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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

Ali Fkir : le dernier des communistes

DR-Titre des mémoires de Ali Fkir: "Le petit berger qui devint communiste"

 

 

Par Mohammed Boudahram

 

 

Cofondateur du mouvement Ilal Amam, Ali Fkir déteste le militantisme de salon. Sa vie, il l’a passée sur le terrain, pour défendre un idéal, un seul : la dignité. Rencontre avec cette figure de la gauche qui a récemment publié ses mémoires.

 

Ce lundi à Mohammédia, Ali Fkir est excité comme un gamin un jour de fête. C’est que cet après-midi, il va assister à un colloque sur la liberté de conscience et retrouver ses compagnons de combat et d’infortune : Abdellatif Laâbi et Abdelhamid Amine. Ne comptez pas sur lui pour vous assommer à coups de citations de Marx ou Engels. Son militantisme, il en parle avec des mots simples, dans un mélange d’arabe, de darija et de français. “Le communisme, c’est d’abord des valeurs, et les gens nés à la campagne comme moi sont les mieux placés pour le savoir”, nous lance-t-il. Ali Fkir a vu le jour en 1946 au sein d’une famille de nomades, du côté de Béni Tadjite, vers Errachidia. Berger dès l’âge de six ans, il apprend vite la notion de répartition du travail, l’ambiance du kolkhoze en moins. “Nous étions pauvres, mais tout le monde mangeait à sa faim et personne, les parents en premier lieu, ne dictait une quelconque ligne de conduite à suivre”, décrit notre militant.

 

 

Chez les gueules noires

 

Le petit berger a onze ans quand sa famille s’installe dans le centre minier de Béni Tadjite. Ali Fkir découvre alors que le monde s’étend au-delà de son troupeau de chèvres et de la tente familiale. Il intègre surtout l’école du village, lui qui ne parle pas un traître mot d’arabe. Mais il trouve son compte dans les chiffres et devient le matheux de service. Il s’initie aussi à la langue française grâce à des institutrices bienveillantes qui n’ont rien à voir avec le colérique fkih de l’école coranique. “Je suis parvenu à mémoriser 30 hizb, mais j’ai tout oublié”, confesse-t-il en riant. D’ailleurs, il a un avis très tranché sur la religion : c’est une affaire personnelle et la laïcité n’a jamais été synonyme de mépris pour les cultes. Voilà qui est clair. Fils d’un Istiqlalien convaincu, le jeune Ali commence à se familiariser avec la politique en écoutant les conversations des adultes.

Obligé de rejoindre Midelt pour poursuivre ses études au collège, Ali Fkir découvre la ville. Aujourd’hui encore, il se souvient des “travailleuses du sexe” (il s’interdit de prononcer le mot “prostituées”), qui vivaient en parfaite harmonie aux côtés de familles berbères et juives. “Quand j’y pense, cela me renforce dans la conviction que, côté tolérance, nous avons beaucoup régressé”, se désole le militant qui précise que, à Midelt comme à Gourrama, les juifs n’étaient pas confinés dans un mellah. Accueilli dans une maison de bienfaisance, Ali Fkir lit beaucoup et les équations deviennent pour lui un jeu d’enfant. C’est à cette époque qu’il connaît ce qu’il appelle le jour le plus long de sa vie. Le 7 décembre 1962, ses camarades et lui sont sommés de quitter la “Khiriya” de bon matin et se retrouvent à errer dans la ville où la température descend au-dessous de zéro. Les autorités locales ont en effet besoin de la maison de bienfaisance pour y installer un bureau de vote à l’occasion du premier référendum constitutionnel de Hassan II. Ou plutôt pour son premier plébiscite, avec 80% de “oui”. Ce jour-là, Ali Fkir dit avoir définitivement perdu ses illusions sur le “nouveau Maroc” promis par le jeune monarque.  

 

 

Le bureau, jamais de la vie !

 

A Meknès, où il débarque au lycée en 1964, il se familiarise avec les grands classiques du communisme : Marx, Engels, Lénine, mais aussi Diderot, Voltaire et Rousseau. Il passe le bac avec succès et décroche un autre précieux sésame : sa carte d’adhérent au Parti communiste marocain (PCM). Il met ensuite le cap sur Rabat, où l’Institut national des statistiques et de l’économie appliquée (INSEA) l’accueille à bras ouverts. Dans un milieu estudiantin en pleine ébullition, il se lance à fond dans le militantisme. Président de l’association des étudiants et représentant des résidents de la cité universitaire d’Agdal, il donne la pleine mesure à ses convictions politiques. Le 30 août 1970, il fait partie des quelques personnes qui créent le mouvement “Ilal Amam” chez Abraham Serfaty. Abdelhamid Amine et Abdellatif Laâbi, entre autres, font partie de ce petit cercle marxiste-léniniste. La clandestinité est de rigueur. Moins d’un an plus tard, la consigne est donnée aux militants d’investir le terrain.

En juillet 1971, Ali Fkir claque donc la porte de l’INSEA et frappe à celle de l’Office chérifien des phosphates (OCP). Lui qui rêvait de partager le quotidien des mineurs de Khouribga, de vrais prolétaires à entraîner dans la révolution, se voit affecter dans un bureau au siège central de Rabat. Il refuse net et rejoint Abdelhamid Amine, alors chef d’équipement à l’Office régional de mise en valeur agricole (ORMVAG), à Kénitra. L’“amine” des communistes l’embauche immédiatement. C’est à cette époque que les cellules d’Ilal Amam passent à l’action. “Nous tenions nos réunions entre 4 et 5 heures du matin pour ne pas attirer l’attention, car c’était le moment de la prière d’Al Fajr”, se souvient notre homme. 

 

 

La case prison

 

Malgré toutes les précautions possibles, la police politique de Hassan II resserre l’étau autour des militants communistes. Les leaders tombent l’un après l’autre. Après une vingtaine de jours de cavale, Ali Fkir se livre à la police le 17 juin 1972. Malgré les tortures subies à Derb Moulay Chrif, il refuse de parler et résiste pour ne pas révéler l’identité d’un camarade en particulier : feu Driss Benzekri. En 1973, il écope de dix ans de prison et est transféré à Kénitra. Là, il reprend ses études. A cette époque, l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM) charge des militants, généralement des jeunes étudiantes, de faire parvenir des cours aux détenus. C’est à Zhor, étudiante en fac d’économie, que l’on confie en 1977 le soin de s’occuper du détenu 1820. Une idylle se noue. Le mariage a lieu en prison en 1982, mais il a fallu s’y prendre à deux fois, Ali Fkir ayant envoyé balader les adouls qui lui posaient la question de la dot. “J’ai répondu : il n’y en a pas, je me marie, je ne suis pas en train d’acheter une vache !”, se souvient notre homme, qui dit abhorrer les contraintes et les institutions, y compris familiales. Les pères de Ali et Zhor s’arrangent pour éviter l’incident et le mariage est finalement consigné.

Cinq mois plus tard, notre homme est libre. Il sera bientôt comblé par la naissance de jumeaux, Mahmoud et Saïda, avant de rejoindre la Faculté des sciences de l’éducation en tant que professeur stagiaire d’économie. Le couple coule des jours heureux, mais Ali Fkir n’en fait qu’à sa tête. Au sein de l’AMDH, qu’il a intégrée dès sa sortie de prison, il soulève publiquement la question du bagne de Tazmamart. C’en est trop pour la police politique de Hassan II qui l’a à l’œil. En janvier 1984, il est arrêté et condamné à un an de prison ferme qu’il passera à Laâlou. En 1987, il réintègre l’enseignement et rejoint l’Ecole nationale des sciences et techniques de Mohammédia.

Les années de prison n’ont pas entamé son militantisme, bien au contraire : que ce soit dans les rangs de l’AMDH, de Annahj Addimocrati ou du Forum Vérité et Justice, il se bat pour la dignité en général et contre la vie chère ou pour l’éradication des bidonvilles à Mohammédia en particulier. Quand il n’est pas sur le terrain, il milite derrière son ordinateur, jamais à court d’une vidéo ou d’un message militant à poster. Désormais à la retraite, il ne lâche pas prise. “En avoir marre ? Jamais de la vie !”, martèle-t-il.

 

Source : telquel-online.com

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