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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Episode2

 

Comment les courants de la mer sont ponctuels et fidèles aux hommes de patience.

 

 Fabriquer ma barque, mais comment ? Le bois coûte cher, les forêts voisines sont interdites à la coupe. Les nouveaux seigneurs les ont classées dans des lois, dont eux-seuls connaissent les numéros, qu'ils peuvent ajouter ou soustraire à leur manière pour les préserver de la convoitise anarchique des autres. Ils les gardent pour eux, ces lois sont simplement faites pour éviter toute négociation. En général, ils pensent pour les hommes, la faune et la flore. Près du chantier, un grand stock de bois de chêne et d'eucalyptus me provoque, m'appelle avec ses senteurs, m’invitant à me servir. Mais comment échapper à la vigilance des ouvriers, comment le faire sortir du port. Attrapé, je finirais dans  un cachot froid et sombre dans la prison royale que les Brinpeaux ont rénovée après le départ des barbablans. Ils voudront peut-être  refaire mon éducation, même l'imagination ne pourra me faire évader,  les jours de la vie sont comptés, les faire perdre au récidiviste est le grand chatiment, par des peines plus longues à chaque fois pour décourager toute rebellion contre l’ordre des seigneurs. Pour moi le désordre est plus salutaire. L'ami du vieux marin est un anciene tolard, tous ses bras sont tatoués de dessins et de symboles que ceux de sa culture baniere savent déchiffrer ; ces dessins emplis d’éspérances et de malheurs te parlent en silence. Tu prends position sans le connaître, cet homme se  fige dans une posture culturelle et morale, il ne sera qu’une copie de ceux de sa sphère, m’a dit le vieux mouwatek.  Moi je n’ai rien compris, parfois ce n’est pas la réponce qui nous instruit mais le temps. Le bagnard  nous racontait des anecdotes de son passé, parlait souvent de son enfance et des amis qui ne sont plus. Le vieux marin le faisait taire parfois, les fantômes du passé le torture. Chaque matin où le vieux marin lui donnait un peu de sa bouillabesse, il n’apparaissait qu’au moment où le feu était allumé. Je ne savais d’où il sortait, mais il était là. Où passait-il ses nuits ? Depuis sa sortie de la prison royale, il n’avait rien à donner, il vivait comme un vagabond, faisant le dur et parfois le clown. Ces deux faces de sa personalité lui donnaient une stature d’homme bien, un homme de culture aventurière c’est à dire l'ami de tout le monde. La vie ne l’a pas aimé tout simplement.

 

Accepter la vie rythmée du vieux marin, ou cette anti-loi de son ami le tatoué qui a fait voeux de ne plus travailler pour personne, de voler ou mendier comme les chats du port ? Non, je partirais d’une manière qui les dépassera, nos seigneurs de la royauté. Et d’abord habituer par ma présence quotidienne l'administrateur des charpentiers, en aidant ici et là et avec dévouement les charpentiers. A la longue, l’administrateur m’a repéré et décide de m'engager pour la demi-journée avec un supplément de ration mensuelle : un sac de riz et un autre de semoule. Car, ils ne me paient pas, ils ne font que compenser une partie de l’énergie fournie en plus, car ils sont sûrs de mon rendement au travail habituel du matin. Chaque après midi, je passais donc mon temps à raboter les planches et à fabriquer des chevilles de bois en forme de clous. Tout en réfléchissant à une astuce pour réaliser mon projet : prendre  le bois qu'il me faut du stock des seigneurs pour fabriquer ma barque.

            

Les jours se suivaient et l'amertume prenait du poids  sur mon cœur. Même les mots sages du vieux marin  ne me consolaient plus, depuis les jours que je le connais. J’ai  su par son ami le tatoué que sa femme l’avait abandonné parce qu’elle ne supportait plus de vivre au rythme de la météo : quand la mer est calme, ils mangent et les jours ou les éléments naturels se déchaînent ils crèvent de faim ; pendant l’hiver ça durait des mois. Les appels de l'autre côté de la mer claironnaient dans ma tête. La routine journalière, la vision de ces zombies volontaires me torturaient et surtout l’idée de devenir comme eux. Les accès au chantier et surtout aux stocks étaient très surveillés. Un  jour, nous dégustions entre ouvriers une grillade de poisson sur  un feu  de bois, poisson que nous avait donné un armateur pour ne pas le jeter, car impropre à la vente, dévoré en partie par les puces de mer, un poisson répugnant à voir pour ceux qui ne connaissent pas la faim… Toute l’équipe était réunie, le vieux marin, son ami le tatoué et tous les ouvriers. C’est ce soir-là que j’ai su d’où sortait le tatoué : il passait la nuit sous la petite barque renversée en calle sèche, ça le préservait du froid et de la rosée du matin ! Rassassié  j’avais pris place sur le quai, assis et balançant les pieds, l'esprit vagabond, lorsque j'assistais à un phénomène incroyable : les eaux du port tourbillonnaient dans le coin du quai, des courant  circulaient,  créant par leur passage un tracé visible sur la surface miroitante.

          

Le lendemain à la première heure,  j’avais hâte de demander au  vieux marin  la signification de ce phénomène. J’étais sûr  que cet homme avait  réponse à tout. D’où lui venait son savoir ? C’est un solitaire endurci et dans toutes ses actions, il n’a plus besoin de personne. Il m'expliqua que ce phénomène était appelé chez nous Rassa : la mer en pénétrant dans le plan d'eau du port pendant la marée haute, entraîne une hausse de niveau des flots. Le courant à cycle fermé qui détourne les obstacles, en atteignant sa hauteur limite, rejoint l’extérieur, au moment où les eaux ce retirent. Cette opération est régulière et répétitive. J'ai trouvé  mon complice idéal, fidèle à ses rendez-vous, muets dans son action. Il ne me trahira pas. Ce sera mon premier moyen de transport de bois vers l'extérieur du port.

 

 

 Episode 3

 

Parfois, la froideur du Rih ber n’a pas que des inconvénients

 

Je faisais mes observations chaque jour. Je traçais des points de repère visuels sur le moment de ces manifestations et les directions primaires et secondaires. Je jetais des copeaux de bois et suivais leur dérive. Mieux que les petits morceaux de bois qui ne dévoilent  que le sens du courant, les copeaux tracent  le sens mais aussi  la  largeur et l’étendue   du couloir qui part vers l'extérieur. J’ai aussi observé que ce rythme obéit à l’attraction lunaire : 3 trois jours par mois lunaire. Les 14, 15 et 16 ème jours sont les plus favorables : les courants convergent le plus à l'extérieur. Mais quelle heure choisir ? L'environnement du port est trop éclairé pour récupérer facilement les planches.

      

A la fin du travail, je m'assois seul face à la mer, adossé à la tour du phare qui éclaire une bonne partie du rivage. Je remarquais alors de  petites lumières éparpillées comme de petites bougies au bord de la plage. Des mordus de pêche à la ligne,  venaient à la tombée de la nuit. Je remarquais qu’un des pécheurs  utilisait un petit voilier de liège plat, qui tirait une multitude  d'hameçons appâtés par la couche intérieure du tube digestif de concombres de mer. Je les avais déjà utilisés moi-même : ces appâts  contenaient des grains de sable incrustés dans la chère tendre de l’appât  et pendant la nuit ces grains  réfléchissaient la lumière comme un ciel étoilé. Cette méthode de pêche avec appâts alignés augmentaient la chance de prises en même temps.

         

 J'ai toujours, ou presque, cru que la chance commence après le chiffre 3. Ce qui me frappa c'est comment, du rivage, le voilier de liège prenait chaque fois  la direction du nord. Aussi, chaque soir,  je revenais à la même place, car le pécheur avait les mêmes horaires et le petit voilier ne changeait pas de cap : tous les jours Nord  et Nord-est. J'ai su alors que je venais de découvrir  mon deuxième complice.

       

Je décidais d’assister le lendemain à toute l'opération pour comprendre le phénomène et la manière de m’en servir. A la tombée de la nuit, le pécheur commença par attacher un petit ruban sur la pointe d’une canne. Rien ne bougeait jusqu’au moment où le soleil commençait son voyage derrière les montagnes  et disparaissait. Le bout de ruban se mit à s'agiter fortement et à pointer  au nord. Une brise fraîche venue de l’ouest  se faisait sentir, les courants d’air froids des  montagnes derrière caressaient avec délicatesse les eaux de la mer calme. Cette brise du soir, nous l’appelons  rih ber, le vent de terre. Ce vent plus dense et plus froid  pousse  l'air chaud de la surface de la mer qui prend place plus haut. Le vent de terre est fidèle et se manifeste souvent à la même heure du coucher de soleil.      

            

Les dimensions de ma future barque posaient de sérieux problèmes.  Elle devait être solide et maniable pour affronter la mer dans tous ses états. La peur de mourir sans connaître autre chose, me perturbait. Je voulais ressusciter de mon vivant, sans passer par la fosse. On  me tuera, jour après jour, par leurs travaux qui n’en finissent pas. Vivre au rythme des autres, c’est la corde au cou qu’ils tirent et relâchent suivant leur fantaisie, sûrs que demain je reviendrais à la corde. Je n’avais pas le choix, car j’étais remplaçable. Le danger sera plus supportable que d’être votre ouvrier sérieux. Le pouvoir était désormais en moi, il avait gagné en sagesse auprès du vieux rémailleur, comme si ce dernier avait voulu laisser échapper avec ma fuite, une partie de lui-même. Je sentais la force de ses mots dans mes pensées.

 

(A suivre)

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