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Publié par Saoudi Abdelaziz

Hans Magnus Enzensberger. Photo DR

Hans Magnus Enzensberger. Photo DR

"La publicité a ainsi adopté une nouvelle dimension politique. Car les groupes américains qui dominent l'Internet sont des alliés des « Etats dans l'Etat ». Les relations qu'ils entretiennent avec les services secrets reposent sur de solides intérêts communs ; groupes industriels comme services secrets ont besoin de toutes les informations disponibles permettant de contrôler la population". 

LE TERRORISME PUBLICITAIRE

Par  Hans Magnus Enzensberger*, 26 octobre 2013.

 

(...) Depuis, Google, Facebook,  Yahoo & Co - et leurs valeurs boursières - éclipsent les vieux monstres de  l'insustrie lourde et des capitaux financiers.

Tout le monde apparaît dans leurs fichiers clientèle. Leur principe de base est de ne générer par eux-mêmes aucun contenu. Cette tâche, ils la laissent à d'autres médias ou bien aux utilisateurs, qui leur fournissent gratuitement informations ou détails sur leurs vies privées.

Ce modèle commercial dépend du financement par la publicité. Ces groupes disparaissent s'ils ne font pas de la retape. Il n'y a pas de moteur de recherche neutre. Les mises à jour sont trafiquées, les recommandations d'achat falsifiées, les enfants rééduqués en bons petits clients. Certes, des géants du commerce comme Amazon doivent se coltiner comme avant l'expédition des biens matériels, et des groupes comme Microsoft ou Apple vivent encore de la vente de leurs logiciels et de leur matériel informatique. Mais qui veut gérer des milliards de clients doit collecter leurs données personnelles. Des méthodes mathématiques , qui s'avèrent de très loin supérieures aux méthodes jadis utilisées par les techniciens de la domination politique des polices secrètes, servent à cela.

La publicité a ainsi adopté une nouvelle dimension politique. Car les groupes américains qui dominent l'Internet sont des alliés des « Etats dans l'Etat ». Les relations qu'ils entretiennent avec les services secrets reposent sur de solides intérêts communs ; groupes industriels comme services secrets ont besoin de toutes les informations disponibles permettant de contrôler la population.

On se met d'accord sur le fait que les droits fondamentaux ne sont que des vestiges de temps révolus. De façon très obligeante, l'un des protagonistes les plus puissants, le créateur de Facebook, Mark Zuckerberg, est convaincu que l'époque de la sphère privée est terminée.

Alors que la politique européenne fait celle qui ne se doute de rien, joue à la dégonflée, on remarque que ceux qui s'opposent aux « Etats dans l'Etat » viennent justement des Etats-Unis. Les lanceurs d'alerte traités de traîtres, comme le sont M. Manning et M. Snowden, restent fidèles à la Constitution de leur pays.

Il est difficile de déterminer avec précision qui est aux manettes dans le camp de la surveillance et du contrôle. S'agit-il des dits « services » étatiques, qui se sont émancipés de tout contrôle démocratique ? Leur père fondateur, J. Edgar Hoover, le patron du FBI, avait déjà réussi à intimider des présidents avec ses dossiers. Aujourd'hui, les chefs de gouvernement regardent de monstrueux services jouer aux patrons.

 S'agit-il donc de ces organisations qui gardent la situation bien en main, en se cachant derrière les acronymes des services de renseignement comme NSA, DGSE et BND ? Ou bien s'agit-il plutôt de leurs complices, les groupes industriels d'Internet, qui maîtrisent les données ? Ce partenariat forme un univers politique parallèle dans lequel la démocratie ne joue plus le moindre rôle.

On trouve encore dans cette association un troisième larron : la criminalité organisée. Là encore, il n'est pas évident de comprende à quoi on a affaire. Certes, tout « utilisateur » sait bien que des syndicats du crime internationaux s'activent en permanence sur la Toile afin de voler des données, afin de semer  spams, attaques par hameçonnage, virus et chevaux de Troie, afin de blanchir l'argent de la drogue, de faire du commerce d'armes. Et  saisir ainsi toutes les occasions d'argent sale que le flux de données à offrir. Mais les frontières entre les affaires civiles et militaires, entre les cellules d'espionnage et les cellules terroristes sont floues, car toutes les parties utilisent les mêmes méthodes et recrutent les mêmes informaticiens, hackeurs et cryptographes à  partir d'une même pépinière de talents.

 Cela vaut pour un autre participant à ce jeu avec la Toile. Il est de loin le plus petit. Son rôle est celui du trouble-fête. Parce que l'anonyme guérillero du Web fonctionne à l'écart de toute forme d'organisation hiérarchique, en s'en passant fort bien, il est difficilement saisissable. Cette forme avancée de résistance civique réserve probablement encore aux services secrets plus d'une fâcheuse surprise.

Ce qui est beau dans le régime post-démocratique dans lequel nous vivons, c'est son silence.

Les rôles du gardien d'immeuble-espion et du délateur sont désormais assurés par des millions de caméras de surveillance et de téléphones portables. Pour la très grande majorité des gens, c'est chose assez agréable. Doit-on alors  appeler progrès historique le fait de découvrir que la surveillance totale et le contrôle total  de la population s'avèrent également possibles avec des moyens relativement non violents, relativement peu sanglants ?

Cette situation est garantie par la domination des services secrets et leur alliance avec la publicité. Qui s'accommode donc de ce régime le fait à ses risques et périls.

 Traduit de l'allemand par Frédéric Joly

*Poète, écrivain, traducteur et journaliste allemand, également connu sous le pseudonyme d’Andreas Thalmayr. Célèbre pour sa critique du monde contemporain, il a notamment publié, chez Gallimard, « Le Perdant radical : essai sur les hommes de la terreur » (2006) et « Le Doux Monstre de Bruxelles ou L’Europe sous tutelle » (2011).

Source: Le Monde.fr

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