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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Par Hocine Bellaloufi

 

Le Président Abdoulaye Wade brigue un troisième mandat de 7 ans. En violation de la Constitution affirment ses opposants qui se mobilisent contre cette perspective, sous l’œil attentif et intéressé de la France qui dispose de gros intérêts dans la région et qui est mécontente du président sortant.


Au pouvoir depuis 2000 (réélu en 2007), le Président sénégalais, 85 ans, est candidat à sa propre succession. Le 26 février prochain, plus de 5 millions d’électeurs sur plus de 11 millions d’habitants seront appelés à élire le premier magistrat du pays parmi 14 candidats dont 2 femmes.
 
L’opposition conteste cette candidature jugée illégale puisque la constitution limite à deux mandats la fonction présidentielle. Elle crie au coup d’Etat constitutionnel. Le Sénégal étant l’un des rares pays de la région à connaître une démocratie relative (absence de coups d’Etat, élection de présidents, libertés politiques et syndicales…), l’opposition s’est lancée dans la bataille en tenant meeting sur meeting. Elle s’est même coalisée dans le cadre de la Plateforme du Mouvement du 23 juin (M23) qui rassemble 8 candidats à la présidentielle (dont 3 anciens Premiers ministres de Wade) auxquels s’est joint le chanteur Youssou N’Dour dont la candidature a été invalidée par le Conseil constitutionnel. Tous ces candidats ont décidé de mener campagne ensemble. Le M23 a lancé un appel à la mobilisation des jeunes pour empêcher M. Wade de se représenter. L’opposition reproche au président de vouloir asseoir la mainmise de sa famille sur les institutions. Son fils, qui cumule plusieurs portefeuilles ministériels, était pressenti il y a quelques temps encore comme un possible successeur à la présidence.
 
Pour M. Wade et ses partisans, les réformes constitutionnelles de 2001 et 2008 lui accordent tout à fait le droit de se représenter. Il a donc commencé à mener campagne sous l’œil quelque peu réprobateur de Paris et Washington, les parrains du pays, qui aimeraient assez que M. Wade passe la main.
 
Cette question a déjà occasionné la mort de plusieurs manifestants au cours de l’année 2011 et en ce début de 2012. Elle pourrait empoisonner la vie politique du pays et pousser à une dynamique incontrôlable. Un des candidats à la présidentielle qui fut ministre des Affaires étrangères de M. Wade, Cheikh Tidiane Gadio, a appelé à la constitution d’un Conseil national de transition dans le cas où le président sortant maintiendrait sa candidature. Le risque d’un scénario à l’ivoirienne n’est pas à écarter sur ces terres historiques de la Françafrique.

 

Une opposition décidée

 

La crise politique sénégalaise intervient dans une situation économique et sociale délicate. Le profond mécontentement populaire pousse l’opposition à se radicaliser. Créé en janvier 2011, le mouvement « Y’en a marre » dénonce les « injustices sociales, la cherté de la vie, le chômage et la gabegie ». Il demande à Wade de ne pas se présenter.
 
A la suite d’un découpage administratif réalisé en mai 2011 par le gouvernement est refusé par l’opposition, un cycle de manifestation-répression va s’enclencher. Le 23 juin 2011 on assistera à une grande révolte à Dakar. Les édifices et domiciles de responsables politiques seront saccagés. La population protestait contre un projet de réforme constitutionnelle permettant l’élection d’un président et d’un vice-président ayant obtenu 25% des voix au minimum au premier tour. Confronté à la détermination des manifestants, Abdoulaye Wade retirera finalement son projet en discussion à l’Assemblée nationale.
 
Plus de 60 partis et organisations de la société civile créeront alors le Mouvement du 23 juin (M23) qui demande au président de renoncer à sa candidature. Aujourd’hui, le M23 compte 15 partis et organisations.

 

Un paradis pour les multinationales et la finance mondiale

 

Après l’esclavage organisé par les Européens (Portugais, Hollandais, Anglais et Français) vers les colonies américaines (le commerce triangulaire), le pays a été pillé (exportation de phosphate, d’arachide et de produits de la pêche) au cours de la période coloniale et sa population exploitée (travailleurs émigrés pour faire tourner l’économie de la métropole et chaire à canon pour sauver le pays menacé par le voisin allemand). L’indépendance ne va pas changer fondamentalement le statut d’économie soumise aux intérêts étrangers, français en premier lieu.
 
Aujourd’hui, le Sénégal est présenté comme l'un des pays les plus industrialisés d'Afrique. Il se classe troisième dans la région de l’ouest africain derrière le Nigéria et la Cote d’Ivoire. Il s’agit en fait d’un véritable petit paradis pour les multinationales, françaises surtout mais aussi américaines.
 
Celles-ci sont installées essentiellement dans la presqu'île du Cap Vert (où est bâtie Dakar). Géographiquement, 86% des industries sont concentrées dans cette zone. Mais l’industrie est également concentrée financièrement : 76% du chiffre d’affaires est réalisé par les grandes entreprises qui représentent 10% des unités et 67% des emplois.
 
Le Sénégal n’a ni charbon ni hydrocarbures. Il est en revanche le 9e producteur mondial de phosphate qu’il exporte vers le Moyen-Orient et l’Asie. L’industrie est essentiellement agro-industrielle : conserveries de poisson, minoteries, industrie sucrière, huileries, brasseries, manufacture de tabac (Marlboro, Craven A, Peter Stuyvesan…), fabriques de lait, Hollywood chewing-gums, café, chocolat et lait concentré produits par Nestlé, Coca-Cola, bouillons-cubes de Maggi … Elle est aussi chimique (engrais, pesticides, cimenterie Lafarge…), pharmaceutique (pastilles Valda, Rhône-Poulenc…), parapharmaceutique (dentifrice, savon et lessive Colgate-Palmolive,)  et textile (filature et tissage du coton, cuir)…
 
Total, Shell et Mobil se partagent l’essentiel des stations-services alors qu’Orange, filiale de France Télécom, se classe premier opérateur de téléphonie mobile et d’abonnement à internet.
 
Le pays compte surtout sur la pêche qui représente sa première source de devises mais qui épuise l’écosystème. Ancienne destination de masse, le Sénégal a vu le nombre de touristes baisser depuis une dizaine d’années. L’économie du pays est essentiellement tournée vers l’Europe (France, Italie) et l’Inde. La Chine a fait une percée ces dernières années.

 

Un pays pauvre et endetté

 

Dans les années 1970, le pays va massivement s’endetter. La dette extérieure publique va passer de 114 millions de dollars en 1970 à 1,11 milliard en 1980. Avec une dette représentant 24% du PNB en 2009, le pays est classé parmi les pays pauvres très endettés (PPTE). A compter de 1979, il a été contraint d’accepter les conditions du FMI (blocage es salaires dans la fonction publique, cessation des subventions aux produits de première nécessité, hausse des taxes). Asphyxié en 1984, le pays est contraint de rééchelonner sa dette en échange d’un Plan d’ajustement structurel (PAS) : réduction des budgets d’éducation et de santé, privatisation…
 
De 1986 à 1990, 5 000 emplois et 30 usines disparaîtront. La politique de zones franches va échouer : 60 hectares seront aménagés sur les 450 prévus alors que seuls 500 emplois seront créés.
 
Comme les mesures du FMI ne suffisaient pas, un nouveau PAS sera imposé en 1994. Il se traduira par une dévaluation de 50% de la monnaie, un nouveau code des investissements, un abaissement des tarifs douaniers, l’abandon des projets industriels des années 1970... Enfin, un troisième PAS sera imposé en 1998 qui permettra de privatiser tous les secteurs (énergie, télécommunication, transport, eau…). En 2000, le pays approfondira encore les réformes néolibérales en échange de minuscules effacements de sa dette.
 
En dépit de tous ses efforts, ce bon élève du FMI verra sa dette extérieure publique multipliée par trois entre 1980 (1,11 milliard de dollars) et 2009 (près de 3 milliards de dollars). Au cours de la même période, le Sénégal a transféré 5,03 milliards de dollars au titre du remboursement. Le FMI a félicité les autorités du pays pour la poursuite de cette politique...

 

Une situation sociale qui se détériore

 

Abdoulaye Wade a affirmé récemment que le revenu par habitant était passé de 200 $ en 2000 à 1350 aujourd’hui. En réalité la situation sociale des paysans et des couches urbaines pauvres s’est considérablement dégradée. L’inflation touche les produits de base.
 
Le Sénégal est un pays pauvre avec 54% de la population qui vivait sous le seuil de pauvreté en 2008. Le taux de chômage était de 25,6% en milieu urbain en 2010. Il atteignait les 40% chez les jeunes. La santé et l’éducation sont en grande difficulté alors que l’eau potable manque dans nombre de foyers touchés par de fréquentes coupures d’électricité. Cette situation frappe particulièrement Dakar qui a connu des émeutes le 27 juin 2011.
 
Cette situation sociale misérable n’a pas empêché Abdoulaye Wade de faire construire un monument de la Renaissance africaine pour 20 millions d’euros.

 

La France en embuscade

 

La France et les Etats-Unis aimeraient bien que le président sortant passe la main. Les relations avec l’ancien colonisateur sont loin d’être au beau-fixe.
 
Le chef de l’Etat sénégalais a en effet demandé à la France, en 2010, de retirer l’essentiel de ses troupes stationnées dans le pays plus de cinquante années après l’indépendance et de restituer la principale base militaire. Cela n’a pas plu à Paris. 900 soldats français ont donc quitté le Sénégal l’été dernier. Il ne subsiste plus que 300 militaires français sur les 1200 qui étaient jusque là stationnés dans le pays. Ce retrait a été accompagné de la restitution de bases terrestre, aérienne et navale installées dans le pays après 1960 et reconduite dans le cadre des accords militaires bilatéraux de 1974.
 
L’Etat français restera-t-il neutre où s’ingèrera-t-il, comme il l’a fait dernièrement en Côte d’Ivoire, dans les affaires intérieures sénégalaises ? On a pu observer tout dernièrement comment l’armée et les entreprises françaises étaient revenues en force à Abidjan à la suite de l’installation d’Alassane Ouattara à la présidence de la république en lieu et place de Laurent Gbagbo. Paris pourrait être tenté de rejouer le même scénario qui lui a réussi en Côte d’Ivoire. De toute évidence, la Françafrique est encore loin d’avoir rendu l’âme.

 

Hocine Bellaloufi, 7 Février 2012. La nation.info

 

 

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