Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Nous poursuivons la publication d’articles qui rendent compte, par delà les engouements médiatique souvent suspect (comme cette dérisoire tentative de brouillage par ... un futur gouverneur de la banque centrale européenne) des formes nouvelles d’action politique mises en œuvre dans la foulée de la conquête de l’espace public par les jeunes révolutionnaires en Tunisie puis en Egypte.

 

 

Indignés, sans tête et sans frontières

 

 

En espagnol, ça tombe bien, indigné se dit "indignado". "Los indignados", ça sonne à l'oreille comme un film culte de cinémathèque, quelque chose comme du Buñuel revu par Almodovar, avec Che Guevara dans le rôle principal. Et justement, c'est de Madrid qu'est parti le mouvement, le 15 mai, lorsque quelques centaines de jeunes se sont rassemblés dans la capitale espagnole, Puerta del Sol, pour crier leur frustration face à un système en panne.

 

Baptisé "15-M", à l'espagnole, le mouvement s'est propagé à d'autres villes de la péninsule, puis à d'autres pays européens, la Grèce, le Portugal. Avec les mêmes caractéristiques : ni leaders ni revendications précises. Et les mêmes cibles : la classe politique qui ne fait pas son travail, l'élite de la finance qui s'est enrichie pendant que la crise ruinait les classes moyennes.

Samedi 15 octobre, le "15-M" se réinvente sous la forme d'une indignation mondialisée. Les "indignés" sont attendus, nous promet-on, dans pas moins de 860 villes.

Entre-temps, consécration suprême, la vague a atteint les rivages de New York. A vrai dire, les Américains pensent qu'ils ont découvert l'indignation, même s'ils ont mis un peu de temps à s'en apercevoir. L'indignation est donc née le 17 septembre au sud de Manhattan, à Liberty Street, exactement. Un groupe de manifestants, jeunes pour la plupart, s'est dirigé vers Wall Street, le temple de la finance, avec l'intention d'occuper la rue.

Empêchés d'y accéder par la police qui protégeait la Bourse, ils se sont rabattus sur un petit square voisin, le parc Zuccotti. Depuis, ils y campent, organisés en mini-société civile comme l'ont fait les Espagnols avant eux, chacun sachant ce qu'il a à faire : cuisine, finances, infirmerie, communication. Avec ce génie du marketing propre à l'Amérique, le mouvement s'est donné un nom, Occupy Wall Street, un sigle (OWS), un narratif : "Nous sommes les 99 %", un site de retransmission télévisée en direct sur Internet (Global Revolution Live Stream) et un blog collectif (http://wearethe99percent.tumblr.com).

Les 99 % sont une référence au fait que 1 % d'Américains totalisent à eux seuls 23,5 % des revenus du pays ; cette proportion a plus que doublé par rapport à la fin des années 1970, lorsque 1 % d'Américains totalisaient 10 % des revenus du pays. Les 99 %, ce sont les autres. Non plus seulement le sous-prolétariat noir ou hispanique dont les médias vous ont toujours parlé, mais des Américains moyens, blancs, citadins, membres de ces glorieuses classes moyennes qui font la force des Etats-Unis, où l'on sait que la vie est meilleure que celle de ses parents et moins bonne que celle que mèneront ses enfants. Cela s'appelle le progrès.

Si vous n'êtes pas voisin du parc Zuccotti, allez sur le blog des 99 %. Lisez les histoires qu'ils racontent et vous aurez l'impression que ce progrès-là s'est arrêté, car il n'y est question que de jeunes diplômés sous-employés et incapables de rembourser les prêts contractés pour payer leurs études, ou de malades qui se privent de médicaments pour payer leurs factures.

"Indigné" ne se traduit pas aussi bien qu'indignado en anglais, mais Stéphane Hessel n'a eu aucun mal à expliquer aux Américains le sens de son appel. Star globale, notre résistant de 94 ans, ayant vendu quelque 3,5 millions d'exemplaires d'Indignez-vous ! dans toutes les langues, a été invité, fin septembre, à prêcher "the outrage" à l'université Columbia, à New York, où il a fallu trouver un auditorium plus grand que prévu pour l'accueillir. Les étudiants lui ont fait une ovation debout et, inévitablement, un représentant d'OWS lui a demandé conseil sur la suite à donner au mouvement. "Trouvez des méthodes assez fortes pour affecter ceux contre lesquels vous protestez", a répondu M. Hessel.

Ces méthodes, les "indignés" américains et leurs cousins européens semblent les avoir trouvées. Gilda Zweman, professeur de sociologie à l'université d'Etat de New York et spécialiste des mouvements de contestation, est allée les voir. "Au début, j'étais très sceptique, dit-elle. Maintenant, je suis convaincue que nous sommes en présence d'une nouvelle forme de protestation." Aux Etats-Unis, la référence en matière de modèle de protestation est la lutte pour les droits civiques des années 1960 : un mouvement organisé, avec des objectifs clairement définis, une stratégie structurée et des leaders visibles. OWS ne répond à aucun de ces critères, raison pour laquelle, sans doute, experts et médias ont largement ignoré son existence pendant les deux premières semaines. Pour Gilda Zweman, la force de ce mouvement réside dans son ouverture. "99 %, cela veut dire qu'idéologiquement vous couvrez tout le spectre, explique-t-elle. Dès que vous formulez des revendications spécifiques, vous perdez des gens. Le message est clairement anticapitaliste, mais il est très ouvert. La tactique mobilisatrice est de ne pas diviser, ce qui va permettre au mouvement de s'étendre, et donc d'augmenter la pression sur les élites."

Contrairement aux "indignés" espagnols, qui reprochent à leurs élus de ne pas "les représenter" et réclament "une vraie démocratie", les Américains ne se placent pas sur le plan politique. Eux parlent finance, dette, corruption, sauvetage des banques sur le dos des contribuables. Leur cible, pour l'instant, est New York, pas Washington. Certains font remonter à la mobilisation altermondialiste de Seattle, en 1999, l'origine du mouvement d'aujourd'hui. D'autres préfèrent le voir inspiré par le "printemps arabe", avec quelques échappées vers Israël et la contestation étudiante qui dure depuis cinq mois au Chili. L'indignation n'est pas non plus étrangère aux Chinois, qui protestent beaucoup plus qu'on ne le croit.

Polymorphe, cette indignation sans frontières peut varier dans ses objectifs, mais ses acteurs ont le même profil - jeunes, de 20 à 30 ans, généralement diplômés, en principe les mieux armés dans le monde nouveau -, ils utilisent les mêmes technologies et partagent les mêmes frustrations. Ils ne rejettent pas la mondialisation, dont ils entrevoient les bénéfices, mais refusent de payer pour la dislocation économique et sociale qu'elle engendre, et pour l'incapacité de nos systèmes politiques à la gérer.

 

Sylvie Kauffmann. Chronique, 15 octobre 2011, Le Monde

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article