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Publié par Saoudi Abdelaziz

Nous publions aujourd’hui six nouvelles contributions écrites à partir d’approches diverses sur ce sujet.

Mohamed Jaoua publie le 30 novembre dans son blog son article paru dans le journal tunisien "Réalités" en février 2011, en réponse à la première interview de Mr Hamadi Jebali, Secrétaire général d'Ennahdha. « La laïcité est à la foi ce que la démocratie est à la politique » écrivait Mohamed Jaoua. « Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts, et Ennahdha a remporté les élections à la Constituante. Mais les mêmes questions restent posées » note-t-il aujourd’hui.

 

Contrepoint à cette contribution clairvoyante, dans un article publié hier par le journal Le Monde, Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève –et descendant de Hassan Al-Banna- écrit à propos des Frères musulmans : « Il faut donc cesser de stigmatiser ce mouvement, pour comprendre que, dès ses origines, son exigence n'était pas de fonder une dictature religieuse ».

 

Le Tunisien Samy Ghorba reste méfiant et n’exclut pas le risque de « retour à l’absolutisme » semblable à celui du régime Benali, bien qu’il juge encourageante l’acceptation par la troïka emmenée par Ennahda de baisser le seuil requis pour le vote d’une motion de censure, seuil qui passe de la majorité des deux tiers initialement proposé à celui de la majorité simple (50 % + 1 voix). Cette nouvelle de dernière minute l’amène à conclure son article à tonalité alarmiste par une note optimiste : « C’est une première victoire. Qui en appelle peut-être d’autres. La démocratie tunisienne encore balbutiante vit déjà des heures décisives… ».

 

Zaki Laïdi enseignant de sciences po- Paris et proche des milieux dirigeants français, s’inscrit dans la nouvelle politique occidentale de séduction à l’égard des islamistes et appelle les démocrates à respecter les choix électoraux des peuples. Il affirme : « Pour les islamistes, le modèle de référence est la Turquie, qui est parvenue à leurs yeux à combiner dignité, prospérité et assertivité politique, le tout dans un cadre démocratique ». Il énonce : « Pour tous les islamistes, le contre-modèle absolu a pour nom l'Algérie, où la double radicalisation des militaires et des islamistes a débouché sur la guerre civile. ».

 

Hassan Zerrouky dans sa chronique au Soir d’Algérie contredit le chercheur français : « Le modèle turc n’est pas la référence de ceux qui dirigent actuellement ces partis ».

 

Nous terminerons ce tour d’horizon par une analyse de Kharroubi Habib dont le titre est « Cette vague verte que l'Occident accueille sans appréhension ». Relevons cette affirmation : « A l'évidence, l'Amérique et l'Europe s'en accommodent sans grande crainte. Et pour cause : l'islamisme politique a toujours fait le jeu de leurs stratégies ».

On verra. Ibn Khaldoun concluait chaque chapitre de sa muqaddima par des variantes de l’adage rabi ya’lem.

S. A.

 

 

Démocratie, mode d’emploi… ou le chemin qui reste aux islamistes tunisiens pour ne plus être perçus comme une menace.

Par Mohamed Jaoua

 

A lire l'interview de Hamadi Jebali (« Réalités » n° 1311), le mouvement Ennahdha aurait changé. Converti à la pluralité des opinions et à la démocratie politique, il aurait aussi  abandonné sa prétention à parler au nom de l'islam, qui le rendait inacceptable aux yeux du plus grand nombre des tunisiens, musulmans qui n'entendent pas qu'on leur dicte la manière de vivre leur foi. « Nous ne sommes pas les représentants de l'islam ... nous ne parlons au nom d'aucune autorité théologique  ... ce que nous proposons n'est que notre point de vue et notre ijtihad ... nous ne voulons pas que notre référentiel idéologique devienne un nouveau projet dictatorial et totalitaire ... nous ne prétendons pas détenir la vérité absolue », nous dit Jebali.

 

Avant lui, Rached Ghannouchi avait déclaré qu'Ennahdha acceptait le Code du Statut Personnel. A la bonne heure ! se dit le citoyen qui ne partage pas tous leurs points de vue, on va donc enfin pouvoir discuter, sans risquer d'être « munaffiqué » ou accusé d'apostasie, avec tous les dangers que cela suppose. D'autant qu'Ennahdha se prévaut désormais de sa proximité plus grande avec l'AKP turc qu'avec les Frères Musulmans égyptiens, dont Jebali ne nie pas pour autant l'ascendant sur son mouvement.

 

La suite de l'interview nous montre cependant que la mue est encore loin d'être achevée. Car, « et que ceci soit clair » nous dit Jebali, « Ennahdha n'autorisera pas l'illicite édicté par Dieu et n'interdira pas le licite ...», ce dernier incluant - sans qu'il soit besoin de le préciser - la polygamie et les châtiments corporels (ou houdoud). Mais quel est donc ce parti qui se veut « comme les autres » tout en ayant la capacité - alors même qu'il est dans l'opposition et assure n'avoir aucune aspiration à exercer le pouvoir - d'interdire et d'autoriser, au nom de la Loi de Dieu ? En serait-il donc l'expression, à la manière du « Hezb Allah » libanais de Nasrallah ? Alors qu'il vient justement de nous assurer du contraire ?

 

 Cette contradiction trouve toute sa mesure lorsqu'on évoque la chariâ, dont Jebali nous assure qu'elle est d'origine divine, et à ce titre parfaite (c'est dit-il, « une philosophie et un message signifiant liberté, justice, égalité » ...). Son point de vue a certes droit de cité dans un cadre faisant place à la pluralité d'opinions. Il ne s'agit cependant que d'un point de vue parmi d'autres, celui des théologiens salafistes et notamment wahabbites. 

 

Un point de vue qui n'est pas partagé par d'autres penseurs musulmans réformateurs, au nombre desquels Mohammad Abdou, Mahmoud Taha (1), et Fadhel Ben Achour, dont la lecture et les interprétations du Coran ont inspiré le CSP et nombre d'autres réformes progressistes de la Tunisie indépendante. 

 

N'est-il pas étrange dès lors d'accepter le Code du Statut Personnel, comme le fait Rached Ghannouchi , tout en rejetant la lecture moderniste du Coran qui a présidé à son adoption ? N'est-il pas curieux de reporter aux calendes grecques l'application de cette chariâ (houdoud compris) pourtant parée de toutes les vertus ? Car Jebali nous le dit, son application « n'est à l'ordre du jour ni pour aujourd'hui, ni pour demain ». Elle ne le serait que beaucoup plus tard, dans une société, débarrassée de toutes les injustices et dans laquelle  « le voleur n'aura plus aucune raison de voler ».... Mais pour quelle raison cette société sans criminels aurait-elle besoin de maintenir des châtiments aussi rigoureux que l'amputation, la bastonnade et la lapidation ? Pour les appliquer à qui ?

 

Jebali ne répond pas à cette question, qui ne lui a d'ailleurs pas été posée. Alors, pour comprendre son discours, il faut revenir à la politique. Comme tous les partis qui ont été exclus du champ politique depuis 23 ans, Ennahdha a besoin de se restructurer, de  retrouver des troupes, et de construire des alliances politiques. Il sait que son discours traditionnel inquiète, et qu'il a peu de chances d'être entendu par des tunisiens qui viennent d'arracher leur liberté et leur dignité, sans avoir eu besoin pour cela d'aucune autre idéologie que celle du respect des droits de l'homme. Il admet enfin que « notre société et notre jeunesse n'acceptent plus la dictature, même si elle porte les habits de l'Islam... ».

 

Sur un autre plan, il est certain que les militants d'Ennahdha ont évolué, certains davantage que d'autres. Ils ont été pourchassés, torturés, certains y ont perdu la vie, d'autres leur équilibre familial, tout cela marque un homme et le conduit à repenser ses engagements en d'autres termes. Plus question donc de réclamer, à l'instar de la tête de liste « indépendante »  aux élections municipales de Tunis en 1989, l'application des châtiments corporels, l'abolition du CSP, le rétablissement de la polygamie et même de l'esclavage !

 

Mais si le discours actuel s'est adapté aux contraintes du moment, les objectifs stratégiques  restent inchangés : « Si toutes les conditions étaient réunies, les jugements divins sont alors la justice et l'équité même », et encore « si on ne replace pas ces sentences dans leur contexte, on va trouver qu'elles sont cruelles ». Jebali ajoute même que « les châtiments corporels ne sont que des détails », reprise malheureuse d'un mot de Jean-Marie Le Pen pour qualifier les chambres à gaz.

 

 Pour se déterminer par rapport à Ennahdha, le citoyen tunisien a donc le choix entre deux attitudes : soit se satisfaire du discours actuel, modéré, séduisant même par moments, en se disant « on verra bien ensuite » ;  soit demander dès à présent des éclaircissements sur le choix  de société vers lequel on voudrait in fine nous conduire. La première attitude est celle de l'autruche. Les tunisiens l'avaient adoptée en 1987, sans avoir vraiment eu le choix : ils s'étaient réveillés un matin au son d'une déclaration promettant monts et merveilles, et une « nouvelle ère » qu'ils ont été bien obligés de subir dans la mesure où ils n'avaient été pour rien dans son avènement. On a vu ce qu'il en est advenu vingt trois ans plus tard. Quant aux iraniens, après avoir donné carte blanche à Khomeiny pour les libérer du shah, sans savoir où il les conduirait ensuite, ils se retrouvent trente deux ans plus tard au même point que nous avant le 14 janvier. Car « les promesses électorales », nous dit l'orfèvre en la matière qu'est Charles Pasqua, « n'engagent que ceux qui les écoutent ». Alors, écoutons avec attention ce que les dirigeants d'Ennahdha ont à nous dire, et observons ce qu'ils ont à nous montrer. Et puisque nous avons la chance de ne devoir à personne notre libération, pas plus à eux qu'à aucun autre parti, soyons très attentifs à l'égard de leurs projets à long terme, pour éviter à nos enfants d'avoir à faire une nouvelle révolution dans vingt ans.

 

Les avancées d'Ennahdha sur le terrain de la démocratie politique sont pourtant réelles, et tous les tunisiens, ne peuvent que s'en féliciter. Pour autant, sa revendication d'une proximité avec l'AKP d'Erdogan leur paraîtra quelque peu excessive. L'AKP est né d'une mutation/scission du RP (Refah Party) d'Erbakan, qui avait gouverné la Turquie de 1996 à 1997. Cette scission avait eu pour enjeu essentiel l'intégration du concept de laïcité, dont Erbakan ne voulait à aucun prix, dans le corpus idéologique islamiste. Bien qu'imposée en 1921 par Ataturk (2) la laïcité était en effet devenue consubstantielle à la démocratie turque, sa sauvegarde étant placée sous la vigilance de l'armée, de sorte que la position d'Erbakan excluait de facto son parti du jeu démocratique. Pour sa part, Erdogan avait compris qu'un aggiornamento du courant islamiste sur cette question était indispensable à son intégration dans la normalité du champ politique. Et il s'en est fait le promoteur avec le talent et le succès que l'on sait.

 

A l'aune turque, Ennahdha se situe toutefois beaucoup plus près du RP (devenu depuis SP - Saadat Party) que de l'AKP, en ce qu'il refuse d'inscrire son projet stratégique dans la séparation durable des champs politique et religieux. Dans ses interviews récentes, Rached Ghannouchi reconnaît certes à la laïcité le droit d'exister, mais en tant que courant d'opinion, au même titre que l'islamisme ou la gauche par exemple. Il range ce faisant dans le même sac, et la confusion n'est pas innocente, des objets qui ne relèvent pas du tout du même ordre.

 

L'islamisme est en effet un courant politique dont, selon les termes de Jebali, l'Islam constitue le référentiel et l'inspiration. Des courants similaires existent à travers le monde, la démocratie chrétienne européenne en constituant l'archétype. Ces courants sont légitimes, et éminemment respectables, en ce qu'ils permettent à des hommes et des femmes d'agir dans la cité en accord avec les convictions que leur dicte leur foi. D'autres citoyens - de gauche ou de droite, progressistes ou conservateurs - agissent dans la cité à partir de grilles dans lesquelles la foi n'entre pas directement en ligne de compte, mais où les valeurs humanistes - d'ailleurs souvent partagées par les hommes de foi - sont convoquées. 

 

Nous sommes là dans le champ du débat politique, ayant pour objet de définir les meilleurs moyens d'administrer les choses de la cité. La laïcité relève quant à elle d'un autre registre. Ce n'est ni une sensibilité politique « parmi d'autres », ni un credo particulier en matière de foi, et encore moins en matière de « non foi » comme tentent de le faire accroire ses détracteurs. En fait, la laïcité est à la foi ce que la démocratie est à la politique. Elle constitue un mode d'organisation publique du champ de la foi. S'il fallait lui opposer un modèle, ce serait celui de l'organisation théocratique de ce même espace, à la manière iranienne ou saoudienne par exemple, qui donne à l'état et à « ses » religieux le pouvoir de décider du credo des citoyens. Au contraire de la laïcité qui vise, en séparant la religion de l'état, à permettre  l'expression équitable au sein de l'espace public et privé de toutes les sensibilités religieuses et de toutes les religions. Cette organisation protège la croyance individuelle de l'intrusion de quelque autorité que ce soit. Elle interdit aux autorités ou à tout groupe de citoyens de dicter sa manière de sentir et d'exprimer ses convictions à tout autre groupe, elle  constitue la meilleure protection de la liberté de conscience.

 

 

Alors, pourquoi cette confusion délibérée ? Parce qu'en rangeant la laïcité au rang des «options politiques » ordinaires, on légitime le fait qu'elle puisse aller et venir (et sans doute davantage aller que venir, et surtout revenir) au gré des élections. Il faut se souvenir que la démocratie politique était logée à la même enseigne dans le corpus islamiste de 1989. Au terme d'une longue évolution qu'il faut saluer, Ennahdha a finalement admis qu'elle se situe au dessus des partis, parce qu'elle constitue le mode indépassable d'organisation de leur action dans la société, et qu'elle ne peut donc être tributaire de la victoire électorale de l'un ou de l'autre d'entre eux. Il lui reste à accomplir un parcours similaire pour ce qui est de la foi. Car s'il ne le faisait pas, la suspicion quant à sa tentation de s'appuyer - le moment venu - sur le religieux pour monopoliser l'espace politique resterait vivace. Et l'intégration qu'il revendique en tant qu'acteur ordinaire de ce champ reste suspendue à cette mutation. Car il ne peut y avoir de jeu démocratique équilibré si l'un des acteurs dispose d'une arme - décisive - dont tous les autres sont privés. Ce jeu-là est un leurre, et il n'est qu'un prélude à la dictature.

 

 Les islamistes n'ont pas été les seuls courants politiques à se voir confrontés à ce dilemme au cours de leur évolution. Longtemps, les partis communistes se sont appuyés sur la légitimité de l'Histoire, une histoire avec un grand « H » dont ils revendiquaient le privilège d'être les expressions ultimes. L'histoire - justement elle - a fait table rase de cette prétention, en redonnant aux peuples le droit à l'expression libre en dehors de tout dogme pré-établi.

 

 Pour être rassurée sur la tentation hégémonique longtemps prêtée à Ennahdha, la société tunisienne a aujourd'hui besoin de plus que de mots, comme le dit très justement Hamadi Jebali, et aussi de beaucoup plus que d'actions symboliques. Elle a besoin que tous les acteurs du jeu politique s'engagent à préserver la liberté qu'elle a si chèrement acquise. Pour cela, le renoncement à parler au nom de l'Islam doit, pour être crédible, se traduire par un ralliement durable - et non pas circonstanciel - à un modèle sécularisé de société. Un modèle dans lequel les enjeux politiques portent sur les choix pour administrer la chose publique, tandis que la foi du citoyen reste dans la sphère de ses convictions intimes, même si elle peut bien évidemment inspirer ses engagements politiques. Comme cela l'a été pour l'AKP, la « normalisation » d'Ennahdha est à ce prix.

 

Mohamed Jaoua, 30 novembre 2011. Blog Mohamed Jaoua-Mediapart

(1) qui fut exécuté en janvier 1985 par l'alliance Jaafar El Numeiry - Hassen Tourabi alors au pouvoir au Soudan. Leur extension à partir de 1983 du domaine de la chariâ au volet pénal avait rendu passible de la peine capitale l'expression d'opinions différentes du dogme d'état, telles que celles défendues par Mahmoud Taha. Accessoirement, elle avait aussi enclenché le processus qui vient de s'achever par la partition du Soudan.

(2)"L'homme politique qui a besoin du secours de la religion pour gouverner n'est qu'un lâche. Or jamais un lâche ne devrait être investi des fonctions de chef de l'état" (Mustapha Kemal Ataturk)

 

 

"La liberté est du côté des Frères musulmans !"

par Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève

 

En Occident, on a souvent présenté les Frères mususlmans comme étant un mouvement qui cherche à instaurer une théocratie et à imposer des normes moyenâgeuses. La collaboration des Etats-Unis et l’Union européenne avec des régimes illégitimes et dictatoriaux justifiait la mise à l’écart des tendances jugées islmsites et extrémistes. Que découvre-t-on à présent, avec ce qu’il est convenu d’appeler le « printemps arabe ».

D'abord, l'incontestable popularité du message des "fondamentalistes" : oui au respect de la volonté populaire, aux acquis positifs et constructifs du monde moderne ; non à l'imitation aveugle du modèle occidental en mal de repères et de normes spirituelles et morales.

En Tunisie, le mouvement Ennahda de Rached Ghannouchi a remporté haut et fort les dernières élections. Au Maroc, Abdelilah Benkirane et son Parti de la justice et du développement se sont imposés sans difficulté. En Egypte, les Frères musulmans ont conquis la majorité de l'opinion publique. En Syrie et au Yémen, le même phénomène se produira après la mise à l'écart des despotes.

Il faut donc cesser de stigmatiser ce mouvement, pour comprendre que, dès ses origines, son exigence n'était pas de fonder une dictature religieuse. A ceux qui, par ailleurs, voient dans ces élections un danger pour les minorités chrétiennes, il peut être utile de souligner que le vice-président du parti des Frères musulmans, Liberté et justice, est un Copte.

Autre inquiétude : ces révolutions ne sont-elles que des opportunités, pour les mouvements islamiques, de se saisir du pouvoir, pour en bannir aussitôt l'alternance ? Ce sens de la "démocratie" est-il une nouveauté ?

Rappelons qu'Hassan Al-Banna, fondateur du mouvement des Frères musulmans, avait dénoncé le système électoral égyptien de son époque, qui avait donné lieu à tous les abus. Il remarquait que, depuis 1923, il n'y avait jamais eu une Assemblée vraiment représentative de la nation égyptienne ni de sa majorité. "Ce système n'a concerné qu'une minorité d'électeurs si faible qu'elle n'a jamais atteint, entre 1936 et 1943, 12 % du corps électoral." Commentant les propos du premier guide des Frères musulmans, l'orientaliste Henri Loucel observait avec beaucoup d'objectivité, et sans nul doute avec une certaine surprise, cet aspect très "moderne" de la pensée politique d'Hassan Al-Banna : "Ici, dit-il, Hassan Al-Banna joint de très près notre conception démocratique des élections (...). Il fait preuve de bon sens et d'honnêteté : les candidats seront des hommes capables et libres de toute pression. Nécessité de programmes précis et détaillés, propagande électorale contrôlée et limitée. Punir truquages et vénalités, etc."

Henri Loucel écrivait ces lignes il y a quarante-cinq ans. Aujourd'hui, ses analyses montrent que les Frères musulmans sont restés fidèles à leurs principes. Il est donc grand temps d'entamer un dialogue de civilisations qui refuse les clichés, les discours réducteurs fondés sur des préjugés et la diabolisation de l'islam en général

Hani Ramadan, 7 décembre 2011. Le Monde.fr

 

 

Tunisie: la dictature légale d’Ennahda

par Samy Ghorbal,

 

Le parti islamiste a certes gagné les élections, mais peut-il faire fi de la séparation des pouvoirs ?

Depuis une semaine maintenant, des centaines de manifestants campent en permanence au Bardo, aux portes de l’Assemblée constituante tunisienne élue le 23 octobre dernier. Ces «indignés de la démocratie» étaient plusieurs milliers vendredi 2 décembre à répondre à l’appel de dizaines d’organisations et de collectifs de la société civile, de partis d’opposition et de listes indépendantes. Ils étaient tout aussi nombreux le mardi 6 décembre, quand le très controversé projet de loi relatif à l’organisation provisoire des pouvoirs publics a commencé à être discuté en séance plénière.

Crainte d'une «dictature légale»

Les débats devraient s’étaler sur deux jours. Les manifestants ne relâcheront pas la pression: ils redoutent un passage en force des islamistes d’Ennahda et de leurs alliés du Congrès Pour la République (le CPR) et d’Ettakatol, qui déboucherait sur l’instauration d’une véritable «dictature légale» jusqu’à l’achèvement du travail de la constituante prévu pour durer au minimum une année. La troïka formée par les islamistes d’Ennahda (89 sièges), les gaucho-islamo-nationalistes du CPR (30 sièges) et les sociaux-démocrates d’Ettakatol (20 sièges) dispose d’une confortable majorité, puisqu’elle totalise 64 % des élus à la Constituante.

Quarante jours après l’annonce définitive du résultat des élections, la Tunisie continue à vivre en apesanteur, à flotter dans le vide constitutionnel. Le gouvernement du Premier ministre Béji Caïd Essebsi a annoncé sa démission au président Foued Mebazaa (lui aussi sur le départ). Son successeur est d’ores et déjà connu puisqu’il s’est autoproclamé: ce sera Hamadi Jebali, le secrétaire général d’Ennahda. La présidence de la République est promise à Moncef Merzouki, le président du CPR. Mustapha Ben Jaafar, qui lorgnait également sur le poste, s’est consolé avec le perchoir, la présidence de la Constituante, une fonction purement décorative. Mais la formation du gouvernement Jebali et la désignation du nouveau président ne pourront intervenir avant un accord sur les prérogatives respectives des uns et des autres.

Méfiance à l'égard des islamistes «dits modérés»

Or, le texte en discussion suscite, à Tunis, des inquiétudes et des appréhensions qui contrastent nettement avec la tonalité exagérément laudative des commentaires entendus en France et à l’étranger sur l’xeperience démocratique en cours au pays du jasmin. Avec l’enthousiasme suspect de ceux qui ont beaucoup à se faire pardonner, journalistes spécialisés, experts patentés du monde arabe et diplomates du Quai d’Orsay n’ont eu de cesse en effet de distiller commentaires rassurants et appréciations positives à l’endroit des islamistes d’Annahda. A les entendre, il n’y aurait aucune raison de s’affoler. Les partisans du cheikh Rached Ghannouchi seraient de «bons» islamistes, des islamistes «modérés». Des islamistes modernes et démocrates, respectueux des droits de l’homme et de la femme, des libertés individuelles et des lois de l’économie de marché. Ils ne réclament plus le retour au califat, ou son succédané, l’Etat islamique, et la charia ne fait plus partie de leur vocabulaire. Mieux, ils consentent à ce que l’alcool reste en vente libre dans les hôtels et dans certains restaurants, et à ce que les touristes étrangers continuent à se prélasser en bikini sur les plages de sable fin…

Le raisonnement est un peu court, et, surtout, totalement déconnecté de la réalité des enjeux politiques. Car la question n’est pas de savoir si les Tunisiens ont affaire à de «gentils» ou à de «méchants» islamistes. La question est de savoir si l’étendue des prérogatives du gouvernement et de son chef, «digne d’un calife abbasside», est compatible ou non avec les canons de la démocratie libérale. Ennahda a gagné les élections, et les a gagnés haut la main, puisqu’elle a engrangé davantage de voix que l’ensemble des autres partis et listes représentés à la Constituante. Ennahda a gagné le droit de diriger le gouvernement, un droit que personne ne songe à lui contester. Mais cette victoire l’autorise-t-elle à se comporter en parti hégémonique, à vouloir faire main basse sur pratiquement l’ensemble des postes stratégiques, et à faire fi de la séparation des pouvoirs?

Le retour de la dictature?

Derrière le caractère en apparence très technique des textes actuellement en discussion à l’Assemblée, se profile en réalité le spectre d’un possible retour de l’absolutisme.

«S’il était voté en l’état, le projet de loi relatif à l’organisation provisoire des pouvoirs publics instaurerait un exécutif monocéphale conférant la quasi-totalité des pouvoirs au gouvernement formé et dirigé par le représentant du parti ayant obtenu le plus grand nombre de sièges à la Constituante», explique l’avocat Slim Hajeri.

La fonction de président de la République, censée équilibrer celle de Premier ministre, serait ravalée, de facto, à une fonction purement honorifique. Le projet de la discorde prévoit en outre la possibilité, pour l’Assemblée, de déléguer une partie de ses compétences à l’exécutif, qui pourrait de la sorte légiférer par ordonnances. Le Premier ministre se verrait également attribuer un pouvoir de nomination étendu, englobant les ministres, les présidents d’entreprises publiques, ainsi que le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, la BCT, qui jouissait traditionnellement d’une réelle indépendance vis-à-vis de l’exécutif. Et ce n’est pas tout: pour parer au vide juridique- le Conseil supérieur de la magistrature n’étant plus en mesure de fonctionner-, le texte envisage de transférer ses prérogatives… à l’exécutif, suivant des modalités à définir, étant entendu que le portefeuille de la justice reviendra, quoi qu’il arrive, à Ennahda.

Un coup d'état institutionnel à huis clos

Dernière critique, et pas des moindres: la méthode retenue, qui s’apparente à «un coup d’Etat  institutionnel», pour reprendre l’expression de Slim Hajeri. Car hormis la séance inaugurale du 22 novembre, diffusée à la télévision, les débats en commission ont été organisés à huis-clos, sans publicité. Les députés de l’opposition, emmenés par le Parti démocrate progressiste (PDP, centre gauche) et le Pôle démocrate moderniste (PDM, ex-communistes et centristes) ne sont associés aux discussions que pour la forme. Ils ont eu la désagréable surprise de découvrir des textes volumineux, «prêts à l’emploi», à l’instar du projet de règlement intérieur de l’Assemblée, long de 300 articles, rédigé par la troïka dans des antichambres, et sur lequel ils ont été sommés de se prononcer quelques heures seulement après avoir pu en prendre connaissance. Iyed Dahmani (PDP), l’élu de Siliana, qui, pour briser le secret, tweete en direct les débats des commissions, s’est plaint lundi 5 décembre de ne pas avoir reçu les textes qui allaient être soumis le lendemain en plénière.

Les appétits d'Ennahda font grincer...

La tournure des événements et l’appétit de pouvoir montré par les dirigeants d’Annahdacommencent à susciter tiraillements et grincements de dents chez ses alliés, et singulièrement du côté du «maillon faible» de la coalition: les sociaux-démocrates d’Ettakatol. Nombre de militants et certains élus se demandent maintenant ce qu’ils sont venus faire dans une telle galère. Certains ont rejoint le sit-in du Bardo. Deux députés, Khemaïs Ksila et Lobna Jeribi, ont fait savoir que leur parti exigerait du régime que la motion de censure soit alignée sur le vote de confiance, et que le gouvernement puisse être révoqué par un vote à la majorité absolue, et non à la majorité des deux tiers. Ils ont aussi souhaité que le gouverneur de la BCT soit nommé conjointement par les trois «présidents» (de la République, du conseil et de la Constituante) et non plus par le seul Premier ministre. Cependant, la portée de leurs déclarations a été immédiatement relativisée par le porte-parole officiel du parti, Mohamed Bennour…

De son côté, l’opposition entend bien jouer son baroud d’honneur et mise sur une forte affluence populaire, sous les fenêtres de la Constituante, pour faire pression sur les élus toujours indécis. La stratégie commence à porter ses fruits. La troïka emmenée par Ennahda a finalement accepté, mardi 6 décembre, de revenir sur l’une des dispositions les plus contestées du projet initial: le seuil requis pour le vote d’une motion de censure a été abaissé. Il passe de la majorité qualifiée (majorité des deux tiers) à la majorité simple (50 % + 1 voix). Ennahda renonce à la minorité de blocage qui lui permettait de faire obstacle à un vote de défiance, même en cas d’explosion de la coalition gouvernementale. C’est une première victoire. Qui en appelle peut-être d’autres. La démocratie tunisienne encore balbutiante vit déjà des heures décisives…

Samy Ghorbal, 7 décembre 2011.  Slate Afrique

 

Respectons le choix des peuples, respectons la démocratie !

par Zaki Laïdi, directeur de recherche à Sciences Po-Paris

La probabilité de voir des partis islamistes arriver en tête à toutes les consultations électorales libres dans le monde arabe est désormais très grande. Mieux vaut donc intégrer cette nouvelle réalité et s'adapter en conséquence que de s'en effrayer au risque de perdre le crédit politique considérable que nous avons acquis dans cette région du monde depuis le début du "printemps arabe".

Le fait que des pays modérés peu fracturés sur le plan identitaire comme la Tunisie et le Maroc ont vu arriver en tête des partis islamistes confirme la représentativité indiscutable de ces derniers. Cette représentativité, ils la doivent à leur forte implantation dans les milieux populaires, à leur capacité à incarner une reconquête de la dignité perdue.

Cette représentativité renvoie à son tour aux trois composantes des révolutions arabes : une composante politique d'inspiration libérale (élections libres, transparence, séparation des pouvoirs), une dimension sociale forte face à l'injustice, aux inégalités à la corruption, et une dimension identitaire face au sentiment de déclassement individuel et collectif y compris face au monde occidental.

Mais si les islamistes arrivent au pouvoir, ils y arrivent dans des conditions où ils doivent composer. Composer avec une société qui a contribué à mettre à bas les régimes sans leur demander leur avis. Composer avec d'autres forces politiques puisque les islamistes ne pourront gouverner que dans le cadre de coalitions. Composer enfin avec un monde qui a changé depuis le début de la vague islamiste il y a de cela trente ans.

Pour les islamistes, le modèle de référence est la Turquie, qui est parvenue à leurs yeux à combiner dignité, prospérité et assertivité politique, le tout dans un cadre démocratique. Pour tous les islamistes, le contre-modèle absolu a pour nom l'Algérie, où la double radicalisation des militaires et des islamistes a débouché sur la guerre civile.

La première étude d'opinion sur les révolutions arabes conduite dans le monde arabe par l'université du Maryland confirme la centralité de la référence turque dans le monde arabe.

Comment donc réagir face à cette nouvelle donne, qui n'était au demeurant pas imprévisible ? Il faut d'abord remarquer que nous allons avoir à traiter avec des gouvernements démocratiquement élus. C'est la première fois dans l'histoire compliquée entre l'Occident et le monde arabe. A cet égard, les réactions officielles prenant acte des résultats tout en appelant à la vigilance ne sont pas aujourd'hui de saison, surtout lorsqu'on se rappelle l'acquiescement passé aux élections truquées et à une répression féroce.

Il convient plutôt de se féliciter de la mise en place de processus démocratiques et exprimer son désir de se montrer attentif à la suite des événements. Attentif mais pas vigilant. La différence peut ici paraître sémantique. Mais là-bas, elle paraît essentielle, y compris auprès des adversaires des islamistes. A tort ou à raison, la vigilance est identifiée comme une sorte de mise sous tutelle.

L'attention renvoie au contraire à un intérêt réel pour ce qui se passe dans cette région. Nous ne devons en aucun cas donner l'impression de craindre la démocratie chez les autres. Même si à l'évidence nos nouveaux interlocuteurs partageront moins que les anciens un certain nombre de codes culturels et sociaux que nous avions en commun. Cette première étape est essentielle.

Mais elle restera secondaire au regard du chantier qui s'ouvre à nous et qui consiste à substituer au "pacte du silence" qui nous liait à ces régimes un véritable partenariat équilibré. Là encore, les mots ont un sens. Et leur choix n'est jamais innocent. Le pacte du silence consistait à se taire sur la nature répressive de tous les régimes arabes en échange de la défense de nos intérêts stratégiques : accès aux ressources pétrolières, contrôle de l'immigration, lutte contre le terrorisme, renoncement à la possession d'armes offensives.

Dans la variante américaine de ce pacte figurait en plus l'acceptation du statu quo au Proche-Orient en échange d'une aide économique et militaire massive.

Le gouvernement Berlusconi est par exemple allé jusqu'à payer le régime libyen pour qu'il se garde de déverser vers l'Europe des immigrants africains qu'il traitait en esclaves. Ce pacte du silence est désormais caduc, car les opinions publiques sont parties prenantes au jeu. La rue arabe cède la place aux urnes arabes. L'émotion parfois névrotique à la politique.

La première conséquence et la plus fondamentale sera l'émergence de gouvernements plus sûrs d'eux-mêmes que les précédents. Et par ce simple fait, demandeurs d'une relation plus équilibrée avec l'Occident, c'est-à-dire plus décomplexée et plus saine pour tout le monde. Plus saine pour nous, parce qu'ils ne pourront plus nous rendre responsables de leurs problèmes. Plus saines pour eux, parce qu'ils n'auront plus à accepter certaines conditions humiliantes pour mieux s'accrocher au pouvoir.

Il est à cet égard révélateur de noter que la première déclaration du leader islamiste marocain a été à la fois de reconnaître l'importance des liens que son pays avait avec l'Europe et les Etats-Unis, tout en ajoutant que la balance entre les parties devra désormais être plus égale. Cela n'a au demeurant rien de surprenant.

La conquête d'une autonomie interne s'accompagne toujours de la recherche d'une autonomie externe. Moins d'un an après le renversement d'Hosni Moubarak, et malgré des difficultés internes considérables, la diplomatie égyptienne s'est autonomisée.

Pour la France, si présente au Maghreb, il est désormais indispensable que tous les projets qu'elle finance soit soumis à une triple conditionnalité : leur contribution au développement durable, la consultation de toutes les parties prenantes à ces projets et pas seulement des gouvernants, la contribution effective de ces projets à la création d'emplois locaux.

On n'insistera jamais assez sur le fait que la faillite des régimes arabes est celle de régimes ayant retardé l'émergence de classes moyennes en dehors de l'Etat et cela par crainte de les voir s'autonomiser par rapport à lui. Si dans la décennie à venir, cette dimension fondamentale n'est pas prise en compte, ces révolutions échoueront. C'est souvent moins d'argent que d'une meilleure attribution des ressources que ces pays ont besoin.

C'est sur ce point qu'il faut réfléchir et agir pour faire la différence. Sur un plan diplomatique, l'enjeu central reste et restera le règlement du conflit israélo-palestinien. La France a dans ce domaine un rôle à jouer, car elle dispose d'une grande crédibilité, même si celle-ci lui est déniée par les autorités israéliennes et d'une certaine manière aussi par les Etats-Unis, qui ont à la fois renoncé à agir et dissuadé les autres de le faire. Respecter les choix électoraux de ces peuples, appuyer les forces économiques et sociales les plus soucieuses d'un développement réel, avancer sur la voie d'un règlement équilibré au Proche-Orient. Ce sont là les scènes de l'acte II des révolutions arabes qui commencent.

Le Monde.fr,  5 décembre 2011

Zaki Laïdi, directeur de recherche à Sciences Po où il anime un projet sur l'Europe et les révolutions arabes.

 

L’Algérie, le mauvais exemple

Par Hassane Zerrouky, Le Soir d’Algérie

«Pour les islamistes, le modèle de référence est la Turquie, qui est parvenue à leurs yeux à combiner dignité, prospérité et assertivité politique, le tout dans un cadre démocratique. Pour tous les islamistes, le contre-modèle absolu a pour nom l’Algérie, où la double radicalisation des militaires et des islamistes a débouché sur la guerre civile», écrit le chercheur français d’origine marocaine Zaki Laïdi dans une tribune libre publiée dans le Monde daté du 6 décembre.

Zaki Laïdi ne donne pas les raisons qui ont plongé l’Algérie dans une crise qui a fait des dizaines de milliers de morts dans un contexte historique fondamentalement différent de celui d’aujourd’hui.
Ce n’était d’ailleurs pas le but de son article. Mais pour étayer le point de vue des islamistes pour qui le contre-modèle de cette «double radicalisation» est l’Algérie, il se réfère, entre autres, à «une étude d’opinion sur les révolutions arabes conduite dans le monde arabe par l’université du Maryland» laquelle, écrit-il, «confirme la centralité de la référence turque dans le monde arabe». Partant de ce constat, et se plaçant du point de vue français, il fait remarquer à juste titre qu’il va falloir «traiter avec des gouvernements démocratiquement élus». Et d’ajouter : «Il convient plutôt de se féliciter de la mise en place de processus démocratiques et exprimer son désir de se montrer attentif à la suite des évènements. Attentif mais pas vigilant (…) A tort ou à raison, la vigilance est identifiée comme une sorte de mise sous tutelle.» Avant de conclure un peu plus loin : «Nous ne devons en aucun cas donner l’impression de craindre la démocratie chez les autres. Même si à l’évidence nos nouveaux interlocuteurs partageront moins que les anciens un certain nombre de codes culturels et sociaux que nous avions en commun. »

Sans faire l’injure de caricaturer sa réflexion, il y a tout de même quelque chose d’angélique chez cet auteur à délivrer un brevet de démocratie aux islamistes avant même qu’ils n’aient commencé à exercer le pouvoir en Tunisie, au Maroc et en Egypte. Dire par exemple qu’il ne faut pas «craindre la démocratie chez les autres» ne signifie nullement que ces «autres» vont la respecter. Plus encore, élus ou non démocratiquement, on ne peut ignorer, sauf si l’on s’abstient de faire abstraction de la matrice politico- idéologique des partis islamistes, que l’horizon politique et spirituel des Frères musulmans et autres avatars de l’islam politique, reste la «oumma» et l’Etat islamique. Ajoutons encore, qu’après l’avoir longtemps pourfendu, les islamistes modérés ont accepté le jeu démocratique, déclaré qu’ils étaient pour la démocratie alors que celle-ci en tant que projet de société est difficilement conciliable avec le projet politique qu’ils visent à instaurer à terme. Ils se sont imposés des lignes rouges qu’ils ne sont pas prêts à franchir au risque de perdre leur raison d’être.

On le voit bien en Tunisie où Ennahda, qui affirme respecter les droits des femmes, n’a pas tout à fait renoncé à remettre en cause le droit au divorce des femmes ni renoncé à autoriser la polygamie interdite sous Bourguiba ! Quant à «la centralité de la référence turque», à laquelle adhèrent en paroles les islamistes arabes et maghrébins, elle relève de la mystification. Le modèle turc n’est pas la référence de ceux qui dirigent actuellement ces partis. Il s’agit d’un leurre et d’une instrumentalisation de ce modèle. S’il est évoqué surtout par les islamistes tunisiens, moins par leurs frères égyptiens, c’est pour rassurer à la fois cette partie des Tunisiens craignant une remise en cause de la modernité et l’Occident capitaliste. L’islamisme maghrébin et égyptien est en effet éloigné de l’islamisme conservateur de l’AKP. «L’islam religion d’Etat» ne figure ni dans le projet politique ni dans l’agenda de l’AKP. Ce dernier, si cité comme modèle, n’a jamais remis en cause l’interdiction de la polygamie, ni le droit au divorce des femmes turques. Et contrairement à ce qui se passe dans la majorité des pays arabes, excepté encore la Syrie, «l’islam religion d’Etat» ne figure pas au fronton de la Constitution turque.

Hassan Zerrouky, 8 décembre 2011. Le Soir d’Algérie

 

Cette vague verte que l'Occident accueille sans appréhension

par Kharroubi Habib, Le Quotidien d’Oran

 

Tout récemment, le vice-président américain Joe Biden, de passage savamment planifié à Beyrouth, capitale du Liban, s'est fendu d'une déclaration suintante de cynisme et alarmante à souhait compte tenu des évènements se déroulant dans la Syrie voisine. Biden n'a rien moins que mis en garde le monde contre la prétendue menace d'une confrontation à caractère religieux dans toute la région, dont le régime syrien sera le déclencheur par son refus de se plier aux injonctions internationales le sommant de s'effacer du pouvoir.

 Peut-être que la Syrie va sombrer dans ce scénario dont Joe Biden impute la responsabilité à Bachar El-Assad et son régime. Mais le reste du monde arabe n'a pas attendu qu'éclate la crise syrienne pour devenir le théâtre de cette sorte de confrontation que le vice-président américain a hypocritement dit que lui et l'Amérique la redoutent.

 Là où dans le Moyen-Orient les populations s'affrontent au nom de leurs identités religieuses, l'Amérique n'est pas innocente et étrangère à la situation. Ce sont des confrontations auxquelles ses stratèges ont sournoisement et durablement préparé le terrain en exacerbant les antagonismes religieux réels existants.

Contrairement à ce qu'elles proclament officiellement, l'Amérique et les puissances occidentales ne sont nullement opposées à ce que le Moyen-Orient bascule aux couleurs de l'islamisme politique. Peu leur importe que celui-ci soit sunnite ou chiite, pourvu que les Etats dont il a la charge ne constituent pas une menace à tout point de vue pour leurs intérêts géopolitiques, économiques et pour la sécurité de leur protégé local, l'Etat sioniste.

Il est absolument naïf de croire que la vague verte qui déferle présentement sur le monde arabe et au Maghreb suscite des inquiétudes existentielles pour ces puissances occidentales. Pourtant, c'est bien cette vague qui propulse les islamistes au pouvoir qui est potentiellement porteuse de la menace sur laquelle Joe Biden a mis en garde le monde. Mais à l'évidence, l'Amérique et l'Europe s'en accommodent sans grande crainte. Et pour cause : l'islamisme politique a toujours fait le jeu de leurs stratégies. Son anti-occidentalisme a de tout temps été factuel et de façade et jamais irréductible au point d'être conflictuel avec l'Occident sur les intérêts fondamentaux qui sont les siens dans le monde arabe, dans le monde musulman ou ailleurs sur la planète.

Les islamistes qui accèdent au pouvoir se sont empressés d'ailleurs d'envoyer les signaux qu'il faut en direction de l'Occident pour le rassurer sur leurs bonnes intentions à l'égard de ses intérêts primordiaux. En contrepartie, l'Amérique et l'Occident se montreront très conciliants à leurs égards en faisant valoir qu'ils sont arrivés au pouvoir par la voie démocratique des urnes. Ils se montreront moins révulsifs à l'instauration de leur projet de société, quitte à en dénoncer de temps à autre et tout symboliquement les aspects choquants pour les valeurs humanistes, les principes libertaires et les droits des personnes.

L'Amérique et l'Occident se sont faits à une durable cœxistence avec des pouvoirs islamistes : ce à quoi les a préparés celle qu'ils ont avec les monarchies de la péninsule Arabique, avec tous les immenses bénéfices qu'ils en retirent.

Libre à qui veut de voir dans ce point de vue la manifestation d'un penchant de son auteur pour la «théorie du complot». Le monde arabe sous la botte des dictatures, l'invasion de l'Irak, et plus loin encore le coup d'Etat contre Mossadegh, l'agression tripartite de Suez en 1956, n'ont-ils pas été le fruit de complots désormais connus dans leurs moindres péripéties et les auteurs déterminants définitivement identifiés ?

Habib Kharroubi, 6 décembre 2011. Le Quotidien d’Oran

 

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