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Publié par Saoudi Abdelaziz

Sous la pression de groupes ultrareligieux, les Israéliennes sont contestées dans l'armée et leur image est bannie de l'espace public dans la ville sainte.

 

"Tout doit être fait pour arrêter ce phénomène (...) susceptible de porter atteinte à la sécurité de l'État et aux valeurs fondamentales de la société israélienne tout entière." Dix-neuf généraux de réserve à la carrière prestigieuse ont été parmi les premiers à réagir, dans une lettre au chef d'état-major de l'armée israélienne, en novembre dernier, afin qu'il préserve le service des femmes soldats dans toute son intégrité. "Ces derniers temps, plusieurs évènements graves ont eu lieu au sein de l'armée, qui reflètent une montée grandissante de la tension entre des soldats juifs pratiquants et leurs homologues femmes. Nous en sommes très préoccupés. Le service militaire conjoint homme-femme est une des pierres angulaires de Tsahal", préviennent-ils.

Une initiative sans précédent destinée à stopper le développement de l'extrémisme religieux au sein de l'armée, à l'origine de nombreux incidents ces derniers mois. En octobre dernier, par exemple, au cours d'une soirée de célébration de la fête religieuse de Sim'hat Torah, une centaine de soldates étaient parties furieuses : les aumôniers militaires leur avaient interdit de se mêler aux soldats. La semaine dernière, le rabbin aumônier de l'armée de l'air avait annoncé sa démission - avant de se rétracter - en signe de soutien à ces soldats qui refusent d'assister à des cérémonies au cours desquelles des femmes chantent.

Prêts à risquer la prison militaire

 

L'état-major a fini par publier des ordres stricts : tous les militaires - religieux ou non - doivent assister aux cérémonies officielles. Pas question de céder à ceux qui exigent l'exclusion des femmes des unités combattantes ou des centres d'entraînement. Pourtant, certains sont prêts à refuser les ordres et à risquer la prison militaire pour ne pas entendre un chant féminin. Un tel acte de désobéissance a déjà valu l'expulsion à plusieurs cadets de l'école d'officiers. Selon les sociologues, les militaires nationalistes religieux représentaient 2,5 % des soldats en 1990. Ils étaient 31,4 % en 2007, et seraient encore plus nombreux aujourd'hui, souvent issus des colonies et des écoles talmudiques prémilitaires, où des rabbins se rapprochent de l'intégrisme ultraorthodoxe.

La société civile n'est pas épargnée. Pour marquer les esprits, des centaines d'Israéliennes ont manifesté à plusieurs reprises à l'entrée de Jérusalem sous le slogan : "Nous n'arrêterons pas de chanter", en soutien à leurs "soeurs" soldates. Ces militantes, laïques comme religieuses, brandissaient aussi des posters de femmes pour protester contre "la disparition des visages féminins des murs de la ville sainte", bannis des panneaux d'affichage, des abribus et des autobus. Pas de femme dans les campagnes publicitaires pour le don d'organes, pour le nouveau tramway ou dans celles des cartes de crédit MasterCard. Même les autocollants distribués aux familles ultraorthodoxes pour encourager les enfants à prendre leurs médicaments ou à se laver les dents ne présentent que des petits garçons... alors que la légende clame "elle est une bonne fille" !

Affiches censurées

 

Et cela ne s'arrête pas là. Du mannequin vedette de la campagne de pub de la chaîne de vêtements Honigman, il ne reste qu'un bras et un morceau de buste caché sous un pull. À Tel-Aviv, sur la photo originale, le visage, la longue chevelure et le cou de la jeune femme sont visibles. L'affiche vantant la marque de vêtements Castro, qui, ailleurs dans le pays, montre une jeune femme en jean moulant et en tee-shirt, a carrément été coupée : il ne reste plus qu'un pantalon... Mis sur la sellette, les patrons de ces fleurons du prêt-à-porter israélien invoquent le principe de nécessité : "Je ne peux pas faire autrement, affirme le P-DG de Honigman. Je dépends d'une société d'affichage urbain qui m'a fait savoir qu'elle avait reçu des directives de la municipalité de Jérusalem selon lesquelles le placardage d'affiches montrant des visages de femmes était interdit dans certains quartiers, car cela pouvait porter atteinte au public religieux. Averti à la dernière minute, j'ai décidé de modifier les affiches en question. La prochaine fois, je ferai des photos spécialement destinées à ce secteur. Je montrerai le produit. Point final !"

Mais à Jérusalem, personne ne semble vouloir assumer ces directives : la mairie dément avoir donné une quelconque consigne. La société d'affichage, quant à elle, se justifie en expliquant que cela ne concerne pas que la ville sainte, mais aussi Kiryat Malachi, Netivot, dans le sud du pays, et bien sûr Bnei Brak, banlieue ultraorthodoxe de Tel-Aviv. Et de lancer : "Vous savez, quand il n'y avait pas d'interdiction, chaque fois que je posais une affiche avec une femme, on me brûlait le panneau et l'abribus avec. Et, en passant, on vandalisait les bus porteurs de la pub sulfureuse. Des dommages énormes. Alors, aujourd'hui, on a compris. Avec consignes des mairies ou sans, on ne met plus d'images de femmes dans les endroits habités par les ultrareligieux."

Combat féministe et laïque

 

Et c'est bien cela qui inquiète Esther Shimouni. Cette féministe, qui habite Jérusalem depuis une quarantaine d'années, ne sait pas ce qui est le plus grave : "Que les images de femmes aient disparu de l'espace public hiérosolymitain ou que les publicitaires pratiquent l'autocensure pour des raisons de gros sous..." En effet, selon elle, les principaux cercles ultraorthodoxes n'auraient pas eu d'exigences particulières. "Ce qui me désole le plus, c'est le sentiment qu'à Jérusalem la collectivité a intériorisé le dictat de certains groupes ultrareligieux. (...) C'est vrai, on n'arrête pas les femmes dans la rue. Elles peuvent se promener seules, on ne les oblige pas à porter la burka et on ne les empêche pas de briguer des postes importants. Mais, d'un autre côté, nous avons le sentiment qu'on nous demande d'accepter d'apparaître de moins en moins dans la sphère publique, afin de ne pas déranger certaines personnes."

Les Israéliennes sont nombreuses à se retrouver dans des rassemblements ou sur Facebook pour mener ce combat féministe et laïque. À Jérusalem, beaucoup sont des religieuses nationalistes inquiètes de la polarisation grandissante de leurs chefs autour du rigorisme vestimentaire et de la séparation entre les sexes, à la façon des ultraorthodoxes. "C'est une société, explique Esther Shimouni, qui, jusqu'à il y a quelques années, était relativement ouverte. Aujourd'hui, on est en pleine régression. Et cela touche de plein fouet les femmes, dont certaines ont décidé de se révolter !" Comme Dvora Evron, venue dire publiquement, lors d'une manifestation à Haïfa : "Le phénomène d'exclusion dont nous sommes témoins constitue une distorsion du judaïsme !" Ou comme Tanya Rosenblit, qui a "osé" refuser la ségrégation homme-femme imposée par les ultraorthodoxes dans les bus, depuis imitée par des militantes qui multiplient les actions.

 

Danièle Kriegel, correspondante à Jérusalem de lhebdomadaire Le Point, 7 janvier 2012

 

Israël miné par ses radicalismes

Analyse

 

Une "villa dans la jungle" : c'est ainsi qu'Ehoud Barak, ministre israélien de la défense, et le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, voient leur pays dans son environnement proche-oriental. Un îlot menacé, qu'il faut défendre. Israël sait se cuirasser : lorsque l'ouvrage de sécurité titanesque qui est en chantier sur la frontière égyptienne sera achevé, une autre barrière de protection sera érigée le long de celle avec la Jordanie.

 

Ainsi, déjà isolée de la Cisjordanie par un autre "mur", la forteresse Israël sera-t-elle, en théorie, hermétiquement close. Mais il est un adversaire plus insidieux, dont la force ne peut venir à bout : c'est d'un ennemi de l'intérieur qu'il s'agit, un double fondamentalisme, incarné par le fanatisme religieux d'une partie de la communauté juive ultraorthodoxe, et par l'extrémisme messianique des colons.

 

Ces dernières semaines, les Israéliens ont semblé découvrir ce double radicalisme qui mine ce qu'ils croyaient être le consensus démocratique israélien. La vérité est que c'est l'Etat qui a encouragé deux secteurs idéologiques qui n'acceptent pas son autorité mais savent pouvoir compter sur sa connivence pour prospérer et étendre leur influence politique.

Deux visages féminins ont personnifié les effets de l'intolérance des haredim, ces ultraorthodoxes dont le nom signifie "craignant-Dieu". Celui d'une petite fille de 8 ans, et celui d'une étudiante de 28 ans. Naama Margolis a montré aux téléspectateurs israéliens sa terreur de reprendre le chemin de l'école, sachant que des fanatiques s'apprêtaient à la couvrir de crachats en raison de sa tenue réputée indécente (des bras nus...).

 

Depuis qu'elle a mérité son surnom de "Rosa Parks israélienne" pour avoir refusé, comme la jeune Noire de l'Alabama en 1955, de se diriger à l'arrière d'un bus mehadrin (ultraorthodoxe), l'étudiante Tania Rosenblit reçoit des menaces de mort. Comment l'Etat israélien a-t-il pu laisser s'enraciner les mesures d'exclusion et de discrimination envers les femmes, et parfois l'obscurantisme religieux, qui ont cours dans la société haredi mais débordent dans la société laïque, en particulier à Jérusalem, où les visages féminins sont bannis de la publicité ?

 

Que pèsent en outre quelque 700 000 haredim face à 7,8 millions d'Israéliens ? La réponse est : un poids disproportionné. M. Nétanyahou n'est pas le premier chef du gouvernement à devoir son maintien au pouvoir au soutien politique des formations ultraorthodoxes, mais, plus que ses prédécesseurs, il leur a laissé la bride sur le cou. Les haredim et, au-delà, les "sionistes religieux" idéologiquement proches du parti des colons, exercent une influence croissante au sein de l'administration, de l'armée, de la justice, bref de la société israélienne.

 

Chez les ultraorthodoxes, plus de 80 % des hommes ne travaillent pas, la grande majorité d'entre eux sont exemptés de service militaire, mais leurs écoles talmudiques touchent d'importantes subventions de l'Etat, et leurs épouses, qui ont en moyenne 8 enfants, perçoivent des allocations familiales en conséquence.

 

L'"Etat haredi" est donc largement un Etat-providence, ce qui ne suffit pas à lutter contre une grande pauvreté, mais déchaîne la colère grandissante des laïcs contre un segment jugé "parasite" de la société. L'inquiétude vient du fossé qui ne cesse de se creuser entre le monde haredi et le reste de la société : le cursus scolaire des enfants est expurgé des mathématiques, des sciences, de l'anglais et de l'histoire, et les concepts de démocratie, d'égalité des droits entre sexes n'ont aucun sens.

 

A ce fanatisme du monde haredi répond celui des colons, convaincus qu'ils remplissent une mission divine en faisant souche en terre palestinienne. Lorsque l'armée fait mine de vouloir les déloger, ils appliquent la politique dite du "prix à payer". Les Israéliens sont habitués à ces représailles, qui s'exercent en général contre les Palestiniens. Mais c'est une autre histoire quand plusieurs centaines de colons extrémistes se vengent d'un début d'évacuation d'une colonie sauvage en saccageant une base de l'armée israélienne face à des sentinelles apathiques. D'un seul coup, les Israéliens se sont rendu compte que la politique de colonisation avait engendré une multitude de métastases extrémistes difficiles à contenir.

 

Or il en va des colons comme des ultraorthodoxes : depuis son arrivée à la tête du gouvernement, en mars 2009, M. Nétanyahou n'a cessé de jouer avec le feu en poursuivant une politique systématique de colonisation. En tenant tête avec succès au président Barack Obama, le premier ministre israélien a envoyé aux groupes de colons qui installent tentes et caravanes sur les collines de Cisjordanie un message sans ambiguïté : "Continuez, je vous soutiens !"

 

Mais cette fuite en avant a des effets pervers : au sein du Likoud, l'influence prépondérante des colons est devenue un danger politique pour M. Nétanyahou. Sur la sécurité, la colonisation a ouvert une boîte de Pandore : l'armée israélienne, qui a la mission de protéger les Israéliens, veille sur la sécurité des colons en fermant les yeux sur leurs agissements. Comme il y a lieu de croire que le gouvernement n'a pas les moyens politiques de porter un coup d'arrêt à l'extrémisme religieux, Israël se trouve confronté au défi que lancent les zélotes et les colons messianiques à la fabrique démocratique de la société israélienne. Il va être d'autant plus difficile à relever que cette double dérive est le produit de son propre aveuglement.

 

Laurent Zecchini, correspondant du Monde à Jérusalem. 6 janvier 2012.

 

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