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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

Les journaux algériens devraient s’inspirer de leurs confrères marocains. Le Maroc est de moins en moins le royaume des tabous journalistiques.

 

Enquête. Police, grand corps malade

(DR)

 



 

Par Driss Bennani et Mohammed Boudarham, 4 avril 2013. TEL QUEL

 

 

Surmenage, mutations abusives, corruption, violence, hogra… la police du royaume ne va pas bien. Depuis 2000, 46 policiers se sont donné la mort, souvent en utilisant leur arme de service. Les flics auraient-ils le blues ? Faut-il s’en inquiéter ?

 

La tuerie de Mechraâ Belksiri n’a pas encore livré tous ses secrets. Dimanche 10 mars, un policier a abattu trois de ses collègues en utilisant son arme de service au beau milieu du commissariat de la bourgade. “Il aurait pu faire plus de victimes s’il n’avait pas été maîtrisé à temps et s’il était bon tireur”, raconte un survivant. L’auteur du crime n’a pourtant rien du serial killer. Hassan El Ballouti est un brigadier quinquagénaire. Père de quatre enfants, il a déjà servi dans plusieurs villes avant d’atterrir à Belksiri, réputée être une petite ville calme et sans histoires. Ses collègues le dépeignent comme “un homme au caractère difficile”, criblé de dettes et traînant un dossier administratif pas très flatteur. De là à commettre un tel carnage…

 

Les motifs exacts du crime sont pour l’heure encore inconnus. Mais les premiers éléments de l’enquête évoquent un différend avec le commissaire de l’arrondissement, relevé de ses fonctions depuis cet incident. Le responsable refusait, selon des aveux qu’on prête à El Ballouti, d’affecter ce dernier au niveau du barrage routier, l’un des points les plus lucratifs de la région. Le commissaire aurait également menacé d’obliger El Ballouti à porter l’uniforme, ce qui aurait été vécu par ce dernier comme une “grande humiliation”.

 

Dans sa déposition, le brigadier aurait également dénoncé la corruption qui sévit dans les rangs de la police locale. Il aurait même demandé l’ouverture d’une enquête sur le patrimoine des responsables sécuritaires dans toute la région du Gharb, coupables selon lui de connivences avec des trafiquants de drogue ou des contrebandiers notoires. Aujourd’hui, l’affaire fait trembler tout l’establishment sécuritaire du pays. Bouchaïb Rmail, directeur général de la DGSN, s’est déplacé en personne à Belksiri. Il a également relevé six responsables sécuritaires locaux de leurs fonctions, et donné ses instructions pour qu’une cellule psychologique assiste les familles et les collègues des victimes. “C’est un incident grave et déplorable qui nous interpelle tous. Nous attendons de recevoir les résultats de l’enquête. Nous déciderons alors de la suite à donner. Nous pourrions par exemple demander des explications au ministre de l’Intérieur ou à tout autre responsable sécuritaire du pays”, explique Abdallah Bouanou, membre de la commission de l’Intérieur à la première chambre et président du groupe parlementaire du PJD.

 

 

Suicides en chaîne

 

C’est que le cas d’El Ballouti n’est pas isolé. Depuis 2010, dix policiers, au moins, se sont donné la mort en utilisant leur arme de service. Depuis 2000, ils sont 46 policiers à s’être suicidés dans différentes régions du pays, avec des pics de sept suicides en 2001 et six en 2007.

 

A chaque fois, une enquête est ouverte par la DGSN sans que les résultats ne soient pour autant rendus publics. Généralement, un communiqué court et sec expliquant le suicide par “des raisons personnelles” suffit pour clore l’affaire. Et si cela était plus grave ? Et si le corps de la police souffrait, en silence, d’un mal qui ronge ses effectifs et qui les rend vulnérables et fragiles ? “Cette hypothèse n’est pas à écarter, affirme le chercheur en sécurité publique, Driss Belmahi. Les policiers marocains vivent un grand stress lié au manque d’effectifs et de moyens. C’est également un corps qui n’a pas le droit de se constituer en syndicat et qui ne dispose d’aucune institution pour défendre ses intérêts ou pour faire de la médiation entre supérieurs hiérarchiques et subalternes”. Faux, rétorquent les responsables de la sécurité nationale. “On ne peut pas parler de phénomène en évoquant ces cas que nous prenons très au sérieux. A chaque fois, la DGSN ouvre une enquête et les résultats aboutissent souvent à des problèmes d’ordre familial ou personnel. L’usage de l’arme à feu confère un caractère inédit à ces incidents et donne naturellement lieu à une plus grande médiatisation. Cela ne veut pas dire que tout va bien dans le meilleur des mondes, mais nous travaillons en continu sur plusieurs pistes d’amélioration”, explique Mohamed Essaid, chef du service préfectoral de la police judiciaire à Casablanca. Exemple parmi d’autres : pour éviter ce genre d’incidents macabres, la DGSN peut même désarmer certains de ses éléments, jugés instables. “Nous assurons un suivi en permanence de nos effectifs. Quand le problème est interne, nous essayons de le régler. Des milliers de demandes de mutations sont satisfaites chaque année par exemple. Mais quand le sujet souffre de problèmes d’alcoolisme ou qu’il violente son épouse ou ses enfants, nous pouvons décider de le priver de son arme pour éviter toute mauvaise surprise, et nous lui offrons un suivi psychologique”, poursuit Essaid, qui reconnaît que “le risque zéro n’existe pas et que ce dispositif est encore en phase d’installation”.

 

En mars 2010, la situation de la police a pourtant été jugée suffisamment préoccupante pour qu’elle nécessite l’intervention du roi en personne. Mohammed VI avait alors fait adopter, en Conseil des ministres, un nouveau statut de la police. En vertu de ce texte, les salaires des éléments de la DGSN ont carrément doublé pour atteindre 4000 dirhams pour un agent de la paix et près de 33 000 dirhams pour un préfet de police dont le salaire ne dépassait pas 17 000 dirhams. Une révolution ! Par la même occasion, le monarque annonçait la création d’une fondation des œuvres sociales de la police, en remplacement des fameuses amicales. “C’est un geste que les policiers attendaient depuis longtemps. En prenant une décision pareille, le roi affirmait en substance qu’il se préoccupait personnellement du sort des hommes en uniforme, du moment que ces derniers étaient privés d’une organisation syndicale”, analyse ce député, ancien membre de la commission de l’Intérieur. Le message royal est reçu cinq sur cinq par l’establishment. Dans ses différentes sorties médiatiques, le Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, prend par exemple un soin particulier à défendre et à louer les qualité des hommes de Bouchaïb Rmail, quitte à couvrir leurs débordements et leurs atteintes répétées aux droits de l’homme. Mais cela ne suffit pas, selon toute évidence.

 

 

Maroc, pays sous-fliqué ?

 

Rachid El Mounacifi, psychologue spécialisé en sécurité publique, parle de “flics au bord de la crise de nerfs”. Selon lui, “vu l’évolution de la criminalité et des nouveaux risques liés à la sécurité publique, la situation risque d’empirer si les responsables ne s’attaquent pas au fond du problème et ne travaillent pas sur les vrais dysfonctionnements de la police”. L’homme parle en connaissance de cause. Enfant, il a perdu son père, lui-même policier, après deux tentatives de suicide avortées. “A cause de différends avec ses supérieurs et plusieurs mutations abusives, il a sombré dans l’alcool et négligé son traitement pour le diabète. Il l’a payé de sa vie”, raconte El Mounacifi.

 

Première source de stress de la police marocaine : le sous-effectif structurel. En tout, le royaume compte 55 000 policiers, tous grades confondus. “Idéalement, les deux-tiers de cet effectif devraient à peine sécuriser une grande métropole comme Casablanca”, confie un ancien haut gradé de la DGSN. Résultat : des heures supplémentaires devenues la règle pour tout le monde et des appels en renfort qui peuvent tomber à n’importe quel moment. “Plusieurs collègues ont failli divorcer à cause de ce rythme de travail et des rappels de dernière minute ou des annulations de congés”, témoigne un inspecteur.

 

Au lendemain des attentats du 16 mai 2003, les Marocains avaient par exemple découvert avec effroi que des pans entiers de la métropole échappaient à tout contrôle policier. Faute de carburant ou de véhicules disponibles, les estafettes rouge et vert s’aventuraient rarement dans des quartiers lointains et difficiles comme Sidi Moumen ou Kariane Toma. En 2005, Hamid Chabat, alors maire de la ville de Fès, avait suscité une vive polémique en embauchant des agents de sécurité privée pour sécuriser l’ancienne médina, où les commerçants étaient systématiquement dépouillés par des bandes organisées. Le responsable istiqlalien est allé encore plus loin en offrant, aux frais du Conseil de la ville, des véhicules flambant neufs à la préfecture de police locale. Une première que n’ont pas manqué de critiquer les magistrats de la Cour des comptes, jugeant que la sécurité ne relevait pas des prérogatives du maire. Mais l’affaire n’est pas allée plus loin. Le maire a simplement été prié de retirer ses “bodyguards” contre des promesses fermes de sécuriser les commerces de l’ancienne médina.

 

“Nous avons toujours appelé à l’amélioration de la situation des policiers et à les doter davantage de moyens. Le budget de la DGSN est d’ailleurs en constante progression depuis 2008, de même que les postes budgétaires alloués au ministère de l’Intérieur. La sécurité du pays est une priorité”, affirme Abdallah Bouanou.

 

Ce sous-effectif structurel de la police marocaine est accentué lors d’évènements exceptionnels, comme les grands festivals, les matchs de foot ou encore les manifestations sociales et syndicales. “Nous sommes rappelés en renfort, parqués dans des écoles ou dans nos estafettes. Nous mangeons mal, nous dormons mal, nous sommes loin de nos familles. Mais ça, personne ne s’en soucie”, nous confiait un jeune policier à l’occasion d’une récente marche de protestation organisée à Casablanca. “Nos effectifs sont en effet loin d’être suffisants. Nous devons sans cesse jongler pour sécuriser un maximum de points dans la ville, mais grâce à la discipline de nos équipes et à leur abnégation, nous réussissons à lutter efficacement contre la criminalité, comparé à des pays voisins qui disposent de trois fois plus d’effectifs pour deux fois moins d’habitants”, explique une source au sein de la DGSN.

 

Mais il y a un événement que tous les policiers, du plus haut gradé au simple gardien de la paix, redoutent : une visite royale. Depuis quelques années, les séjours du monarque dans différentes villes du pays sont souvent accompagnés de suspensions ou de mutations dues à des erreurs commises lors du passage du cortège royal. Et quand une sanction tombe, le policier, aussi galonné soit-il, n’a d’autre choix que de s’y soumettre. “J’ai déjà vu un préfet de police faire ses valises et prendre le premier vol dans la soirée vers une ville lointaine, après une erreur commise quelques heures auparavant, à l’occasion d’une visite royale”, témoigne un officier casablancais.

 

 

La peur des mutations

 

Au sein de la DGSN, le sujet est encore tabou. Quand elles ne sont pas pénales, les sanctions administratives sont en effet quasi irrévocables. Théoriquement, un policier a le droit de se faire assister par un avocat devant le conseil de discipline, et de se défendre en bonne et due forme. Mais que faire quand la sanction prend les allures d’une “mutation pour des raisons de service”, décidée par les seuls responsables hiérarchiques du policier fautif ? Certains cas sont même restés dans les annales. En 2003, l’actuel patron de la police, alors préfet de Casablanca, avait été muté à Taourirt au lendemain des attentats de Casablanca. Comment expliquer une décision pareille, sinon par un désir de vengeance ou d’humiliation ? Si le responsable sécuritaire a été reconnu responsable d’un quelconque manquement professionnel, n’aurait-il pas mérité de passer devant une instance qui lui permette au moins de se défendre ? Autre cas emblématique : celui de Mustapha Mouzouni. L’homme est un ponte de la DGSN. Il a notamment été directeur de la police judiciaire au niveau central et vice-président d’Interpol avant d’être nommé préfet de Casablanca. Mais toutes ses casquettes ne l’ont pas mis à l’abri d’une mutation brutale et intempestive vers… Zagora. “La mutation ne saurait être une sanction. Cela n’est pas acceptable. Si une personne est mutée quelque part, c’est qu’on a besoin de ses compétences spécifiques dans cette région ou qu’elle a été promue à de plus grandes responsabilités. Punir en mutant les gens stigmatise également certaines villes qui passent pour des sous-territoires”, s’indigne Driss Belmahi. “Ces mutations sont à l’origine de véritables drames familiaux, confie un inspecteur de police. Une erreur banale ou un règlement de comptes personnel peut précipiter votre famille dans la précarité du fait d’un déménagement non planifié qu’il faut gérer dans l’urgence. Quand nous voyons que même nos supérieurs en sont victimes, nous ne pensons jamais à introduire un recours”, conclut notre inspecteur. Une histoire vécue à Dakhla résume cet état d’esprit fataliste chez les hommes en uniforme bleu. Lors d’une récente édition du festival de la ville saharienne, un notable de la région s’emporte contre un policier qui ne l’a pas reconnu à l’entrée de l’espace VIP. Dans un excès de colère, le notable sahraoui le menace de mutation. “Je suis déjà à Dakhla. Où voulez-vous qu’on m’envoie ?”, lui a simplement répondu le pauvre agent.

 

 

Policier, ce mahgour ?

 

Cette histoire, certes anecdotique, renvoie à une autre réalité évoquée par plusieurs policiers interrogés dans le cadre de ce dossier. Elle est liée à l’image du policier dans la société. “Quand nous terminons nos heures de service, nous nous précipitons pour mettre des vestes qui cachent nos uniformes. Pour le commun des mortels, tous les flics sont des corrompus ou de petits tortionnaires sadiques. C’est dur à supporter tous les jours”, confie l’un de nos interlocuteurs. Une affirmation qui fait sourire ce responsable central au sein de la DGSN. “Les choses tendent à changer. Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus fiers d’appartenir à ce corps. La revalorisation des salaires, la communication, le recrutement de nouveaux cadres, l’ouverture sur la société sont autant d’éléments qui participent à ce que le policier ait une meilleure estime de soi. Des sessions de formation continue sont désormais dispensées à l’ensemble du personnel, des cellules de suivi psychologique et social sont progressivement implantées dans différentes préfectures. Tout cela aide à améliorer l’image du policier, d’abord vis-à-vis de lui-même, puis au sein de la société”, conclut notre interlocuteur.

 

Toujours est-il que certains incidents viennent régulièrement saper ce travail pour améliorer l’image du policier. Il existe même un nouveau phénomène qui inquiète sérieusement les flics du royaume. Plusieurs d’entre eux se font agresser par des personnalités influentes, ou disposant de solides appuis dans le système sécuritaire ou judiciaire. Les exemples ne manquent pas. En 2008, un membre (par alliance) de la famille royale avait par exemple ouvert le feu sur un policier casablancais. Lors de l’édition 2012 du festival Mawazine, deux jeunes auraient roué de coups le préfet de police de Rabat, devant plusieurs témoins. Il y a quelques semaines à peine, un policier en poste au beau milieu de Casablanca a été pris à partie par un jeune homme accompagné de sa mère. “La scène était surréaliste. Je voyais un agent en uniforme en train d’être violenté par les deux personnes, sans oser se défendre. J’ai alors pris la décision d’appeler la police qui a effectivement embarqué les assaillants. Mais ces derniers ont été relâchés plus tard et le policier a été forcé de retirer sa plainte selon toute vraisemblance”, indique un témoin de l’agression. D’autres affaires, où des policiers ont été agressés par des citoyens, ont connu le même sort. “Si le policier décide de retirer sa plainte, nous n’y pouvons rien”, se contente d’expliquer cette source autorisée au sein de la DGSN. Reste à savoir si le policier agressé décide de retirer sa plainte de son propre chef ou suite à des intimidations ou des recommandations de ses supérieurs hiérarchiques.

 

Aujourd’hui, indique Driss Belmahi, il devient urgent de remédier aux multiples maux dont souffre le corps de la police. Pour le chercheur en sécurité publique, on devrait commencer par la réforme du cadre juridique. “Le nouveau statut de la police améliore la situation des policiers mais ne réforme pas la fonction en tant que telle. Aujourd’hui, nous avons besoin d’un cadre juridique clair, qui permette une traçabilité de la décision sécuritaire de manière à identifier les responsables d’erreurs et de dépassements, et de les sanctionner selon des textes précis et devant des instances compétentes, explique Belmahi. Il est également important de créer une institution dédiée à la médiation, aussi bien en interne que par rapport à l’environnement extérieur, afin d’installer une police forte et efficace, au service réel des citoyens”. L’ensemble de nos interlocuteurs jurent que le processus est en marche et que le nouveau directeur général, Bouchaïb Rmail, en a fait sa priorité. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

 

http://www.telquel-online.com

 

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