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Publié par Saoudi Abdelaziz

Ceci est le roman du Condjador. L’auteur n’a pas voulu laisser son manuscrit désaffecté dans un fichier d’ordinateur. Il offre cette lecture aux habitués du blog.

 

Le condjador est né à Jijel, il y a une quarantaine d’année. Après avoir mis fin à sa scolarité à l’âge de seize ans, il n’a pas quitté sa ville natale, à l’exception d’un séjour sans papiers outre-mer, dans le sud de la France et outre frontières en Lybie. Il exerce le métier de marin-pêcheur remailleur qu’on appelle condjador  à Jijel. Il répare les filets au port de Boudis, un travail qui lui permet, dit-il, de « se soustraire à la routine des heures fixes et aux espaces fermés », ajoutant : « On ne vit qu’une seule fois, alors que cette vie soit sa propre clôture ».

     

 

 

 

 

LE ROMAN DU CONDJADOR

 

 

Livre1 Les voyages d'un conteur

 

 

 

Heureux celui qui a fait les voyages d’Ulysse, disait Jonathan Swift.

Heureux celui qui a fait les voyages de Jonathan Swift.

 

 

L'histoire commence ainsi : « il y a bien longtemps, un petit garçon du nord de l'Afrique habitait à cabilvalia, il avait depuis sa naissance une aura de prophète ». Le violon à la main, debout au milieu de la foule au grand souk de la ville, je faisais le gouwel, celui qui dit. J’avais de longs cheveux blancs, la voix rauque mais mélodieuse. Le récit de mes voyages,  je les rapporte à la troisième personne, car ils appartiennent au passé de l’héritage africain. Ce parcours du long fleuve de la vie  peut être celui de n'importe qui, habité par cette mission de faire triompher les vérités sur les mensonges. Cette route pleine de rencontres, d’aventures et de dangers a fini par consumer les espérances de gloire et de puissance, ces mirages. L’émerveillement originel de l’innocence  revient alors par nostalgie.

 

 

 

 

Prologue1

 

Où l’on saura comment, après le départ des Barbablans, les Brimpeaux auteurs du déluge, instaurèrent  une vie nouvelle et brève, le temps de changer de décors, pour recommencer comme avant.

 

Dans le premier temps  du déluge  fabriqué par les Brinpeaux, héros sortis de nulle part, survint une nouvelle ère de justice et de liberté fantastique, comme on le chantait souvent sur la grande esplanade de la ville. Une vie meilleure que celle passée sous  la tutelle des  Barbablans, lesquels avaient pillé Cabilvalia pendant plusieurs siècles d’occupation. Pendant cet épisode de passation de pouvoir, les choses changèrent de décors, de façade, de pavillons, de drapeaux, de  bannières, de slogans et même de couleur de peaux pour les locataires des palais. Pourtant, le  fond restera le même : hommes, femmes et enfants triment toujours pour les locataires des châteaux et des palais.

            

L’astuce c’était de poursuivre d’une autre manière, le règne de l'empire  des seigneurs  Barbablans du nord dont la gouvernance a évolué à un stade supérieur, à la suite de changements technologiques et une industrie novatrice  réussis outremer. Ils ont inventé des machines pouvant transmette les ordres de leurs métropoles vers n’importe quel endroit du monde. (L’un des spectateurs s’écria : cest une histoire ou une devinette ? Dans les contes et légendes les deux pour celui qui celui qui écoute. La foule applaudit et le conte continue)

Ils disposent de longs et grands bateaux d’acier, de serpents à cheminée et d’oiseaux de fer, ainsi nommés  dans les belles montagnes de Cabilvalia. Mais aussi  d’accessoires magiques pour les autochtones. En tendant des fils, et en pointant des tiges de fer aux cieux, des boîtes  à queues posées sur des nappes ronronnent, parlent et crient. Du coté de notre Cabilvalia, le nouveau vice-roi  désigné par les Brinpeauxécoute et exécute. Les Barbablansmanœuvrent de loin leurs soumis.

            

Fils d'un esclave affranchie, ou de si peu qui reste, je m’appelle Wahid ibn Abed el wahed. Né quelques années  après le déluge social fabriqué par les seigneurs Brinpeaux dans  l'île de Cabilvalia, j’ai eu la chance -ce deuxième dieu qui décide à notre place- d'appartenir à la nouvelle génération, sans maître direct. Cette chance en effet m’a doté d’autres maîtres, restés  dans l’ombre, me les  préservant ainsi pour plus tard. Ne faisant pas partie du cheptel et du patrimoine immobilier comme l’ont été mes ancêtres,  j’ai échappé à la vente et au troc des seigneurs suprêmes, les Barbablans du nord,que la population de Cabilvalia croyait  avoir détrôné pendant quelques jours de révolte populaire. Car, vous l’avez vu plus haut, cela n’avait pas duré longtemps. Les Barbablans sûrs d’eux mêmes et de leurs gérants l’ont enterprété autrement. Sûr que leur systeme est le plus civilisé qui soit, ils disent qu’un peuple non évolué doit passer par la colonisation pour apprendre à être civilisé et ne pas devenir une menace pour les autres colonies et surtout pour lui-même. Ils ont profité de cette révolte pour faire croire à une retraite  et  laisser la place  de la gouvernance aux Brinpeaux, comme châtiment aux autochtones de basse échelle.

 

 

 

Prologue2

 

 

Comment la science économique nous apprend que pour la bonne marche des affaires, des esclaves libres sont plus rentables.

 

L'astuce était simple. Les esclaves libres rapportent plus. On leur a donné plus d’espace de circulation, alors qu’avant ils étaient rassemblés dans des fermes et des mines. Maintenant la clôture ce sont les frontières de Cabilvalia. Avec cette astuce, les seigneurs barbablans,  qui possédaient en colonie des milliers d’esclaves, sont aujourd’hui dispensés des frais d'achat, de gardiennage, de nourriture, d'hébergement. Les vieux et les vieilles bons pour la réforme peuvent librement errer pour mendier  le pain quotidien, lorsqu’ils sont à la charge des nouveaux affranchis.

            

Les nouveaux-nés  couvraient le déficit de main-d’œuvre pour le futur proche. Avant la nouvelle arnaque, les femmes étaient  moins fécondes; les jeunes enfants étaient vendus sur la grande place, deux fois le prix d’une  chèvre; les seigneurs les habillaient, les  maquillaient, leur mettaient des rubans. Puis, au son des tambourins et des promesses, on les envoyait faire la guerre aux ennemis de leurs ennemis. Maintenant les nouveaux seigneurs les ont donc pour rien. Ils ne les achètent même pas, et leur laissent le choix : vivre en insoumis ou servir les intérêts des Brinpeaux,  avec, quant même, la possibilité de  s’élever dans la hiérarchie.

            

De cette façon,  l’esclave affranchi participe au financement des structures mises en place pour sa soumission. Les mômes inaptes à la  guerre provisoirement seront consacrés à une formation pour les futurs travaux des seigneurs. Pour la bonne marche des affaires, on privilégie quelques fonctions de palais en les payant un peut mieux que les autres activités.  En bénéficiant  du prestige et de quelques privilèges pendant sa carrière professionnelle, le simple soldat deviendra  peut-être à la fin général de guerre, mais avant il doit passer par le champ de d'horreur, pour révéler toutes les abîmes de son âme et montrer qu'il est digne de la confiance des seigneurs par ses exploits et sa capacité à maintenir le règne du nouveau roi Avaritus,  en affichant sa tenue pleine de boutons dorés le plus dévoué des militaire vous aveugle par l’éclat de lumière au soleil , mais la nuit il est éssouflé par le poids des médailles sur son corps en sueur. Le serviteur de roi deviendra, après quelques années  d'apprentissage  et plusieurs essais de dévotion, ministre du royaume. S’il a commis beaucoup d'injustices, bien sûr envers le petit peuple, alors on  le relèvera de ses fonctions pour en faire un ministre des Affaires extérieures, puisque sur place il ne lui reste rien à mal gérer.

          

Ca va dans les deux sens, pour faire de la circulation à la prospérité et au changement. Comme pour les comptables, les gérants, les administrations, les militaires, les chefs, tout ce monde losif au service du roi : leur travail essentiel est d’être proche d'Avaritus, rien que ça les  classe dans les premiers rangs de la haute sphère de Brinpeaux. Les travaux saisonniers, ceux des docks, des mines et des carrières, sont pour la majorité des soumis. Les affranchis de rang supérieur, c'est-à-dire les premiers serviteurs des anciens Barbablans du nord -esclaves d’intérieur   cassés au fin fond d'eux-mêmes- s’identifient  à leurs anciens maîtres car la culture de l'homme supérieur a contaminé les premier serviteurs : après plusieurs décennies elle s’est gravées dans leurs cœurs nageant dans la magie illusoire d’un royaume de justice et de  liberté.

 

 

Prologue 3

 

Comment le père du narrateur l’a élevé dans le silence des sacrifices. Sa  douleur fut sa conception, et sa mort sa naissance.

 

 

 

Rongé par la rancune, révolté par ces individus qui s’adressaient aux créatures de ce monde et des autres, du haut d’une estrade ou  de la plus haute  marche de l’échelle des  castes monarchiques, des religieux,  des palais, leurs  bâtisses aux  longs étages pointus avec leurs paratonnerres protégeant de la foudre, qui les effrayait par l’idée qu’ils ne sont nulle part à l’abri de la mère nature, celle que l’on ne peut jamais tromper. La rage dévorait  mon père quand l'orateur faisait tomber quelques larmes, à la fin d’un discours plein d’une  morale qu’il ne s’appliquait pas à lui-même, car elle freinerait sa promotion sociale. Il mettait alors toute son énergie à décourager les désirs des autres, à se libérer de sa position spirituelle en prêchant des interdits et en menaçant il enchaînait les esprits, les âmes et les corps ont suivi.              

 

Mon père à moi ! Ma naïveté d’enfant prenait sa révolte pour un trait de caractère. Mon père à moi ! Mon idole, mon immortelle fierté. Rongé par la maladie, je le voyais mourir chaque jour, souriant à la vie plus qu’avant. Il avait gagné son combat, il se libérait de tout, rien ne le retenait dans ce monde : plus de maître, plus de 15 heures par jour forcé de garder le mal acquis des autres. Je restais seul face à moi-même, je pris la décision de me fortifier. D’abord, ne pas faire les erreurs que ceux qui m’ont précédé dans la décadence, mettre fin au complot des gènes en moi. La douleur de mon père était ma conception, sa mort sera ma naissance avec les mêmes gènes remplis d’une nouvelle spiritualité. Je devais prendre des chemins de traverse, ouvrant sur  une liberté  totale. Pour l'instant, je n'avais que celle de l’initiative et de la détermination, mais c’était la première marche de l'échelle pour échapper aux manipulateurs  brinpeaux, car la toile tissée par les seigneurs barbablans du nord  s’étendait sur tout le continent africain.

 

Partir, voir autre chose, vivre d’une autre façon, respirer un autre air. Aussi pur qu’il soit, celui de Cabilvalia m’étouffait. Laissons derrière nous la cour des ignorants, les tyrans égoïstes et orgueilleux, et tous ceux qui servent une  minorité oppressive, curieusement glorifiée par la majorité contenporaine  qui espérait sans doute prendre un jour sa place !

Le nouvel ordre instauré par les  seigneurs Brinpeaux  avait contaminé tout le reste de l’île africaine. Les seigneuries étaient partout, avec la même méthode, même si les noms différents : comunbourges, répubourges, capitaloparasites, fachiboms, vatikoveleurs, selon despropos et des  témoignages rapportés par les marins des navires de marchandises. Grâce à eux,  j’étais à jour des nouvelles des autres lointains royaumes ; le matin de chaque jour ou au levé du soleil quand les barques des marin-pêcheurs rejoignaient le port, je ramassais les sardines qui restaient accrochées au filet, ils nous laissaient faire pour éviter aux filets  d'être rongés par les rats, mais des fois quand il n’y en avait pas beaucoup, les marins laissaient quelques sardines  tomber du casier, ils savaient que c’était notre seul moyen de subsistance.  Il me restait smia, le grand  portail ouvert  sur la mer. Horizons. Là où le ciel et la mer se rencontrent, celle du ciel ne m'attire pas. Elles étaient restées trop longtemps fermées à mes semblables. Changer mon destin ! Mais pour le remplacer, il fallait le connaître, cet inconnu. Partir! Partir! Partir!   Percer l'isthme de cette dimension.     

              

Je pourrais m'introduire clandestinement sur l'un des bateaux de marchandises.  Mais l'idée de partir vers une destination précise, connue d’avance, ne valait rien dans mes projets. Je ne ferais alors que vivre le passé de ceux qui m’avaient précédé. Chaque instant comptait et méritait d’être vécu autrement. Chaque mortel joue son jeu avec sa vie. Cabilvalia était une presque île avec une grande façade maritime. Comment ne pas être tenté par ce que mes yeux ne pouvaient pas voir ? Au-delà, le large  m’appelait. Au plus profond de moi je souhaite que cette mer qui m’entoure se déchaîne éternellement de cette facon aucun conquérant n’accostera à Cabilvalia.

 

 

 

Episode1

 

Où grâce à un vieux marin alcoolique, j’ai appris l’art des mailles, découvrit l’art de sentir les pensées et gagnais le  droit à la bouillabaisse.

 

Mes va et vient sur les docks, chaque matin à roder autour des bateaux, attirèrent l’attention d’un vieux marin. Assis, le dos courbé, la jambe allongé, le filet accroché entre ses orteils, il opérait d'un geste fluide et rapide, le fil prenait des formes entre ses doigts, créant avec des nœuds de nouvelles mailles qui s'ajustaient à merveille  aux anciennes et fermaient l’ouverture. Cet homme était un magicien. Je ne comprenais pas encore l'astuce, c’était un vrai spectacle. Debout, à quelque pas derrière lui, j'admirais l’artiste avec la bouteille de vin rouge à ses côtés. Il la cachait avec des morceaux de filet mais le goulot était visible. En évitant de me faire remarquer je pouvais profiter de ce spectale plus longtemps. Pourtant, ma pensée était si agissante que le vieux marin  sentit ma présence, il avait peut-être comme moi le don de sentir  les pensés des autres. J’avais ressenti beaucoup de stupeur et de sueurs froides lorsque les âmes de certaines personnes, leurs douleurs, leurs craintes ou leur méchanceté me traversaient le corps. Elles passaient, heureusement, sans prendre place en moi.

           

Le vieux marin   se retourna, m'invita à venir plus près, puis  proposa de m'apprendre le métier de remailleur : réparer  les filets, en fabriquer des nouveaux. Pendant mon apprentissage, j'aurais droit à une bouillabaisse, cette petite part de chaque pêche, de quoi me nourrir en attendant des jours meilleurs. Ses commentaires mêlaient conseils et avertissements contre les dangers des entreprises hasardeuses. Lorsqu’il posa sa main sur ma tête, j'ai vu se succéder une multitude d'images de la vie de ce gentil  homme. C’était une façon de se présenter. Voyant ma stupéfaction, il détourna ses propos en faisant allusion au grand voilier que je fixais, admiratif devant ses grandes formes évasées. Même à quai, il semblait  en pleine traversée. Il dit : « Les ivrognes aussi voyagent, ils partent à la première bouteille et reviennent sur place. Ils vont tellement loin dans le passé qu'ils oublient de faire le premier pas vers le futur. » Finalement c’est le sens de la direction de l’âme qui fait  le derouich, le saint, le désespéré, l’alcoolique, ou celui qui se soumet à la réalité apparente.                                                                                               

         

J'acceptais l’offre du vieux marin. Les premiers jours,  j’apprenais plus sur la vie que sur la manière de nouer le fil. Chaque matin avait son lot de métaphores. Au fil des jours ma connaissance des techniques de la réparation s'améliorait. Mais aussi mon don de voyance. Je découvris que le vieux marin avait essayé, dans sa première jeunesse, de sortir du continent. Sa tentative de dépasser les frontières de Cabilvalia échoua  à cause des gardes- frontières  et se termina en prison faute de laissez-passer. Il n’avait pas compris l’étrangeté  des lois de Cabilvalia : logiquement, entrer chez les autres pourrais exiger une permission,  mais sortir de chez soi non. Après l'échec de cette tentative il prit le nom d’El mouwatek.

            

Mes compétences s’élargissaient, une métamorphose s'opérait. La participation aux conversations entre le vieux marin  et l’entourage me permirent d’approcher les charpentiers, près du quai d'accostage. De temps à autre, ils sollicitaient un coup de main, et ça justifiait  ma présence. J’échappais ainsi à la méfiance de l'administrateur dont je mesurais les points faibles et les ignorances. C’était un colérique insupportable. Je devais m'armer de patience, cette arme infaillible,  jusqu’à la phase finale de mon projet. Apprendre plus sur les techniques de fabrication des barques, cela restait mon seul portail vers les destinations lointaines et inconnues.

 

(A suivre)

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