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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Au Maghreb, à l'exception du sympathique président de la Tunisie, qui dit souvent ce qu'il pense, c'est motus et bouche-cousue pour les chefs de l'Etat. Le Marocain Karim Boukhari écrit dans le dernier édito de Tel Quel, à propos du roi Mohamed VI : "Personne ne sait exactement ce que le chef de l’Etat peut penser de telle ou telle chose. Personne ne sait ce qui l’inquiète, ce qui le motive. Personne ne connaît ses opinions. Sa vision. Le pourquoi de ses décisions". Dans ce domaine, les Algériens sont aussi gâtés que les Marocains, sauf que chez nos voisins de l’Ouest, le Palais vient de se doter d'un porte-parole. Vont-ils y gagner quelque chose ? L’éditorialiste marocain est plus que sceptique. 

 

 

Au nom du Palais…

 



 

Au nom du Palais…

DR

 

 

 

Edito, par Karim Boukhari

 

 

 

Le Palais royal a enfin un porte-parole. C’est en soi une bonne nouvelle parce que le Palais gouverne et qu’il est la seule institution dans le monde qui gouverne sans “parler”. Le roi ne s’exprime pas, en dehors des discours officiels. Et il n’a aucun porte-parole. Voilà qui est extrêmement fâcheux. Personne ne sait exactement ce que le chef de l’Etat peut penser de telle ou telle chose. Personne ne sait ce qui l’inquiète, ce qui le motive. Personne ne connaît ses opinions. Sa vision. Le pourquoi de ses décisions. La nature de ses goûts. Et mille et une choses qui intéressent sans doute les Marocains.

 

 

 

Cette situation unique au monde a contribué à la déification de l’institution monarchique. Elle l’a mise hors du temps et hors de l’espace. Au point que le chef de l’Etat, aujourd’hui, est paradoxalement la personne que les Marocains connaissent le moins. Cet anachronisme n’est pas le fruit du hasard. Il est le résultat d’une accumulation née autour de l’idée centrale selon laquelle la stabilité du royaume passe par le maintien du chef de l’Etat, et de tout le Palais, loin du débat, au-dessus, hors champ. Une conception qu’aucun esprit cartésien ne peut cautionner, parce qu’elle consacre le principe de l’asservissement, via ce lien étrange, inadapté à l’ère moderne, qui continue de prévaloir entre l’institution monarchique et les “administrés”, c’est-à-dire nous autres, citoyens de ce pays.

 

 

 

Il y a encore deux semaines, nous pointions l’absence d’un porte-parole du Palais. Après sept longues années de vacance (Hassan Aourid, premier porte-parole de l’histoire du Maroc, a été remercié en 2005), la nomination de Abdelhak Lamrini vient donc combler un vide. Mais partiellement. Théoriquement. Car il y a un Mais, dans cette histoire, voire plusieurs.

 

 

 

Le profil du titulaire au poste intrigue. Lamrini, 78 ans, est un pur produit du sérail. Contrairement à son prédécesseur au poste, il n’incarne pas la fraîcheur et l’ouverture, et donc quelque part une certaine idée de la “modernité”, mais un retour à la tradition, un mélange entre continuité et immuabilité. La promesse n’est pas la même. Rappelons-nous, Aourid se présentait à ses débuts en homme de communication et de culture, un “dialogueur”. Et Lamrini ? Eh bien, il a pour ainsi dire d’autres “qualités”, et ceux qui ont eu affaire à lui un jour ou l’autre savent qu’il a le profil d’un gardien du temple au sens ultra-conservateur du terme, taiseux et cérémonieux. Ainsi présentée, la nomination de Lamrini ne promet pas une avancée mais un recul. Quand on sait que même avec le très “ouvert” Aourid, la communication du Palais est restée muette, que peut-on espérer de celle de Lamrini ?

 

 

 

De fait, Lamrini, en digne représentant de la vieille garde, qui a fait toutes ses classes à l’intérieur de cette véritable institution dans l’institution qu’est le Protocole royal, occupait déjà, depuis de nombreuses années, la fonction officieuse de porte-parole dans le sens procédurier du terme. Il était là, depuis toujours, en place, dans le back-office. Sa nomination ressemble à l’officialisation d’un état de fait. Une mise en avant, sans incidence sur le fonctionnement de la machine. Elle risque de rétrécir le champ d’action du “porte-parole” à la seule lecture des textes annonçant les naissances, les déplacements et les communiqués officiels. Ce n’est pas cela que l’on est en droit d’attendre d’un Etat moderne. Et, autant le dire, la perspective est déprimante.

 

 

 

Bien entendu, la nomination, ou plutôt l’officialisation de Lamrini dans une fonction de porte-parole à l’expression purement protocolaire, ouvre d’autres pistes de réflexion et de lecture. Elle semble répondre à certains impératifs : je vais vous en énoncer deux en particulier. La monarchie est en train de mettre en place une sorte de cellule de communication et le problème posé par la vacance au poste de porte-parole peut ainsi être levé. Du moins en théorie… La monarchie a également mis en place, depuis la victoire des islamistes aux élections, et comme une réponse du berger à la bergère, un cabinet royal aux allures de gouvernement bis : avec son “ministre” de l’Intérieur (El Himma), de la Justice (Azziman), des Affaires étrangères (Taïeb Fassi Fihri), etc. Il manquait un “ministre” de l’Information : et si Abdelhak Lamrini, tout homme de silence et de protocole qu’il est, était celui-là ?

 

 

 

Karim Boukhari, 2 novembre 2012. telquel-online.com

 

 

 

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