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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

Salah Mouhoubi, politologue, spécialisé dans les questions géostratégiques et les relations internationales, est auteur d'une dizaine de publications dont «Du Désordre à l'ordre, Le Monde à reconstruire et Les Vulnérabilités. Dans cette interview, Salah Mouhoubi affirme que le problème au Sahel et au Mali n'est pas seulement le fait des terroristes car les interférences étrangères ont aussi leur responsabilité.


L'Expression: Quelle lecture faites-vous de la situation au Sahel et au nord du Mali?
Salah Mouhoubi: La situation est chaotique et il est difficile de trouver une solution politique entre les différentes parties impliquées dans le conflit. Il faut souligner que les intérêts stratégiques et géostratégiques des uns et des autres ont envenimé la région du Sahel. Et puis, il y a également l'immensité du Sahel, qui constitue un véritable Eldorado pour abriter les nouveaux groupes terroristes, franchisés par Al Qaîda, et des activités illicites, criminelles de tous bords. A cela s'ajoute la question des Touareg, qui vient confirmer que le mouvement séparatiste sera conduit jusqu'au bout. C'est un mouvement qui n'a pas cessé de mener des révoltes contre le pouvoir central de Bamako, avant de radicaliser ses revendications pour signifier sa ferme volonté de mener un combat et déclarer un Etat indépendant au nord du Mali. Le problème dans la région n'est pas seulement le fait des groupes terroristes pour prétendre engager une action militaire.


 

De quelles interférences étrangères parlez-vous?
Le Sahel s'érige en réservoir de ressources naturelles et énergétiques convoité par les grandes puissances. Il est aussi une zone charnière entre l'Afrique subsaharienne et la Méditerranée.
Avec ses 80 millions d'habitants, ce vaste territoire de plus de 9 millions de km², difficilement contrôlable, est devenu un sanctuaire d'insécurité. Les richesses du sous-sol du Sahel attisent les convoitises et font courir des puissances étrangères désirant s'en assurer le contrôle. Il y a la France, ancienne force coloniale, qui détient des intérêts au Niger et au Mali, donc, tout ce qu'elle fait c'est de s'offrir encore plus d'intérêts. Les Américains s'intéressent à l'Afrique, à vrai dire à ses ressources. La situation au Sahel est la résultante de la guerre d'intérêts et d'interférences étrangères. Les grands États de la planète s'activent depuis quelques années pour organiser progressivement le désenclavement des richesses du Sahel afin de les acheminer vers les zones de consommation, en Asie via le Soudan, en Amérique via le golfe de Guinée et en Europe à travers l'Atlantique, le Sahara et le Maghreb. Et puis, il y a surtout les calculs des grandes puissances qui considérent que l'Afrique subsaharienne est susceptible de devenir une source d'énergie aussi importante que le Moyen-Orient.


 

Le Mali appelle à l'aide, les Français plaident pour une intervention militaire, les Etats-Unis veulent envoyer leurs drones, tout en souhaitant l'implication de l'Algérie, quelle analyse faites-vous de ces propositions?
Je pense que cette intervention ne repose pas sur des éléments solides pour la justifier. Cela explique d'ailleurs la lenteur des Nations-unies à répondre positivement à la demande du Mali suggérant l'envoi d'une force onusienne pour rétablir l'ordre au Nord ainsi que sa souveraineté. Pour ce qui est de la Cédéao, épaulée par les Français, une telle intervention est aussi aventureuse que rejetée par l'opinion publique malienne, ayant crié son refus contre une intervention étrangère. Les différentes manifestations organisées par les Maliens à Bamako en sont une preuve qui ne trompe pas. Il y a également la faiblesse des autorités maliennes qui ne bénéficient pas d'une composante nationale, reconnue et soutenue par le peuple malien. Les Etats-Unis n'hésiteront pas à intervenir au nom de la guerre contre le terrorisme. La sur-médiatisation du problème des groupes terroristes au nord et l'oubli volontaire des autres problèmes en sont une preuve. Mais cela ne règle pas le problème, car la question malienne ne relève pas seulement de la présence de groupes terroristes. Il y a d'autres facteurs que je viens de citer plus haut. Pour l'Algérie, je pense qu'il est plus important de mobiliser ses forces pour défendre son territoire et tenir à ses principes de non-ingérence dans les affaires d'autrui. Je pense qu'une solution politique est plus susceptible de régler le problème au nord du mali à condition qu'il y ait une pression sur toutes les parties en conflit. Des pressions régionales et de la part de la communauté internationale, tout en aidant les autorités maliennes à s'engager dans la voix du dialogue.


 

Donc, l'instrumentalisation du terrorisme pour des intérêts stratégiques demeure une nouvelle arme entre les mains des puissances occidentales...
En effet, j'ai bien peur que le terrorisme soit instrumentalisé par certaines puissances étrangères pour s'ingérer dans les affaires internes d'un pays souverain. Je constate que les cibles du terrorisme sont souvent dans les pays arabes et africains dont les sous-sols sont riches en ressources énergétiques. La lutte contre le terrorisme sert à ouvrir des voies aux interférences étrangères. C'est clair en ce qui concerne les agissements des Etats-Unis qui se sont arrogés le droit de le définir, selon leur propre perception et leurs seuls intérêts, et surtout de le gérer suivant leurs convenances. Leur approche est strictement manichéenne et repose sur le principe du «deux poids, deux mesures». Ce que fait Israël, par exemple, en pratiquant depuis toujours et à ciel ouvert le terrorisme d'Etat, serait légitime. Tous ceux qui s'opposent à lui sont des terroristes et considérés comme tels par tout l'Occident et, notamment, les Etats-Unis. L'Occident doit comprendre que l'extinction du terrorisme international dépendra aussi de sa volonté de respecter les autres peuples. En les agressant constamment, en les humiliant, en imposant le strict respect de la légalité internationale à autrui, et dans le même temps, en fermant les yeux quand d'autres la violent ouvertement, et en caricaturant les symboles et les croyances religieux, on pousse au désespoir des hommes qui n'aspirent qu'à vivre en paix. C'est la raison pour laquelle il n'est plus de mise de tricher ou de travestir la réalité. Ni l'Islam ni le désespoir des Palestiniens, des Irakiens ou des Afghans ne sauraient être la source d'un terrorisme aveugle et barbare.


 

Le droit d'ingérence est-il né de la lutte antiterroriste prônée par les Etats-Unis?
Effectivement, les USA ont conçu une nouvelle logique et une nouvelle vision de l'ordre mondial. Depuis la présidence de Bush et suite aux événements du 11 septembre, les USA ont façonné une «nouvelle doctrine stratégique» qui énonce les conditions et les axes du droit d'ingérence partout dans le monde. Les Etats-Unis inaugurent une nouvelle ère qui légitime leur rôle de gendarme dans le monde. Ce sont eux qui déterminent les critères pour coller les étiquettes «d'Etat voyou» ou d' «axe du mal».
Enfin, ils n'ont besoin de personne et encore moins du Conseil de sécurité de l'ONU pour intervenir dans les différents pays en utilisant les pressions, les sanctions et, bien évidemment, la force. Pour faire oublier l'échec irakien, les Etats-Unis se fixent une autre cible pour faire diversion.

 

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