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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 



JJulien GracqJulien Gracqulien Gracq

 

Les marques de l’ancien lien de sujétion entre colonisateurs et colonisés, protecteurs et protégés, restent indélébiles des deux côtés. "Libre" et "libéré" ne sont pas synonymes ; ce n’est que quand la liberté a effacé derrière elle, avec le temps, sa genèse et son histoire qu’elle est vraiment libre, libre comme l’air, comme l’air qu’on respire sans y penser. Bienheureuse inconscience à laquelle seuls quelques pays anglo-saxons ou nordiques semblent avoir vraiment accédé ! Tout le reste de la planète, dans cette stase post-coloniale que nous vivons, relève — anciens maîtres comme anciens sujets — de refoulement ténébreux, d’une psychanalyse des foules qui n’a pas encore été inventée. Le libéré sent qu’il devrait être libre plus quelque chose, qui viendrait le payer de son arriéré de servitude ; le libérateur, qui se sent pousser après coup une fibre paternelle, regarde amèrement lui tourner le dos un fils prodigue qui ne reviendra pas.

 

***

 


L’innocuité de la toponymie qu’une colonisation ancienne abandonne derrière elle en se retirant n’est jamais garantie. L’immigration hispanophone remonte aujourd’hui, en les réoccupant une à une comme autant de pierres d’attente, les échelles du Pacifique qui s’appellent San Diego, Los Angeles, Santa Barbara, San Francisco. Peut-être les Etats-Unis regretteront-ils un jour d’avoir laissé à leurs territoires fédérés tant de noms indiens, espagnols ou français ? Et les pionniers d’Eretz Israël — tête chercheuse d’un peuple insigne par la ténacité de sa mémoire historique — n’ignorent certainement pas la longue mémoire dormante (mais qui peut se réactiver) embusquée dans des lieux une fois baptisés.

 


Julien Gracq, Le Monde des Livres
 

5 février 2000. http://www.jose-corti.fr/sommaires/gracq-inedits.html

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