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Publié par Saoudi Abdelaziz

« Mission impossible? »
 
« Le revirement est spectaculaire. Après avoir longtemps joué la carte des «démocrates» arabes, des «forces progressistes», les démocraties occidentales changent leur fusil d’épaule et se montrent plus que jamais disposées à traiter, sans réserve ni complexe aucun, avec des gouvernements islamistes. Mohand Aziri (El Watan, 30/11/2011)

 

« En fait, ce vaste mouvement de plongée dans l’islamisme est le résultat d’une sorte de feu vert américain, depuis que les Etats-Unis ont accepté de favoriser l’avènement de pouvoirs dits islamistes modérés, plutôt que d’endiguer inutilement ce qui apparaissait comme une lame de fond dans les sociétés musulmanes ». (Abed Charef, La Nation 29/11/2011)

 

 « En réalité, du point de vue du contexte économique et social difficile qui risque de s'aggraver en raison de la grande dépendance à l'égard d'un marché européen en crise, le Roi se dote d'un bon fusible. En effet, Benkirane, en raison de son arrivée de «l'opposition», peut faire illusion. Il est réputé moins proche du Palais que les autres partis traditionnels comme l'Istiqlal et même l'Usfp. Du coup, il aura à gérer de grosses difficultés sociales. Et il sera aussi mis à l'épreuve au sujet d'une contestation politique qui persiste malgré les efforts du Makhzen pour la marginaliser ». Selim Ferdi (Le Quotidien d’Oran, 30/11/2011)

 

« En jouant le pourrissement, les généraux ont tablé sur la lassitude et les inquiétudes qui se sont emparées des Egyptiens quant à la poursuite d'un bras de fer dont il résulte la confusion politique et le marasme économique et social. Elle réussit pleinement, puisque après ces élections qu'elle a pu tenir malgré la place Tahrir, l'armée n'aura en rien abdiqué le rôle moteur et central qu'elle joue dans le système de pouvoir égyptien. Et leur déroulement pacifique va contribuer à revaloriser son image à l'international, qui commençait à se ternir au soupçon qu'elle est réfractaire aux fondamentaux de la démocratie, qui sont la liberté d'expression (qu'elle a laissé se manifester place Tahrir) et celle de la volonté populaire par la voie des urnes dans la transparence et la régularité.  Pour les militaires toutefois, leur victoire sera «à la Pyrrhus», car s'ils sont parvenus à étouffer momentanément la voix de leurs adversaires radicaux, ils ne pourront longtemps encore empêcher la remise sur le tapis du rôle de leur institution dans le système politique égyptien. La naïveté des activistes leur a procuré un délai de répit. Cela ne durera pas ». Kharroubi Habib (Le Quotidien d’Oran, 30/11/2011)


« Fraichement arrivés aux affaires les islamistes vont devoir faire face à un cahier des charges particulièrement lourd et complexe : maintenir la stabilité, donner des gages démocratiques mais ne pas trop déranger les intérêts en place, construire de vraies institutions, répondre aux innombrables attentes sociales, relancer une économie en crise… Autant dire que la mission est impossible. » (Salima Ghezali, La Nation.info, 29/11/2011)

 

 

L’Egypte entre réforme et révolution

 

La tenue d’élections législatives en pleine révolte populaire suite à l’assassinat de 42 civils par les forces de police illustre la situation actuelle où le peuple et les forces politiques semblent hésiter entre réforme et révolution. Alors que certains ont déserté la place Tahrir pour s’en remettre au verdict des urnes, d’autres votent le jour et s’insurgent le soir. De toute évidence, le processus révolutionnaire égyptien sera long et devrait nous réserver bien des surprises.


Une certaine tendance à schématiser nous pousse parfois à identifier les révolutions à un événement, un jour, un symbole (les œillets, le jasmin…). Ainsi réduisons-nous la révolution française de 1789 à la prise de la Bastille, la révolution bolchévique de 1917 à la prise du palais d’Hiver et la révolution au Portugal à la journée du 25 avril 1974. Or, les révolutions prennent du temps, beaucoup de temps. Elles prennent leur temps et durent parfois bien longtemps. Des mois, des années voire, exceptionnellement, des décennies. On assiste alors à de véritables épopées comme ce fut le cas des révolutions chinoise et vietnamienne par exemple. C’est pourquoi il semble plus juste de parler, à propos des révoltes que nous connaissons dans le monde arabe depuis la fin de l’année 2010, d’un processus révolutionnaire qui durera certainement encore des mois voire des années.

Il fallait en effet être bien crédule pour penser que la révolution égyptienne avait pris fin avec la chute de Hosni Moubarak. Nous ne serions pas moins naïfs en considérant que l’élection de l’Assemblée constituante a mis un terme à la révolution tunisienne. Celle-ci n’est pas achevée et n’est pas forcément au bout de ses peines. Non pas que cette révolution ait été confisquée par de méchants islamistes en voie d’instaurer un régime théocratique. La réalité est plus prosaïque. La révolution tunisienne n’est pas terminée parce que certaines tâches pourtant essentielles n’ont pas encore, loin s’en faut, été accomplies. L’appareil répressif – celui de la police et de la justice en particulier – n’a pas été épuré ni démocratisé. Quant à la question sociale qui est à l’origine de la révolte populaire, elle n’a même pas été effleurée. Or, qui peut sérieusement penser qu’une démocratie accomplie va s’installer durablement et fonctionner sans à-coups dans un pays où les inégalités sociales et régionales sont aussi importantes ? Qui peut douter que la politique néolibérale menée par Ben Ali et qui a de fortes chances de se poursuivre sous ses successeurs, islamistes et laïcs confondus, ne provoquera pas, à plus ou moins brève échéance, un acte III de la révolution, après l’acte I du renversement du dictateur et l’acte II de l’élection de l’Assemblée constituante ? Qui peut croire enfin que les grandes puissances confrontées elles-mêmes à une grave crise financière accepteront de desserrer leur emprise sur l’économie de ce petit pays afin de laisser souffler son peuple ?

 

La révolution inachevée

 

Pour en revenir à l’Egypte, il apparaît de plus en plus évident aux yeux de tous que la chute de Hosni Moubarak n’a pas entrainé celle de son régime. Neuf mois après l’éclatement de la révolution, l’état d’urgence est toujours maintenu. La mobilisation courageuse des révolutionnaires a certes permis d’arracher des acquis indéniables : le dictateur a été arrêté, inculpé et «jugé», sa formation politique, le Parti national démocratique (PND), a été dissoute ainsi que la Sécurité d’Etat, un des corps de la police. La réforme constitutionnelle de mars dernier a limité les mandats présidentiels à deux. La durée du mandat a été ramenée à 4 ans au lieu de 6 et les conditions légales pour se présenter à la présidentielle ont été allégées…

Mais le président conserve tous les pouvoirs que Moubarak détenait. Les anciens caciques de son parti (à peu près mille) ont été autorisés à se présenter aux législatives en tant qu’indépendants, sous les couleurs de partis existants (Wafd…) ou sous celles de partis nouvellement créés et au sein desquels se recycle une partie de l’ancien personnel politique. On compte pas moins de 17 formations abritant les rescapés du PND. La dissolution de la Sécurité d’Etat a laissé la place à une police parallèle qui agit de façon totalement illégale (enlèvements…). La Sécurité centrale chargée de contenir les manifestations compte pour sa part 150 000 membres. Aucune réforme sérieuse de cette institution n’a été entamée en neuf mois pour tenter de mettre un terme aux violences policières. Le régime joue sur la peur du chaos et la police utilise les mêmes méthodes pour «maintenir l’ordre» : gaz concentré qui a récemment tué certains manifestants, tirs à balles en caoutchouc visant la tête, tirs à balles réelles, torture de la part de la police militaire…

Sur le plan de la Justice, le recours aux tribunaux militaires pour juger les jeunes révolutionnaires civils est plus intensif que jamais. Pendant ce temps, le général Moubarak passe en procès devant une juridiction civile. Parler de jugement dans son cas semble d’ailleurs quelque peu excessif : des témoins de l’accusation se sont transformés en défenseurs du dictateur, l’audition du maréchal Hussein Tantaoui s’est déroulée à huis clos… D’une manière générale, les procès des responsables de la dictature s’enlisent, à l’instar de celui de l’ancien ministre de l’Intérieur Habib El Adli pourtant accusé d’avoir ordonné la mort des manifestants en janvier dernier. Des enquêtes concernant des responsables, grands ou petits, de la dictature et de la corruption sont refusées.

Alors même que le pays est censé se trouver en transition vers la démocratie, le gouvernement d’Essam Charaf adoptait en mars un décret-loi comprenant des mesures extrêmement restrictives à l’encontre du mouvement social. Entre autres, des peines d’emprisonnement allant jusqu’à un an et des amendes de 30 000 à 500 000 livres égyptiennes contre les grévistes et autres manifestants. Le simple soutien à une grève peut entrainer une arrestation ainsi qu’une amende allant jusqu’à 50 000 livres égyptiennes. La haute hiérarchie militaire – le Conseil suprême des forces armées (CSFA) – qui avait désigné le gouvernement a aussitôt entériné cette loi afin qu’elle puisse entrer en application.
Les franchises universitaires sont régulièrement violées par la police ou par des militaires qui répriment les étudiants grévistes.

Le CSFA a d’une manière générale conservé la haute-main sur le processus de transition dont il a fixé, seul, le contenu (législatives, présidentielle), le rythme et les modalités (nomination du gouvernement responsable devant lui, contrôle des scrutins). Il tente par ailleurs de sanctuariser son pouvoir en se plaçant au dessus de la Constitution et en préservant ses immenses intérêts économiques. Pour y parvenir, il cherche à ôter tout moyen de contrôle de son action (budget, entreprises…) par le Parlement.

Sur le plan de la politique étrangère, c’est la continuité. L’alliance privilégiée avec les Etats-Unis et l’Europe est préservée ainsi que les accords avec Tel-Aviv, en dépit des quelques mesures prises consécutivement à l’assassinat de policiers égyptiens par les soldats israéliens et des manifestations populaires contre l’injurieuse présence de l’ambassade israélienne au Caire.

Enfin, aucune remise en cause de la politique économique d’Infitah suivie depuis une quarantaine d’années n’est en vue. Le tourisme est en net recul, la livre égyptienne chute, la note du pays a été dégradée par l’agence de notation Standard & Poor’s, la pauvreté touche près de la moitié de la population qui vit avec moins de 3 dollars par jour, l’analphabétisme fait des ravages…

 

Les partisans de la réforme, alliés objectifs du CSFA

 

Tout indique que le régime Moubarak a décidé de se maintenir. Après avoir courbé le dos et sacrifié politiquement son chef, le CSFA – qui est monté en première ligne en tant que principal représentant politique du régime suite à la disparition du PND – a manœuvré pour fermer le jeu politique, contenir la contestation démocratique, diviser ses adversaires, criminaliser le mouvement social afin de l’empêcher de jouer le rôle politique fondamental auquel il est en droit d’aspirer au vu de sa puissance potentielle et de son rôle dans le renversement de Moubarak. Les grèves ouvrières des années 2004-2008, autour entre autres du refus de la privatisation des entreprises publiques, ont favorisé le renouveau syndical et largement contribué à l’éveil politique dans le pays.

Face à ce que l’on ne peut nommer autrement que le régime Moubarak sans Moubarak, deux camps se sont forgés. Le premier est celui des partisans de la réforme. Le second rassemble les partisans de la révolution.

Essentiellement incarné par les islamistes, même s’il ne s’y réduit pas, le camp de la réforme entend éviter l’affrontement direct avec le pouvoir. C’est pourquoi il louvoie, passe des compromis, accepte ce que le CSFA donne, ne réclame pas davantage, montre les dents si nécessaire mais recule lorsque le pouvoir fait preuve d’intransigeance. Le Parti de la liberté et de la justice (PLJ) est le représentant politique des Frères musulmans. Ce parti est réformiste par nature et par tactique. Dirigé par des hommes bien installés dans la société – nombre d’entre eux sont milliardaires – et reposant sur un encadrement intermédiaire formé de représentants des couches moyennes (médecins, pharmaciens, journalistes, avocats, enseignants…), le mouvement des Frères musulmans n’a jamais outrepassé la ligne rouge tracée par le régime. Il représentait l’opposition tolérée sous Moubarak et n’a d’ailleurs joué aucun rôle dans la révolution de janvier 2011. Se tenant résolument à l’écart du mouvement, il n’a pris aucun risque, mais est venu récolter les fruits du sacrifice des autres courants. Sa modération s’est confirmée à l’occasion du référendum sur la réforme constitutionnelle du 19 mars organisé par le SCFA et auquel il a appelé à voter «oui».
Ce n’est certainement pas à la veille de remporter les élections qu’il va changer de stratégie pour déclarer la guerre au régime. Après avoir appelé à manifester sur la place Tahrir le 18 novembre, suite à la tentative de passage en force constitutionnelle du CSFA, les Frères musulmans ont quitté le terrain et réitéré leur ferme intention de participer au scrutin du 28, en dépit du climat pré-insurrectionnel qui se développait dans le pays du fait de la répression des manifestants.

Les Frères musulmans sont donc les alliés objectifs du CSFA. Et vice versa, ce dernier voyant dans la mouvance islamiste un facteur de stabilité politique essentiel face aux révolutionnaires et au mouvement social qui ne lui font aucune confiance et qui le ciblent désormais ouvertement. Mais si le CSFA et les islamistes ont des intérêts tactiques communs, ils ne partagent pas les mêmes objectifs politiques. La haute hiérarchie militaire ne se reconnaît pas dans le projet d’instauration d’un régime théocratique et encore moins dans celui d’un régime démocratique. Elle peut faire des concessions, mais cherche à conserver le pouvoir. Haut responsable militaire, le général Mamdouh Chahine a déclaré ces derniers jours que «le futur parlement n’aura aucune autorité sur le gouvernement». La haute hiérarchie militaire entend même contrôler le travail d’élaboration de la nouvelle constitution. Le futur parlement ne sera pas souverain. L’armée peut donc composer tactiquement avec le PLJ pour faire front face aux révolutionnaires, mais sans plus.

Le PLJ, pour sa part, ne veut pas d’un affrontement avec le CSFA car il craint que l’armée ne l’empêche d’accéder au pouvoir. Mais qu’ils soient encore islamistes – partisans d’un régime théocratique – ou qu’ils se soient convertis à une sorte de démocratie musulmane, les Frères musulmans entendent bien arriver aux commandes de l’Etat pour y exercer leur pouvoir. Ils semblent servis par une conjoncture favorable, la majorité de la population n’étant pas encore prête à affronter directement le pouvoir pour renverser le régime. Les citoyens préfèrent utiliser le bulletin de vote pour changer l’ordre des choses. Une partie du camp révolutionnaire lui-même a conscience de la nécessité d’occuper la place Tahrir tout en participant au scrutin, ne serait-ce que pour faire barrage aux recyclés du PND, affaiblir les candidats du CSFA et limiter autant que faire ce peut la vague islamiste.

C’est donc à une entente tactique, conflictuelle entre le CSFA et le PJD que nous assistons. Ils marcheront ensemble un certain temps. Mais chacun reprendra ses billes lorsque les résultats du scrutin tomberont. Qu’une éventuelle fraude leur vole la victoire ou que cette victoire ne serve à rien du fait de la paralysie dans laquelle le CSFA plongerait le Parlement et l’on assistera alors, inéluctablement, à un bras de fer entre les deux alliés d’aujourd’hui. Il n’est pas exclu, dans un tel scénario, que les islamistes dans leur ensemble ou une partie d’entre eux passent aux côtés des forces révolutionnaires démocratiques et de gauche.
Une entente stratégique entre le CSFA et les islamistes paraît à contrario peu probable à court terme car il faudrait que ces forces soient toutes deux menacées par le courant révolutionnaire. Nous n’en sommes pas encore là.

 

Forces et faiblesses du camp de la révolution

 

Le camp révolutionnaire a conscience que le pouvoir n’entend pas instaurer la démocratie. Aussi tente-t-il de mobiliser la population pour contraindre le CSFA à laisser la place à un gouvernement civil qui organiserait lui-même la transition.

Doté d’un grand courage, d’une détermination sans faille, généreux dans l’effort et prêt à se sacrifier, les militants de ce camp ont conquis le respect de la population et de toutes les forces politiques : le régime comme les islamistes. Ce camp se compose de mouvements de jeunesse dynamiques (étudiants, bloggeurs…) qui ont joué un rôle de tout premier plan pour pousser Moubarak vers la porte de sortie. Il peut également s’appuyer sur les nombreuses luttes sociales qui essaiment le pays : enseignants, employés des transports publics et de la poste, ouvriers des secteurs publics et privés…

Un profond processus d’organisation à l’œuvre au niveau de toutes les professions accompagne ce grand mouvement de luttes. Des syndicats autonomes (on en compte plus de 140) parmi les couches moyennes (avocats, enseignants, médecins, pharmaciens…), les travailleurs (ouvriers, du textile en particulier, employés) voient le jour et se coordonnent à l’instar de l’Union des syndicats indépendants. Le mouvement syndical ouvrier rompt ainsi avec la pesante et étouffante tutelle de la très officielle Union des ouvriers d’Egypte qui a été dissoute cet été. De même que le mouvement syndical des couches moyennes tend à s’émanciper de l’hégémonie qu’y exerçaient jusqu’à présent les Frères musulmans.

Le camp révolutionnaire comporte également une myriade de partis et de mouvements qui semblent seuls en mesure de rassembler musulmans et coptes que le régime travaille à diviser et que les islamistes n’arrivent pas à unir.

Mais ce camp présente encore de grandes faiblesses objectives et subjectives. Ainsi, au stade embryonnaire de construction auquel la plupart d’entre eux sont parvenus, les nouveaux syndicats autonomes peuvent difficilement avancer des revendications à la fois économiques et politiques, sectorielles et d’ensemble, locales et nationales. Trop fragiles, ils risqueraient d’éclater ou de se couper de leur base. Ils ne peuvent avancer plus vite que la musique et rencontrent des difficultés objectives bien compréhensibles à faire coïncider les rythmes propres de leur construction aux rythmes de la construction d’une alternative politique pour sortir le pays de la crise. Ils sont contraints de prendre en considération cette inégalité des luttes économiques et des luttes politiques. Comme ils doivent respecter les différences entre les processus de radicalisation syndicale et les processus de radicalisation politique. Tout volontarisme en la matière ne peut mener qu’à la catastrophe.

Des partis de gauche, nationalistes, démocrates… s’activent à soutenir ces syndicats, à les aider à se coordonner et à dépasser le stade corporatiste de leur existence. Mais il s’agit là d’un travail de longue haleine qui s’avère d’autant plus difficile que ces partis sont eux-mêmes atomisés, morcelés et divisés. Tous ces éléments entravent la capacité de ce camp à adopter une unité tactique. Or, l’unité tactique s’avère décisive en période révolutionnaire où la moindre faute politique, la moindre erreur et la moindre hésitation se paient cher et comptant.
Une autre difficulté à laquelle ce camp est confronté réside dans la faiblesse de ses moyens matériels et financiers, comparé aux islamistes et au régime.

Enfin, si le camp révolutionnaire arrive quelques fois à impliquer les Frères musulmans dans certaines actions, il ne peut durablement et sérieusement compter sur la confrérie qui n’hésite pas à l’abandonner pour un accord avec le CSFA. Les Frères musulmans ne constituent pas, pour l’instant, un allié fiable. De même dispose-t-il certainement de la sympathie d’une partie des militaires, des officiers et même de policiers dont une organisation s’intitule d’ailleurs «Officiers mais intègres». Mais la crise révolutionnaire en Egypte n’a pas encore atteint un stade et une décantation suffisants pour amener la majorité des militaires à rompre avec l’ancienne direction corrompue et compromise par sa participation au régime et à basculer du côté du peuple.

Le renversement de Moubarak a ouvert une dynamique révolutionnaire. Cela ne signifie pas que la population soit toujours sur la brèche, toujours à l’offensive et qu’elle se radicalise et s’organise de façon linéaire. Le processus est forcément inégal et erratique. Il avance, stagne, recule puis repart pour s’arrêter. Le camp de la révolution est donc handicapé par le fait qu’il est celui que le régime de dictature a le plus entravé et qu’il a un grand retard à rattraper sur ses concurrents. Mais la route est longue et ce camp apprendra, apprend déjà, en avançant.

 

Hocine Belalloufi, 29 Novembre 2011. La Nation.info

 

 

Pétrole et révolutions arabes, Guerre en coulisse

 

A l’ombre des révolutions démocratiques arabes se déroule une autre bataille éminemment stratégique autour de la politique énergétique dans le monde. Dans ce jeu de coulisses, le Qatar montre un activisme particulier et énigmatique laissant croire la volonté et la détermination de ce pays du Golfe à occuper tous les espaces et évoluer sur tous les registres. Cette nouvelle doctrine diplomatique adoptée par le Qatar montre clairement la très grande ambition qu’il nourrit tant sur le plan politique que celui de l’économie, après avoir réussi notamment à décrocher le billet d’organisation de la Coupe de monde de football en 2022.

Après avoir organisé, les 16 et 17 novembre derniers, à Doha, une réunion au sommet des pays producteurs et exportateurs de gaz, boudée par le président iranien, l’émirat du Qatar s’apprête à accueillir le 20e Congres mondial du pétrole du 5 au 8 décembre prochain. Cette réunion importante, dont les travaux seront ouverts par le très médiatique émir du Qatar, intervient quelques jours seulement avant la tenue du sommet de l’Opep, prévu le 14 décembre prochain. Le congrès de Doha verra la participation de plusieurs délégations ministérielles de pays producteurs dont l’Algérie, qui sera représentée par le ministre de l’Energie et des Mines, Youssef Youcefi dont l’intervention est programmée pour le 7 décembre, soit la veille de la clôture de cette rencontre.

 

Sont également conviés aux travaux de ce sommet, les premiers responsables des plus grandes sociétés pétrolières au niveau mondial, comme Exxon, Total, Repsol Statoil, qui présideront des ateliers et donneront des conférences sur les défis et enjeux du marché énergétique dans le contexte actuel marqué par des bouleversement politiques planétaires et la crise économique qui frappe de plein fouet les pays occidentaux en général et les pays de la zone euro en particulier.

Durant les quatre journées que durera cette réunion, plusieurs questions stratégiques seront débattues et des pistes de travail seront peaufinées pour les soumettre à la future conférence de l’Opep, dont le secrétaire général en exercice sera présent au sommet de Doha pour donner une conférence sous le thème significatif «Le dialogue des consommateurs : l’attente et les résultats». L’intitulé de cette communication à lui seul révèle la problématique qui se pose, et marquera, sans doute, les relations entre les pays producteurs et les pays consommateurs dans la phase actuelle et l’avenir prochain.

 

Dans les coulisses, les manœuvres et les négociations ont déjà commencé pour accompagner le changement politique dans le monde arabe par la reconfiguration des relations économiques entre ces pays et l’Occident qui vit une des crises les plus graves de son histoire récente. L’après-Kadhafi va peser lourdement dans cette nouvelle carte étant donné que la Libye est l’un des pays les plus importants en matière de richesse en or noir ; avec une réserve estimée à 39,1 milliards de barils, elle occupe le 9e rang mondial. Ce qui explique d’ailleurs la célérité avec laquelle les nouvelles autorités de ce pays tentent, avec l’aide des pays occidentaux qui ont des intérêts directs, de relancer la production en procédant à la remise en marche des raffineries touchées par la guerre contre le régime du dictateur déchu. La production de la Libye, qui était de l’ordre de 1,6 million de barils /jour, a chuté de plus de la moitié pour atteindre 700 000 barils en septembre dernier. Les observateurs et les experts dans ce domaine estiment que le retour au rythme normal de production de la Libye pourrait prendre de six à dix-huit mois. Les nouveaux responsables de ce pays, quant à eux, vont engager une course contre la montre pour essayer d’avoir les fonds nécessaires pour la reconstruction et le développement du pays.

 

 Les grandes sociétés pétrolières européennes et américaines sont sur les lieux et s’affairent à remettre sur les rails le secteur de l’énergie libyen.

 

La bataille autour du contrôle des matières premières n’est pas totalement gagnée par ceux qui l’ont engagée. La phase actuelle est celle de la redistribution des rôles entre les différents acteurs, ce qui explique d’ailleurs l’intense activité du Qatar sur tous les fronts, profitant de son aisance financière, de la sécurité dont il bénéficie grâce à la base américaine implantée sur son territoire ainsi que la stabilité interne qui le caractérise ces derniers années. L’émirat du Qatar essayent de doubler l’Arabie saoudite pour jouer un rôle prépondérant dans la nouvelle configuration que les grandes puissances, et à leur tête les Etats-Unis, tâchent de mettre en place pour faire face aux dangers que constitue l’Iran sans oublier l’avancée de la Chine qui grignote et occupe chaque jour des espaces qui leur sont traditionnellement acquis.

 

Sur le plan énergétique, bataille la plus stratégique aux yeux des Occidentaux, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord restent des terrains d’influence où se joue cette guerre qui ne dit pas son nom. La situation actuelle n’offre pas une grille de lecture complète sur la nature des rapports de force et l’avenir et le cap de la bataille de l’énergie que se livrent les puissances économiques pour le contrôle des matières premières comme instrument de production, de contrôle et de redéfinition des relations internationales sur le plan économique mais aussi celui politique et stratégique.

 

Il faudrait attendre la fin ou le parachèvement du processus pour comprendre et saisir convenablement les objectifs et les enjeux de ce bouleversement que vivent les pays arabes actuellement. Processus qui n’est pas totalement différent de ce que le bloc de l’Est, les pays communistes, avait vécu au lendemain de la chute du mur de Berlin en octobre 1989. C’est peut-être l’histoire qui se répète dans des régions différentes mais pour les mêmes objectifs.

Mourad Aït Oufella. Le Soir d’Algérie, 30 novembre 2011

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