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Publié par Saoudi Abdelaziz

 
 
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Par Aissa Bouziane
 
 
La folie des chiffres a repris. TayebLouh, ministre de l'emploi, a déclaré cette semaine que l'économie algérienne a créé 2.2 millions d'emploi depuis 2010. A ce rythme, l'objectif de trois millions d'emplois à créer entre 2013 et 2013, au rythme d'un million d'emplois par an, serait atteint, a-t-il dit. Ce qui constituerait un résultat exceptionnel, qui pourrait être brandi dans la perspective de l'élection présidentielle de 2014.


Le chiffre avancé par M. Louh pose toutefois un sérieux problème. Aucun économiste indépendant que nous avons contacté ne le trouve crédible. Les commentaires vont de «douteux» à «fantaisiste», avec un vaste éventail d'autres qualificatifs, comme «approximatifs» ou «pas sérieux».Un spécialiste de la finance en vue sur la place d'Alger a déclaré qu'il «refuse de commenter des chiffres farfelus, car ils ridiculisent la pratique économique».


M. Louh est d'ailleurs contredit par ses propres troupes. M. Mohamed Tahar Chaalal, directeur général de l'Agence Nationale pour l'Emploi (ANEM), a déclaré dix jours auparavant que 2012, une bonne année dans la lutte contre le chômage, a enregistré la création de 260.000 emplois «économiques», c'est-à-dire non subventionnés. Même si autant de postes ont été créés grâce aux différents dispositifs destinés à encourager l'emploi, comme l'emploi de jeunes, l'ANSEJ, le pré-emploi, l'apprentissage, etc., on est très loin du compte.


Le ministre de l'habitat, M. Abdelmadjid Tebboune a, de son coté, et bien malgré lui, jeté un pavé dans la mare, en déclarant que le programme de réalisation de logements a connu un immense retard. Alors que l'objectif du pays était de réaliser 225.000 logements par an, pour concrétiser un objectif de 1.2 millions de logements durant le troisième mandat de M. Abdelaziz Bouteflika, M. Tebboune a indiqué qu'on arrivait à peine à 87.000 logements par an. C'est donc à peine un peu plus du tiers de l'objectif tracé. Pourtant, jusque-là, les chiffres publiés faisaient état de centaines de milliers de logements réalisés chaque année.


 
Une vision faussée


Durant le second mandat de M. Bouteflika, l'objectif d'un million de logements avait été fixé. Arrivé à mi-mandat au ministère, M. Noureddine Moussa s'était alarmé des résultats obtenus, trop faibles par rapport aux objectifs fixés. Il avait convoqué tous les états-majors du secteur, pour exprimer ses craintes face aux faibles résultats obtenus. Il avait été rappelé à l'ordre, et avait fini par avancer, lui aussi, des chiffres parfaitement fantaisistes. En fin de parcours, le premier ministre Ahmed Ouyahia lui-même avait avancé le chiffre de 1.2 millions de logements construits. Un cadre du ministère, au courant des statistiques, estime qu'on a réalisé «au mieux la moitié du résultat annoncé».


Le secteur agricole navigue, lui aussi, dans des chiffres affolants. Le ministre de l'agriculture, Rachid Benaïssa, a affirmé que la croissance de l'agriculture avait atteint 13% en moyenne durant les quatre dernières années. A ce rythme, cela signifierait que la production agricole a connu une augmentation de 63% en quatre ans, et qu'elle doublerait en six ans. Ce n'est visiblement pas le cas. La production de céréales, largement dépendante de la pluviométrie, a ainsi à peine rattrapé en 2012 son niveau de 2009 !


Ces statistiques douteuses faussent visiblement la perception qu'on peut avoir de l'économie algérienne. Elles se répandent de bas en haut de l'échelle administrative, contaminant de plus en plus les données statistiques réelles, pour aboutir à des chiffres «pourris», dans lesquels il n'est plus possible de démêler le vrai du faux. Un peu à la manière des «prêts toxiques» qui se mêlent à l'économie réelle jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible de discerner le vrai du faux.


Pourtant, c'est sur cette base que sont établies des prévisions et des projections de l'économie algérienne, des projections qui se révèlent naturellement erronées. D'où cet étonnement de hauts responsables, qui avouent, parfois, ne pas comprendre ce qui se passe. «Dites-moi ce qui ne va pas», avait déclaré le premier ministre Abdelmalek Sellal aux patrons d'entreprises, exprimant sa perplexité face à une situation qui lui échappait.


 
Peu de repères fiables


 
Tout le monde est ramené à la réalité par les chiffres de certains rares organismes, des données qui ne sont visiblement pas maquillées, car leurs auteurs n'y ont pas un intérêt direct. Ainsi, la Banque d'Algérie révèle brutalement, chaque année, ce que rapportent les hydrocarbures, l'insignifiance des exportations hors hydrocarbures, ainsi que les sommes colossales transférées à l'étranger en devises pour couvrir les importations. Dans la même veine, les douanes algériennes révèlent l'ampleur et la nature des importations. Mais ces repères sont rares, et sont menacés, alors que le gouvernement comprend précisément, depuis quelques années, un ministère de la prospective destiné à protéger la boussole économique.


Toutefois, quand des chiffres fiables sont rendus publics, les acteurs concernés tentent souvent d'en faire une lecture orientée. Ainsi, les douanes algériennes ont annoncé une baisse de la facture alimentaire de 8.8% en 2012. Dans l'absolu, le chiffre est appréciable. Mais sur un plan strictement économique, il n'a pas la signification qu'on lui prête. En effet, cette baisse intervient après une hausse record de 61% en 2011, lorsque l'Algérie avait procédé à des achats massifs de produits alimentaires, de peur de voir la chaine d'approvisionnement rompue avec les évènements du printemps arabe.


En fait, en 2012, les importations de produits alimentaires étaient de 50% supérieures à celles de 2010. Quel chiffre faut-il retenir ? A quoi faut-il comparer le chiffre de 2012 ? A celui d'une année 2011 très particulière, ou à celui d'une année 2010 plutôt «normale» ? Ceci confirme la célèbre formule selon laquelle les statistiques révèlent tout, sauf l'essentiel. Mais en Algérie, on a dépassé ce stade. On en est à un maquillage des chiffres assez primaire, qui disqualifie de facto les chiffres fournis par les organismes officiels, et qui contraint les analystes à se baser sur les données fournies par les seules institutions internationales, comme le FMI, qui gardent une certaine fiabilité. C'est cela aussi, la perte de crédibilité des institutions.
 
 
Aissa Bouziane, 5 mars 2013. Le Quotidien d’Oran
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