Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 « La nouvelle Libye sera-t-elle un Irak au bord de la Méditerranée ? Et le renversement de Mouammar Kadhafi, appuyé par l'OTAN sous l'impulsion décisive de Nicolas Sarkozy, déchaînera-t-il un chaos comparable à celui qui a suivi l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis? » En réponse à cette question Christophe Ayad développe, dans Le Monde, une analyse intéressante  sur la reconstruction de l’Etat en Libye. Extraits

 

 

« Entre la Libye d'après-Kadhafi et l'Irak post-Saddam, il y a surtout une différence centrale, essentielle, qui peut se résumer par ce paradoxe : si la violence imposée aux Irakiens est passée par la destruction de l'Etat (baassiste en l'occurrence, mais héritier de la millénaire tradition mésopotamienne), c'est justement la construction d'un Etat moderne qui pourrait devenir facteur de violence en Libye si elle est mise en œuvre sans discernement. La dictature de Kadhafi, aussi totalitaire ait-elle été, n'a pas édifié d'Etat moderne, centralisé et fort.

 

Le colonel Kadhafi a surtout excellé à créer une instabilité institutionnelle permanente, qui lui a permis d'asseoir son pouvoir personnel tandis qu'il manipulait avec une grande habileté les complexes systèmes d'alliances et d'allégeances tribales libyennes. Fatigués de vivre sans Constitution, sans règles, sans administration fiable, ni véritable armée depuis plus de quatre décennies, les révolutionnaires libyens ont donc un fantasme d'Etat. Le terme "Etat" a, pour eux, des vertus quasi magiques : il est synonyme de justice, d'égalité et de respect des droits du citoyen, tout ce dont ils ont été privés sous Kadhafi, qui ne faisait que récompenser ou punir, selon son bon vouloir et ses besoins du moment. En près de neuf mois de guerre civile, où les différentes villes assiégées se sont prêté main-forte, les Libyens se sont découvert une conscience et une fierté nationales, eux dont les fidélités sont avant tout locales et tribales.

 

Mais la mise en place d'un Etat moderne signifie la définition de règles communes à tous, la mise à plat des exceptions et des passe-droits. Elle implique la confiscation de la violence légitime par l'Etat à travers sa police et son armée. Elle institutionnalise les différends, censés désormais se régler par le droit ou l'élection. Dans un pays qui n'a connu ni loi fondamentale, ni partis politiques, ni armée depuis des décennies, la gageure est énorme. En juin, les Libyens sont censés élire les 200 membres de l'Assemblée constituante. Le temps presse.

 

Or, les Libyens, malgré leur désir de normalité, continuent de considérer les partis comme un facteur de divisions, les lois et les institutions comme des instruments de l'arbitraire et l'armée comme une milice au service du régime. Les révolutionnaires passent donc leur temps à saper l'autorité de l'Etat qu'ils appellent de leurs vœux.

 

Plutôt que de vouloir mettre en place un Etat ex nihilo, ce qui va prendre plusieurs années, le seul moyen pour les nouvelles autorités libyennes de garantir rapidement un minimum de vivre-ensemble est de se reposer sur les structures locales – militaires comme civiles – issues de la révolution. Plutôt que de décréter un désarmement impossible à obtenir ou de faire des promesses chimériques destinées à faire plaisir à la communauté internationale, c'est aujourd'hui le seul moyen d'impliquer les Libyens dans la construction de leur Etat.

 

Christophe Ayad, 25 janvier 2012. Texte intégral : Le Monde.fr

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article