Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Analyse. Le choc des élites 

DR

 

 

"Depuis des décennies, des chercheurs observent avec attention l’absorption par le Makhzen de différentes élites et avant-gardes, des ouléma aux riches fellahs, des bourgeois urbains à la gauche politique. Les conservateurs seront-ils les derniers servis ?"

 

 

Analyse

Par Jules Crétois et Ayla Mrabet, 15 juillet 2013. Tel Quel

 

 

Le petit monde des décideurs et des puissants, jouissant du capital économique, de la francophonie et des réseaux, est bousculé. L’arrivée au gouvernement du PJD est la partie visible d’un iceberg qui leur glace le sang. Elle bouscule les codes établis et dessine l’empowerment d’une élite représentative, qui parle au peuple et lui ressemble. Tectonique des plaques…

 

Il ne sait pas nouer sa cravate, raffole de poulet beldi, est friand de bissara… l’arrivée de Abdelilah Benkirane au poste de Chef de gouvernement a provoqué, dans la presse et les cercles bourgeois du pays, une avalanche de détails et de descriptions, dignes de l’exploration de la planète Mars rapportée aux terriens, ou plutôt celle de la planète chaâbi rapportée aux nantis. Ses habitudes continuent de fasciner, son bagout de dénoter, ses impairs de scandaliser ou de provoquer l’hilarité, preuves brandies par certains de son inexpérience du pouvoir ou du dessein conservateur qu’il ourdirait en sous-main pour le pays. En avril 2012, lorsqu’il prend la ministre de la Justice belge pour l’interprète du ministre des Affaires étrangères du plat pays, c’est l’efficacité de son parti tout entier que l’on se surprend à jauger. En juin 2012, lorsque les médias se saisissent d’une supposée facture au nom de Abdelkader Aâmara, la loupe est posée sur les deux bouteilles de champagne qui auraient figuré sur la note du ministre du Commerce, comme pour trouver une faille idéologique au PJD. C’est que depuis qu’il est arrivé aux affaires, le parti de Benkirane ne fait pas qu’alimenter les colonnes de la presse : en jouant des coudes, il ne cesse d’irriter les élites politiques et économiques déjà bien en place. Peu habituées à ce genre de frottements, elles provoquent et subissent des étincelles.

 

 

Entrepreneurs et conservateurs

Début juin, lors de la visite au royaume d’une délégation d’entrepreneurs turcs, le syndicat patronal CGEM s’est offusqué de ne pas avoir été prévenu à l’avance pour se préparer à les accueillir. C’est Amal Entreprises, regroupement d’entrepreneurs bien moins influent et puissant que la CGEM, proche du PJD, qui a organisé la rencontre. En résumé, David s’est imposé tandis que Goliath s’est contenté du dîner protocolaire. La passe d’armes aura eu un intérêt : mettre sur le devant de la scène le paysage des PME pieuses.

 Le 9 mars 2012, Amal Entreprises inaugurait son antenne casablancaise. Aziz Rabbah, ministre diplômé de l’INSEA, successeur d’un Ghellab sorti des Ponts et Chaussées de Paris, était l’invité d’honneur et 150 patrons avaient fait le déplacement. “Les chefs d’entreprises barbus n’étaient pas majoritaires mais très visibles”, raconte l’un des invités, marqué par l’aspect inédit de la chose. Et de poursuivre : “Le moment clé de la rencontre a coïncidé avec la prière d’Al Asr. Plusieurs participants ont commencé à quitter la salle pour prier. Finalement, on a dû reporter le début des travaux.”


Quels sont les credos de ces patrons pieux ? Le parcours d’Aboubakr Belkora, ancien maire PJD de Meknès, président de l’entreprise Valencia qui détient 20% des parts de marché du jus de fruits, est assez révélateur.  Formé à l’agronomie au Maroc, libre de ton, il assume parfaitement son appartenance à une nouvelle élite économique, dont l’ascension se fait “naturellement”. “Les choses évoluent dans le bon sens”, argue-t-il, avant de préciser : “Les gens se positionnent dans l’économie et concurrencent, d’une certaine manière, les quelques familles qui forment une bourgeoisie resserrée et qui s’accaparaient les richesses.” Il cite différents modèles de réussite, pas forcément partisans, parmi lesquels Koutoubia du célèbre Lhaj Taher : “Des gens qui ont réussi grâce à l’audace et au travail”. A son sens, l’action du PJD et l’empowerment d’une bourgeoisie indépendante, éventuellement conservatrice, participent d’une même logique salutaire : “En finir avec les pratiques peu claires, les monopoles, la rente : faire que les chances soient les mêmes pour tout le monde”. Taïeb Aisse, président de Amal Entreprises, plus discret, remarque lui aussi un “dynamisme social” et un “renouvellement dans le monde de l’économie”. Et son groupement est là pour l’accompagner : il dit vouloir “promouvoir la valeur travail”, aider à graisser la machine “ascenseur social”. Il conclut : “La société gagne en transparence. Avec un système électoral transparent, ce sont les meilleurs qui gagnent. Avec un système économique transparent, c’est pareil : les meilleurs grimpent et le clientélisme, le copinage, tendent à disparaître.”

 

 

Minorité majoritaire

Certains membres de l’élite en place sont conscients de ce qu’ils représentent. Devant un parterre venu assister à sa conférence, Abdelmalek Alaoui, consultant et auteur d’un ouvrage sur l’intelligence économique, a débuté, le 22 mai, son exposé par ces mots lucides et honnêtes : “Nous sommes une minorité, une minorité d’une minorité. Nous sommes 80 000 depuis l’indépendance à avoir fréquenté les bancs des écoles étrangères. Nous sommes surreprésentés, nous gérons environ 70% de l’appareil économique, 60% des secrétariats généraux des ministères, les 7 premières capitalisations boursières sont gérées par des gens issus de trois écoles.” Cette minorité qu’il décrit représente le paysage du business au Maroc : dans le monde des affaires, on recherche encore et toujours des francophones, à l’allure “moderne”, non seulement capables d’ouverture sur les pays riches, mais formés dans leurs rangs. Ce qui ne va pas sans aberrations : “Un jour, une entreprise a réuni des candidats, de jeunes juristes. Nous, diplômés en France, avions droit à une bouteille d’eau et un café pour patienter. Les titulaires de diplômes marocains, walou”, se souvient un jeune diplômé.

 

Dans les hautes sphères, un rapide scan des profils suffit pour comprendre qu’on ne se mélange pas trop, qu’on se reproduit et se ressemble. A la CGEM, force est de constater que les dirigeants qui se succèdent, Bennani-Smires, Hajjouji, Chami, Elalamy, Bensaleh, à l’exception de Mohamed Horani, arborent des profils sensiblement proches. Les grandes institutions de la finance, elles aussi, sont entre les mains de personnes souvent formées en France, issues de grandes familles, de Mohamed Benchaâboun (Banque Populaire) à Tarik Sijilmassi (Crédit Agricole), en passant par Mohamed Kettani (Attijariwafa bank). Ajoutez à cela la présence de quelques Français dans les directoires de filiales et vous obtenez tout… sauf une représentation du pays dans sa diversité. Leurs compétences sont tout aussi indéniables que les similitudes de leurs profils. Dans les banques d’investissements et la haute administration, on pourrait dresser le même constat. Selon le chercheur français Pierre Vermeren, les cercles formés par ce dessus de panier sont très puissants, au point qu’il existe, au Maroc, une “domination des élites sur l’Etat”. Et le fait n’est pas nouveau. Avec la création du “G14” dans les années 1990, groupe de quatorze grosses têtes, chargées d’orienter l’économie du pays, Hassan II avait déjà dit tout son amour des ingénieurs et technocrates, produits des écoles françaises et américaines. Mais les temps changent…

 

 

L’autre élite

 

Il y a quelques semaines, le PJD a créé une association d’ingénieurs, qui s’ajoute aux regroupements de pharmaciens, d’avocats et d’enseignants récemment affiliés au parti. La naissance de ces associations, qui permettent de gagner les cœurs de secteurs porteurs, symboliques ou influents, montre que le PJD a compris l’enjeu. Pour Mohamed Tozy, le parti de la lampe a opéré une mue pour façonner sa propre élite. Un groupe de “technocrates formés localement ou d’entrepreneurs de la bourgeoisie pieuse” a “rejoint le parti. (…) Ce groupe composé d’ingénieurs, de médecins et de pharmaciens a bénéficié des faveurs du parti”, écrit-il dans une revue scientifique. Le chercheur poursuit : “Ce recrutement a permis de rénover l’image du parti et de lui apporter l’argument d’efficacité managériale qui lui manquait.” Selon Tozy, déjà pour les élections de 2007, “le groupe des fondateurs idéologues et désormais politiciens professionnels a préféré faire alliance avec les technocrates et a lâché, par conséquent, les deux forces vives du mouvement : la jeunesse tajdidi (les bases : ndlr) et les ouléma prédicateurs.”

 

Mais au sein de la jeunesse aussi, visiblement, les choses bougent. Il s’agit de montrer l’aptitude du parti à prendre en main des questions techniques, sans se départir de son identité. Une jeune militante du PJD explique : “Nous n’envoyons pas les jeunes de l’organisation en Turquie, mais c’est un fait : beaucoup des nôtres étudient là-bas. Ils ont compris qu’étudier à l’étranger est un plus : c’est formateur et ça permet de découvrir des compétences différentes. En Turquie, les études ne sont pas très coûteuses, et des gens avec des moyens modestes peuvent résider dans un pays musulman tout en découvrant un leader économique et suivre les cours en anglais.” Les prismes sont différents, mais les méthodes restent les mêmes. A l’ancien colon qui a formé les rangs des puissants d’aujourd’hui, on préfère le pays d’Erdogan que l’on brandit comme exemple du mariage réussi entre realpolitik et islamisme, et qui nourrira peut-être les élites de demain.

 

 Populistes à la rescousse

 

L’accession au gouvernement de ministres formés dans des universités publiques marocaines a engendré un mouvement général et profond de réaction au sein des partis politiques. L’intronisation de Hamid Chabat à la tête de l’Istiqlal, parti des élites depuis l’indépendance, en est l’exemple le plus frappant. On a mis en avant son entrée dans la vie active à l’adolescence comme ouvrier dans une usine de motocyclettes à Fès. Un homme qui, à la force du poignet, a gravi les échelons, sans oublier de défendre sa classe d’origine en tant que syndicaliste au parcours tout aussi brillant. Un tel profil ne pouvait que tailler des croupières au PJD qui, bien que fier d’arborer des dirigeants issus de l’enseignement universitaire local, s’est retrouvé concurrencé par un homme politique vendu comme plus proche du peuple car partageant leur destin de petites mains. Mais sous son bleu de travail, Hamid Chabat ne semble être que le fruit d’un passage de témoin opéré pour des raisons électoralistes par l’Istiqlal, parti défini par divers historiens comme fondé sur la structure familiale. Forcément, voir un Chabat devenir l’homme fort du parti nationaliste, accueilli par Mohammed VI,  laisse penser que l’Istiqlal a été contraint de changer son fusil d’épaule. Pour contrer Benkirane et consorts, et leur proximité avec le peuple, il a bien fallu remiser au placard les caciques du parti, tel le financier de haut vol Adil Douiri, digne héritier de son père, M’hammed Douiri, figure du parti nationaliste. L’exemple de ce “ould flane” est encore plus parlant si l’on tient compte de ses études supérieures. Adil Douiri fait partie de ces têtes bien faites et bien pleines comme les définit la France, ainsi que le prouve son diplôme obtenu à l’Ecole nationale des ponts et chaussées. Face à ce tropisme français, l’Istiqlal met dans la balance son patron de la jeunesse, Abdelkader El Kihel, “chabatiste convaincu”, militant de terrain et diplômé de droit islamique à Al Qaraouiyine.

 

Grâce ou à cause de l’effet PJD, l’USFP a lui aussi dû muer en mettant en avant de nouveaux leaders plus proches de leurs bases. Benkirane est désormais bordé à sa gauche par le nouveau patron du parti de la rose, Driss Lachgar, célèbre pour son franc-parler et étiqueté “populiste”, au même titre que le Chef du gouvernement. Issu du quartier populaire de Takaddoum à Rabat, le nouveau “zaïm” met doublement en avant son aspect plébéien en soulignant ses origines populaires et en utilisant un langage tonitruant censé parler au peuple. Ancien militant de la base, Lachgar est tout le contraire de son prédécesseur, Abdelouahed Radi, l’un des fondateurs de l’USFP et cacique du parti dès sa création. Le premier est de surcroît issu d’un milieu modeste tandis que le second est grand propriétaire terrien dans le Gharb. Radi appartient à cette élite de gauche, fruit d’un processus de renouvellement des élites entamé à la fin du règne de Hassan II. Durant cette période de transition, le pouvoir, après avoir usé jusqu’à la corde la stratégie de nomination de technocrates, s’est ouvert à des profils différents. Parmi eux, des enseignants d’université, notamment spécialisés en droit, qui ont “souvent eu un parcours politique de militants marxistes” et “ont appris avec le temps à composer avec le Makhzen”, selon Pierre Vermeren. Des ex-progressistes ont ainsi rejoint le top management du pays. Les écrits de Mohamed Tozy le confirment : dès 1999, on a vu, en prime des technocrates et des notables traditionnels, l’émergence de nouveaux profils dans l’élite, offerts par “la société civile et les écuries politiques de gauche.”

 

 

Vers une bourgeoisie pieuse ?

Choc des élites ? Contre-élite islamiste ? La ligne de fracture entre forces concurrentes n’est pas seulement idéologique. Abdelmalek Alaoui sous-entend l’existence d’un autre clivage : le besoin de justice. “L’élite francophone était assurément surreprésentée dans les postes de décision, qu’ils soient politiques ou économiques, d’où le souhait de partager ces derniers plus équitablement.” Ce n’est pas S. qui le contredira. Ce tailleur quadragénaire, installé dans le centre-ville casablancais et sympathisant islamiste, assure que nombre de ses fournisseurs partagent ses opinions : “Ils ont de l’argent, de gros stocks et de grosses commandes. Certains se plaignent que les syndicats ne nous ressemblent pas. Il y aura toujours ‘les autres’ au-dessus de nous. Les autres, ce sont les grandes familles fassies qui parlent français et donnent l’impression de ne pas accorder de place à la religion et à la culture marocaine.” Dans son secteur, le tailleur rencontre pas mal de patrons “très de chez nous”, qui gardent des habitudes simples, pour qui la zakat, volontaire, compte plus que l’impôt obligatoire, se croisent à la mosquée ou pour des parties de cartes sans argent, dans des cafés sans alcool.

 

J’ai voté PJD contre la corruption et pour la transparence”, nous confie un autre petit patron, qui assure : “On est mangés par des ‘gros’, qui connaissent les arcanes du pouvoir et jouissent de leurs alliances.” Un chercheur en économie, anonyme car actuellement en enquête sur le terrain, confirme qu’une petite bourgeoisie tend à rejoindre les vues de la formation de la lampe, charmée par son discours, tant sur le plan économique que sociétal. Pierre Vermeren abonde dans le même sens : “Le milieu des affaires (bâtiment, commerce…) est largement arabophone, exception faite du capitalisme financier et internationalisé.” Ce qui pose un souci bien simple selon lui : “Il est difficile pour les cadres francophones de diriger un pays qui ne l’est pas”. Il conclut : “Le PJD est un moyen de faire monter une nouvelle élite”, composée d’“arabophones qui peinent à s’insérer dans le système”, face à une “élite marocaine étroite et fermée”.

 

Quant à la question de leur indépendance, “les élites ne sont jamais très loin du pouvoir, que ce soit favorablement ou en opposition, estime Abdelmalek Alaoui. C’est la loi du genre.” Si cette obédience au régime n’est pas propre au Maroc, elle reste tout de même significative “dans un pays où les divers pouvoirs sont très concentrés et centralisés” et où “il y a peu de marges de manœuvre”, résume Pierre Vermeren. Pour garantir sa stabilité, “le Makhzen aimante la société à travers ses élites”, poursuit-il. Une question de taille se glisse malgré tout derrière cette hypothèse de progression d’une nouvelle élite. Celle de la taille, justement. Pour le sociologue Hassan Rachik, c’est limpide : “Plus la taille de l’élite est large, moins elle entretient des relations personnelles avec le palais royal. Il y aurait un seuil démographique au-delà duquel les membres de l’élite politique ne peuvent plus tous être intégrés dans des réseaux d’alliances et de clientèle”. Depuis des décennies, des chercheurs observent avec attention l’absorption par le Makhzen de différentes élites et avant-gardes, des ouléma aux riches fellahs, des bourgeois urbains à la gauche politique. Les conservateurs seront-ils les derniers servis ?

 

Source: Tel Quel

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article