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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

 

 

Le dernier chic de la propagande

 

 

Par Khaled Ziri

 

 

Vous êtes un algérien normalement constitué, vous connaissez le poids des « services » dans le système Algérien et vous en tenez compte quand vous déconstruisez les apparences de la politique et les actes du pouvoir algérien. Et comme vous êtes normal, indemne de suspicion collaborative ou de parti-pris, vous considérez que le fait que des terroristes soient parvenus à prendre une importante base gazière au sud du pays et à tuer des otages occidentaux est un grave échec sécuritaire.

Vous avez tort ! D’éminents « politologues » et des journalistes très introduits vous renvoient à votre consubstantielle candeur. Ou, pire, vous démasqueront imparablement en tant que vecteurs conscients ou inconscients des thèses du DRS. C’est le dernier chic de la propagande parisienne. Le bombardement médiatique malien avec journalistes embarqués et images sélectionnées sur fond de scandales et de questions « sociétales » est indemne de toute manipulation. C’est clair. Les services fr ançais ou la CIA, sinon pour les farfelus en mal de théorie du complot, n’utilisent pas ces armes immorales. Ou alors, quand ils se résignent à y recourir, ils ne feraient pas le poids devant le DRS. On s’en souvient, l’armée de Saddam Hussein était la quatrième puissance militaire mondiale et aujourd’hui force est de le constater : l’intervention française au Mali n’a d’autres raisons que purement désintéressées et n’a été décidée qu’en solidarité avec le peuple malien…Bien sûr.

 

 

 

Pour n’importe quel observateur, l’affaire de Tiguentourine pose d’emblée de graves questions sur les défaillances des dispositifs de sécurité. Dans une focale plus large, l’attaque du site gazier démontre que l’accumulation des risques dans l’environnement immédiat de l’Algérie et le jeu de puissances au Sahel menacent directement le pays en touchant à la manne souterraine, mamelle unique d’une gérontocratie en déshérence. La nature de cette attaque sans précédent, sa gestion et le mode de communication du régime soulève, une fois de plus, l’impératif politique central du changement de mode de gouvernance du pays. C’est un débat qui commence à être mené, timidement, davantage par le biais des journalistes que par les hommes politiques et il faut saluer le FFS de l’avoir engagé de manière franche. C’est un débat que le système en place tente d’éluder alors qu’il s’agit, dans un contexte où il est dans une inconfortable posture défensive, de laisser s’exprimer franchement un « avis national » qui ne soit pas réductible à celui du système. Les Algériens normaux ne discutent pas du fait que Tiguentourine soit un échec. C’est une évidence patente. Les raisons politiques et techniques, les conditions préalables de cet échec les intéressent davantage. Beaucoup de ces Algériens pensent également que l’armée française n’intervient pas au Mali pour la défense des Lumières et que des intérêts bien plus prosaïques (même s’ils sont « stratégiques ») expliquent ce énième déploiement africain de l’armée ci-devant coloniale. Certains de ces citoyens lambda ont mis du temps à comprendre les subtilités du matérialisme dialectique mais ce n’est pas Samir Amin qui pourrait les convaincre que le moyen est obsolète et qu’il ne saurait éclairer la nature des convulsions maliennes. Et bien entendu, quand ces Algériens observent que la France exerce des pressions sur les dirigeants d’Alger pour faire de l’armée algérienne une force supplétive dans une guerre décidée ailleurs, ils seront traités de ringards par ces cohortes d’érudits multicartes, ces experts patentés, ces analystes péremptoires et désintéressés (enfin …), grands « politologues » face à une éternelle viduité, qui nous connaissent mieux que nous-mêmes. Et si par hasard, ces algériens considèrent, comme Olivier Roy, que le problème malien est davantage un problème d’intégration nationale des Touaregs qu’un problème islamiste, ils seront taxés immanquablement d’être des sous-marins du DRS, des suppôts d’Ançar Eddine, des crypto-baathistes délocalisés, ou d’anachroniques tiers-mondistes égarés dans les guerres du XXIe siècle. Olivier Roy, français de souche vivant en France, spécialiste reconnu est à l’abri de toute accusation. Tant mieux pour lui ! Mais ceux qui vivent en Algérie et pensent en « algérien » sont nécessairement suspects. Il faut donc vivre hors d’Algérie, être de préférence associé à des think-thanks avec pignon médiatique sur rue pour être lavé du soupçon d’intelligence avec les services secrets algériens! La boucle du complot est ainsi bouclée. Un Algérien d’Algérie qui pense, analyse, critique sans être au service du « pouvoir » et qui ne se transforme par en perroquet bégayant le prêt-à-penser fabriqué à Paris, Washington ou Londres, c’est radicalement anormal !

 

 

 

Déconstruire l’obscurité ?

 

 

Des Algériens qui pensent à l’intérêt bien compris de leur pays au-delà du système, du DRS ? N’y pensez pas, vous êtes naïfs, doux rêveurs ou ingénus offerts à toutes les manipulations ! En Algérie, n’est-ce pas très chère, on ne respire que l’air fourni par le DRS ! Sauf qu’à force de subir les élucubrations de ces esprits notoirement supérieurs mais fort lointains (la plupart ne parle même pas la langue arabe ou le tamazight) qui prétendent sans vergogne connaître l’intérêt des Algériens mieux qu’eux-mêmes, on fini par perdre patience. Surtout quand arrogance rime avec ignorance. Il convient aussi d’intégrer ces oracles comme des éléments d’une trame générale faite de pressions, de sollicitations « amicales » et de messages subliminaux adressés au pouvoir algérien. Et c’est pour cela qu’il est nécessaire, ici en Algérie, d’ouvrir les débats sur la politique de sécurité nationale et ses relations avec le mode de fonctionnement du système politique pour tenter de dépasser une incompétence flagrante et généralisée. L’incapacité ou l’inefficacité ne sont pas le lot exclusif de l’économie ou de l’administration. De ce point de vue, les Algériens qui malgré l’adversité choisissent de penser en toute autonomie, sans entrées dans le cercle des « décideurs » et sans rechercher une reconnaissance extérieure, sont précieux. Et contrairement, à ceux qui sont convaincus que ce peuple frustre et inculte serait composé pour l’essentiel d’agents plus ou moins conscients du DRS, ces esprits libres mais pas crédules, ni « achetables », existent. Ils participent de manière diverse et non-bureaucratique à une entreprise d’édification de l’opinion à travers la déconstruction des jeux des puissances étrangères et de l’aptitude, déclinante, du système algérien à y faire face. Car de manière générale, on sait que l’opacité du système-pouvoir algérien et sa stérilité croissante, corollaires d’une absence de démocratie imposant la reddition de compte, permettent à des bonimenteurs plus ou moins inspirés et à des analystes incertains de proférer des inepties en toute tranquillité en ne reculant devant aucune approximation. Sans information crédible et sans source vérifiable dans l’obscurité totale.

 

 

 

Sophismes

 

 

Dans la dernière des contorsions analytiques – peut-être faut-il d’emblée parler de sophisme ? – José Garçon, qu’on a connue mieux inspirée, « ex » de Libération affirme dans une publication marocaine que la prise d’otage « arrange l’Algérie plus qu’elle ne la dérange ». Et qu’elle lui permet de se « poser comme le seul acteur régional capable de combattre le terrorisme ». Et bien entendu, au-delà de nuances introduites pour la forme, l’idée « centrale » - le cœur d’une intrigue plutôt paranoïaque – est que c’est bien l’Algérie, ou plus précisément le DRS, qui a organisé l’attaque contre Tiguentourine ! Certes, admet notre sagace observatrice, Aqmi a revendiqué cette opération, mais elle prend soin de préciser que la revendication est « invérifiable ! ». Louable scrupule. En revanche, ladite experte ne se pose pas la question du caractère vérifiable de la mise en scène par le DRS, d’une attaque qui a non seulement atteint une des artères vitales du système rentier mais surtout gravement mis en cause la viabilité de ses dispositifs de sécurité. Il faut faire preuve d’une irréfrénable compulsion, être obnubilé par un omnipotent deus ex machina qui aurait décidé de se tirer une balle dans le pied, pour affirmer que Tiguentourine a été une victoire de l’Algérie, ou une « manipulation réussie » du DRS ! Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour observer que loin d’être un triomphe, Tiguentourine, est, à tous égards, un cuisant échec. Il n’est qu’à lire les innombrables articles très sévères de la presse anglo-américaine qui mettent en cause les organes de force du pays1. L’Algérie, dont les dirigeants se seraient volontiers passés d’une telle contre-publicité, a reçu une volée de bois vert inédite et va devoir très probablement admettre de nouvelles concessions, y compris sécuritaires, pour convaincre les entreprises étrangères de maintenir leurs investissements dans la rente, pilier du régime et secteur fondamental de l’économie du pays. Et on a beau s’évertuer à examiner froidement ces affirmations, on ne voit pas en quoi Tiguentourine va permettre à l’Algérie-DRS de « se poser comme le seul acteur régional capable de combattre le terrorisme ». La présence des troupes françaises au Mali, renvoie cette conclusion à ce qu’elle est: une pure vue de l’esprit. Pour donner une onction académique à cette machiavélique mais bancale thèse conspirative, Madame Garçon convoque le très volubile et totalement approximatif Luis Martinez qui décrète du haut d’une chaire nébuleuse que la « France est tombée dans le piège algérien car l'Algérie a inversé le rapport de forces. Si bien qu'aujourd'hui, Paris est totalement redevable. Cette entente scellée lors de la visite de Hollande à Algérie doit survivre à tous les aléas. On va devoir tout accepter d'Alger dorénavant ». On pourra toujours demander à Monsieur Martinez de nous dire ce que la France n’acceptait pas d’Alger et qu’elle devra désormais consentir…L’argument pourrait être franchement cocasse s’il ne recouvrait la réalité durable, tragique et sordide, de gouvernements « contraints dans leur expression » mais qui n’ont jamais cessé de soutenir, et parfois de tenir à bout de bras, leurs amis à Alger.

 

 

La manipulation, un monopole algérien ?

 

 

Dire que nous pensions que c’est le pouvoir algérien pressé – et piégé – par la France pour l’impliquer dans une « guerre vaine » (formule d’Olivier Roy qui n’est pas suspect à priori d’être stipendié).. Ainsi, on nous l’énonce avec l’autorité supérieure de l’expertise, Tiguentourine n’est donc pas un échec du renseignement algérien comme vous pouvez le penser raisonnablement, en espérant que les leçons « techniques » et politiques seront tirées. Non, il vous faudra l’accepter volens nolens : il s’agit d’une grande réussite affirme notre savante dame qui, faisant preuve toutefois d’un sens responsable de la nuance, estime prudemment (?) que cette affaire serait probablement une opération du DRS qui aurait dérapé ! Et puis, sur ce prolifique théâtre des supputations affirmatives survient immanquablement notre fécond politologue Lahouari Addi qui nous informe que le DRS aurait décidé que l’intervention militaire de l’Algérie au Mali « était contraire aux intérêts du pays » en « «vendant» d’abord aux journaux – sur lesquels il fait pression par le chantage à la publicité – le discours sur le retour du colonialisme français dans la région ». D’où il ressort mécaniquement que les Algériens qui ont pris position contre une intervention de l’armée algérienne au Mali et les journalistes qui ont écrit dans ce sens ne sont que des agents du DRS. Bien entendu, les partisans de l’envoi de soldats algériens au Mali, eux, ne sont pas suspects de travailler pour des intérêts extérieurs, ils ne sont pas susceptibles d’être sous l’influence de services spéciaux étrangers. D’ailleurs, c’est implicitement entendu et ne saurait être remis en cause, ces services secrets de démocraties très avancées (mais néanmoins parfois tortionnaires) n’ont pas recours à des moyens immoraux, sauf exceptions rarissimes dont on fait des romans 2…Ipso facto donc, pour être réputé indépendant et exempt de tout suspicion manipulatoire, il faut relayer la pensée de Lahouari Addi, politologue volubile mais qui aurait tendance à poser au devin plutôt qu’à l’analyste, selon la remarque d’un facebookiste agacé. Allons donc ! La ficelle est tellement grosse qu’elle ne suscite qu’un haussement d’épaule désabusé…Et pourtant, Tiguentourine, le Mali, les ruptures en Libye, les périls qui se profilent méritent un vrai débat sur le fonctionnement du système politique, sur son inepte rendement et sa criante inefficacité. Et sur le fait que le système apparaisse comme le facteur principal d’aggravation des dangers de déstabilisation du pays. Tiguentourine est loin d’être un « succès », pour quelque partie que ce soit en Algérie et ceci quoique que puisse en penser Madame José Garçon. A l’inverse, c’est un très sérieux avertissement.

 

Khaled Ziri, 8 Février 2013. La Nation.info

 



1. Quelques articles récents de la presse Anglo-américaine qui a assuré une couverture d’une bien meilleure qualité que la presse française.
http://robertjprince.wordpress.com/2013/01/24/the-in-amenas-fiasco-glitch-in-the-algerian-u-s-french-security-love-fest/
http://newint.org/features/2012/12/01/us-terrorism-sahara/
http://www.ibtimes.com/algerias-brutal-drs-intelligence-agency-nations-real-power-1027818
http://www.thedailybeast.com/articles/2013/01/23/one-eyed-terror-leader-s-government-connections.html
http://www.upi.com/Top_News/Special/2013/01/22/Le-Pouvoir-and-Algerias-war-on-terror/UPI-66401358884332/
http://www.guardian.co.uk/world/2013/jan/25/algerian-hostage-crisis-tewfik-mediene
http://www.thenational.ae/thenationalconversation/comment/algerias-secrets-obscure-the-war-on-terror-in-the-sahara
http://www.thesundaily.my/news/594086
http://www.independent.co.uk/voices/comment/algeria-the-slaughter-of-the-good-and-bad-at-the-in-amenas-gas-plant-was-utterly-predictable-8456474.html
http://www.guardian.co.uk/world/2013/jan/29/al-qaida-terrorism-threat-west
http://www.csmonitor.com/Commentary/Opinion/2013/0124/US-should-look-to-Morocco-for-help-with-threats-in-Mali-Algeria-Libya
http://www.nytimes.com/2013/01/29/us/us-plans-base-for-surveillance-drones-in-northwest-africa.html?pagewanted=2&_r=1&nl=todaysheadlines&emc=edit_th_20130129
http://nationalinterest.org/commentary/algerias-hidden-hand-7994
http://www.foreignpolicy.com/articles/2013/01/22/flyover_country
http://nationalinterest.org/commentary/algerias-hidden-hand-7994
http://www.thedailybeast.com/articles/2013/01/18/why-algeria-didn-t-warn-the-u-s-about-its-hostage-raid.html
http://www.thedailybeast.com/articles/2013/01/21/the-algeria-powder-keg.html


2. On lira utilement ce rapport récent de la Fondation Open Society :
http://www.opensocietyfoundations.org/reports/globalizing-torture-cia-secret-detention-and-extraordinary-rendition

 

 

 

La Nation - Hebdomadaire Algérien

 

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