation au Maroc, Eneko Landaburu, prend connaissance. Quelques jours plus tard, le 17 octobre 2012, le même Landaburu confie son inquiétude concernant le traitement des Subsahariens, citant des “témoignages inquiétants”. Beaucoup de défenseurs de Camara Laye sont clairs : l’accusation de contrebande est un prétexte fallacieux pour faire taire une voix discordante et gênante. Lui opine : “Oui, je considère que mon procès est politique.”

 

Arrestations ciblées ?

 

Le jour de la deuxième audience de Camara Laye, le 31 octobre, Eric William, Camerounais de 28 ans, connu pour son militantisme, est arrêté peu après avoir quitté le tribunal où il était venu soutenir son camarade. Le jeune homme soutient : “J’ai été mis sous les verrous par des policiers qui m’avaient suivi depuis le tribunal”. Transféré à Oujda dans la nuit, il est par la suite, toujours selon ses dires, conduit vers la frontière algérienne. “C’est là, alors que j’étais dans un sale état car je n’avais pas mangé et que j’avais pris des coups, que des militants de l’AMDH m’ont porté secours. Avertis de mon affaire, ils patrouillaient près de la frontière”. Les membres de l’AMDH en question confirment. Eric William, presque naïvement, nous avoue “ne pas bien comprendre” ce qu’il lui arrive. Il y a un peu plus d’un an, en s’installant à Rabat, il ne s’attendait pas à subir autant de racisme. Et lorsqu’il rejoint une association de migrants fraîchement née, l’Association de lutte contre l’émigration clandestine au Maroc (ALECMA), il n’imagine pas subir les foudres des autorités. Il nous confie : “Les leaders sont visés pour être cassés. Aujourd’hui, c’est Camara, demain ce sera peut être moi. On ne veut pas se laisser faire et en même temps, on a peur de bouger.” De ces militants connus, récemment passés par les commissariats ou par la frontière quasi désertique entre le Maroc et l’Algérie, il y en a plusieurs. On pourrait donner l’exemple de Pascal Mpele, secrétaire général de l’ALECMA, récemment retrouvé par ses camarades, alors qu’il n’avait plus donné de nouvelles pendant plus d’une semaine entre fin octobre et début novembre. En effet, lui aussi avait été embarqué jusqu’à Oujda et conduit à la frontière algérienne. Les militants parlent dorénavant de “répression ciblée à l’encontre des leaders communautaires.”

 

La fin de l’omerta

 

Hicham Rachidi, membre du très sérieux Groupe antiraciste d'accompagnement et de défense des étrangers et migrants (GADEM), travaille sur les questions migratoires depuis plus de dix ans. Il n’est pas surpris par les récentes arrestations de migrants engagés, car, pour lui, un fait nouveau a changé la donne : l’auto-organisation. Il fut un temps où les réactions étaient le fait d’organisations marocaines ou internationales. Mais depuis peu, les migrants se prennent en main au sein de leurs propres structures. Des groupes systématiquement informels, regroupant indifféremment des personnes aux statuts différents : réfugiés, clandestins et possesseurs d’une carte de résident. “En premier lieu, ils font vivre des listes de contacts. A la moindre arrestation, les SMS et les mails s’enchaînent, de Casablanca à Oujda, et chacun se met sur ses gardes”, nous explique-t-il. Lorsque Camara Laye a été arrêté dans la nuit du 20 au 21 octobre, moins de deux heures plus tard, toute la galaxie des militants associatifs, marocains ou migrants, était au courant. Et depuis peu, on enregistre jusqu’à 500 personnes qui se déplacent lors de différentes actions menées par les groupes de migrants. Des actions osées. Pour leur première apparition publique, les militants de l’ALECMA, un groupe né en mai 2012, se sont rassemblés en plusieurs points : devant les ambassades de leurs pays d’origine, pour les alerter, et devant les commissariats habitués à recevoir des migrants. “Il faut avouer qu’en interne, ces structures fonctionnent bien, elles sont très démocratiques et gèrent le mélange des communautés en assurant un turn-over régulier des cadres, pour que personne ne se sente lésé”, précise Rachidi. En clair, pour les migrants, et quel que soit leur statut, il n’est plus question de baisser les yeux ou d’ignorer sciemment des actes vécus comme racistes. Ainsi, la publication début novembre 2012, à la Une d’un hebdomadaire, d’un titre “Le Péril noir”, pour annoncer un dossier consacré aux migrants, a immédiatement suscité une réaction. Pierre Delagrange, militant du Collectif des communautés subsahariennes du Maroc (CCSM), nous dit : “Nous sommes en train d’étudier le moyen de répondre à ce que nous considérons comme du racisme. Le plus probable est que l’on dépose une plainte sous peu.” Un autre militant, anonyme, nous explique : “A une époque, seuls des Marocains auraient réagi, mais nous, les migrants on se serait plutôt dit ‘inutile de faire des vagues’.” Marcel Amiyeto, originaire de la République démocratique du Congo, premier secrétaire général de l’ODT-TI (pour Travailleurs Immigrés), une structure syndicale née en juin 2012 au sein du syndicat marocain l’Organisation démocratique du travail (ODT), trouve assez logique ce changement de comportement : “Aujourd’hui, nous sommes nombreux à faire notre vie dans le royaume, à nous insérer dans la vie active et à participer au développement économique. Malheureusement, nos droits ne sont pas respectés et l’Etat ne nous protège pas.”

 

Black power

 

Pour le moment, les organisations de migrants, parmi lesquelles le CCSM, l’ALECMA et le CMSM, tendent à parer au plus pressé. Il s’agit de veiller au respect des droits humains, d’éviter les arrestations massives, de combattre les actes de racisme les plus flagrants. Ce qui n’empêche pas certains cercles de débattre du plus long terme. Hicham Rachidi, juriste de formation, étudie de près les complications que vivent les migrants au travers d’exemples concrets, tels que le mariage mixte ou la scolarisation. Il nous donne un exemple : “Nous avions aidé une famille congolaise à scolariser son enfant à l’école publique, ce qui est déjà très compliqué. Et un jour, un enseignant d’éducation islamique a dit à l’enfant, qui est chrétien, que ni lui ni ses parents n’iraient au paradis.” Les membres du GADEM travaillent au travers de ce que Rachidi nomme des “litiges stratégiques” à penser “une société inclusive et tolérante”. Le GADEM demande aussi à revoir l’attirail législatif, rejoint dans ce combat par plusieurs associations et une poignée d’élus, à l’instar de Kenza El Ghali, députée istiqlalienne. Une seule loi régit pour le moment les questions de migration : la loi 02-03 adoptée en 2003, en même temps que la loi 03-03 concernant le terrorisme, et sans qu’aucun débat n’ait vraiment eu lieu. Les militants la jugent “dotée d’un caractère répressif et sécuritaire” pour reprendre les mots de la littérature du GADEM. Sur un plan similaire, les associations n’hésitent pas à s’attaquer au gros morceau qu’est l’Union Européenne. Le 5 novembre 2012, une lettre ouverte aux pontes de l’UE est mise en ligne via le collectif marocain Mamfakinch, signée par une trentaine de personnalités, marocaines, béninoises, françaises ou sénégalaises et autant d’organisations. Dans la ligne de mire des signataires : “la pression croissante” que fait peser l’institution sur le Maroc. Selon cette lettre, l’Europe exige du Maroc de jouer un rôle de garde-frontière et porte donc sa part de responsabilité dans la logique répressive qui accable les migrants. Pour les personnes s’installant sur le long terme, Marcel Amiyeto et ses camarades comptent dès décembre prochain organiser des “campagnes de sensibilisation des travailleurs immigrés sur leurs droits mais aussi leurs obligations dans le pays d’accueil.”

 

Jules Crétois, 21 novembre 2012. Telquel-online.com

 

 

 

 

 

 

 

 

Violences. Drames humains dans le nord

 

En parallèle des mobilisations, du procès médiatique de Camara Laye, les témoignages sur les drames humains se jouant dans le nord se multiplient. L’AMDH vient de publier un communiqué à propos de la triste aventure de trente émigrés en situation irrégulière. Après avoir chaviré en essayant d’atteindre les côtes espagnoles -cinq personnes auraient perdu la vie à ce moment-, ils sont récupérés par des garde-côtes marocains. Le 9 octobre 2012, ils sont renvoyés vers la frontière maroco-algérienne, livrés à eux-mêmes, dans la nuit. Parmi eux, une femme enceinte et un nourrisson, dont les militants disent qu’il a été retrouvé “dans un état de santé critique à cause de la malnutrition et de la fatigue.” Tous étaient visiblement “désespérés et apeurés”. L’AMDH a exigé une enquête et dénoncé le travail de la police marocaine ainsi que les pressions européennes. Début novembre, le quotidien français Libération publiait un article, vite partagé sur la Toile marocaine, contenant des témoignages de migrants, cachés dans des grottes du nord du pays, après avoir tenté de passer vers l’Espagne, assurant avoir été frappés au tibia et aux pieds à l’aide de barres en fer. Le but serait de les diminuer pour les empêcher d’essayer à nouveau de passer. Des témoignages corroborés par un membre de l’ONG Médecins sans frontières.

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