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Publié par le Condjador

 

Episode 8

 

 

Où le narrateur découvre les coutumes des Améliorés : se rassasier sans ouvrir la bouche ni rien mâcher et s’asperger d’anti-toute choses pour ne pas pourrir.

 

 

 

Treize jours sur la route. Mes jambes n’en pouvaient plus, mon bâton restait ancré dans le sol, les réserves de raisin sec et d’eau sont finies. Le soleil virant vers le rouge, c'est  presque la nuit. Je n’avais rencontré que des sangliers et des chiens errants dont la vue me procurait une immense joie. Je n’avais pas ressentie ça à ma rencontre avec les  habitants de Djindjina. Je m'allongeais sur le sol, au milieu d'une plaine déserte, obscure et froide. Et par cette nuit sans lune, le sommeil m’envahit.

 

Le matin, je suis réveillé par une lueur vive  aveuglante, mes yeux ont du mal à croire ces jardins de couleurs vert-noirâtre qui se balançaient avec la brise du matin. Comme suspendus dans les airs rien ne semblait les maintenir, des sillons de végétation, en forme d'escaliers avec une multitude de marche des deux cotés et qui s'assemblaient en haut. Des fruits énormes, des concombres de la longueur d'une brasse, des tomates de la taille de melons, des melons de la taille de pastèques, des pastèques de forme carrée, de la taille de courges. La couleur des feuilles virait au noir, comme pour capturer la lumière et l’aspirer dans leur sein. Je m’élance au milieu des jardins suspendus. La seule chose qui avait pied c’était moi et aussi une pancarte sur laquelle était dessinée une main droite.

 

Des maisons en forme de coupole étaient entourées d'escaliers en spirale couverts de plantes grimpantes dont chaque tige donnait des fruits différents et inconnus. De l'autre coté de la route qui partageait la plaine, un champ à l'ancienne avec un épouvantail au milieu habillé d’une blouse blanche, de bottes blanches et portant une paires de grands lunettes. Dans ce bled c’étaient les tenues des hommes de science qui étaient utilisés pour faire peur aux oiseaux. Chez les autres peuples c’était plutôt la tenue de paysan.

 

La curiosité me poussait à rester sur ce côté de la route, celui des  champs  suspendus. Je cueillais ce qui me paraissait être une grappe de raisins, j’y croquais à pleines dents. La chair était tendre, le fruit juteux, le goût et le parfum de cet étrange fruit ne procuraient pourtant aucune sensation même si on était rassasié à la fin. Apparemment, rassasier était le but de ces abondantes cultures. N’était-ce pas la sensation la plus ardemment cherchée sur cette terre. Ensuite, je vis au loin des formes rondes se diriger vers moi, des géants d’apparence presque humaine. Ils se rapprochaient lentement, des bombonnes à la main avec lesquelles ils pulvérisaient  sur la tête, les côtés sur le torse ; geste fluide et rapide à intervalles réguliers. Ils semblaient avoir l'habitude de ce labeur.

 

Arrivé près de moi, l'un deux m’adressa la parole : « Nag, retourne de l'autre coté ». dit-il. Je compris la fin de la phrase, mais le début m’avait échappé. C’est quoi nag ? « Non Amélioré Génétiquement » précisa t-il. Il m’expliqua que Les bombonnes déversaient l’anti-toute chose,  un  produit conçu récemment. Après l’amélioration génétique, il avait pour fonction de laver la flore et tout ce qui vit dans cette région. « C’est un produit révolutionnaire précisa-t-il. Pulvérisé sur nos têtes, l’anti-toute chose, nous empêche de pourrir ». Il me confia qu’ils disposaient de semelles très hautes de peur d'avoir le contact avec la terre et de prendre racine. C’est pour cela qu’ils bougeaient tout le temps. Les modifications apportées à leurs légumes étaient devenues irréversibles sur leurs métabolismes. La lutte contre la faim a été gagnée. Ils  dépendent plus  de ce produit miracle pour ne pas pourrir.

 

Je pris congé des ag  pour aller dans l'autre rive. Mais ils tenaient tellement à ce que je reste. « Avant de continuer le voyage on vous invite à prendre des forces ». Drôle invitation, car un instant auparavant, je m’étais bien rassasié. C’est vrai que j’avais encore faim, et plus qu’avant. Ils ont servi une bouteille d’eau et quelques rondelles multicolores de la taille d’une pièce de monnaie, sans aucun plat ni une autre nourriture. Je ne savais pas quoi faire. Je les voyais lécher les rondelles et les coller une à une sur le corps. Je les imitais. C’était la première fois de ma vie que je mangeais par le torse ! La première rondelle était verte, je sentis un goût de salade. La deuxième, de couleur rouge, avait un très bon goût de cassoulet lorsque je j’ai mis sur la jambe. Ils riaient en me regardant car je mastiquais par réflexe ! Eux mangeaient tout simplement par la peau. Cette façon de se nourrir ne m’a pas vraiment plu, mais je sentais en moi de l’énergie à soulever un cheval.

 

A la fin de ce repas festif, le plus gros des Améliorés g  me demanda une petite faveur que le lui ai accordée. Dans mon sac de voyage, il restait un morceau de la galette avec laquelle l’ai trompé la faim pendant ma longue marche. Le gros Amélioré  voulait me regarder manger. Il prenait du plaisir à me voir  broyer la galette, tellement dure et sèche qu’on entendait  le bruit que faisaient mes dents. Ils étaient étonnés du spectacle : leur bouche ayant cessé de fonctionner, elle n’était  plus qu’un petit trou, avec de très petites lèvres. J’avais aussi été frappé par l’absence de femmes et d’enfants. Sans doute ces êtres constamment manipulés par leurs sciences étaient-ils devenus asexués et stériles.

 

 

Episode 9

 

 

Détour par la citadelle des chimistes où les rêves, les regrets, les états d’âmes, les sentiments d’amour et de haine  sont mis sous haute surveillance grâce au médaillon magique. On y rencontre aussi les réfractaires qui fuient les traitements hormonaux contenus dans le médaillon. Ils s’appellent Les Primitifs car selon les savants chimistes, ils sont atteints du syndrome de retour à l'état primitif.

 

 

 

En quittant la grande coupole, je voyais se profiler,  à quelques heures de marche, la citadelle des chimistes. En route, j’avais jeté dans un ruisseau toutes les rondelles adhésives. Je n’aime pas le mensonge, même dans les aliments.  

 

Dans cette contrée, les dirigeants ce sont les savants chimistes. Ils gèrent toutes les affaires de la communauté, avec comme slogan Tout est chimie, alors synthétisons tout. La faune, la flore, l'environnement, l'homme et son comportement, rien ne doit échapper au paradis des produits hormonaux. Les manipulations génétiques qui se sont succédé dans un cycle interminable avaient nécessité  des traitements à base de cellules-souches embryonnaires et autre.

 

 Chaque nouvelle correction exigeait une autre opération dépendante de l’ancienne, faisant ainsi progressivement perdre la source originelle de la vie. La manipulation continuelle, pour se perpétuer, avait besoin de stocks constamment renouvelés : embryons, ovules spermatozoïdes, épidermes, tous les tissus humains étaient bienvenus. Tout cela était prélevé grâce à des opérations de troc de la tyrannie. Ainsi pour avoir accès aux privilèges des soins pour son enfant souffrant, une mère  primitive ne peut pas dire non au prélèvement d’un ovule en échange de quelques soins ou de provisions pour passer l’hiver. Cette communauté vivait dans les alentours des chimistes et des A.G. C’était simplement un stock de tissus et de cellules au service de la conservation de la vie chez les civilisés que seule intéresse l’idée de vivre longtemps et sans maladie.

 

Avec cette magie noire, pardon, chimie noire, on pouvait faire l'heureux et le malheureux. Pour briser les habitudes chez le citoyen, le conditionner, les chimistes se mirent à  penser pour les autres, pour les amener à accepter un monde d’après leurs normes. On faisait porter un médaillon aux gens qui régulait  toutes les fonctions émotionnelles, seule condition pour avoir accès à l'intérieur de la citadelle. Ces dernières étaient réglées par les chimistes, grâce à des doses précises ; les rêves, les regrets, les états d’âmes, les sentiments d’amour et de haine  étaient mis sous haute surveillance. Tout cela était mémorisé dans le médaillon. Cependant, lorsque parfois, le médaillon ne réussissait pas à transmettre au corps les molécules hormonales, le programme était saturé et n’appliquait pas sa fonction correctement. En réalité, les chimistes n’arrivaient pas toujours à neutraliser un certain syndrome instinctif, chimio -biologique -génétique qui continuait à la longue à secréter des hormones naturelles de  la source originel de la vie.

 

Les savants chimistes parlaient alors de syndrome de retour à l'état primitif. Les savants alors leur font subir plusieurs séances d'électrochoc afin d’éradiquer la mémoire historique des gènes de construction de la vie. Les primitifs, alors, pour ne pas perdre leurs souvenirs, prenaient une épine et du noir de bougie pour tatouer sur leurs corps les dessins, les noms, les poèmes qui leur restent dans la mémoire. Ils sauvaient de la perte le peu qui restait de l’oubli. Ils vivaient presque nus, je pourrais voir d’après leurs tatouages les plus résistants à cette thérapie, leurs dessins sont plus détaillés et plus nombreux sur le corps. Les plus faibles ne réussissent qu'à garder les noms de leurs parents ou quelques membres de la famille. La première catégorie était très appréciée par les chimistes dans leur troc de tissus humains.

 

Les personnes touchées par ce phénomène fuyaient la citadelle et rejoignaient la communauté des primitifs, ceux qui refusaient toute action chimique sur eux et sur le milieu, ceux qu’ils ont précédé dans cette révolte biologique. Ils se plongeaient dans une quête mystique intense, car dans le malheur ou dans la joie, l'obstacle pousse la pensée à l'effort et ce n’est pas sa longueur qui fait la qualité de la vie. « C'est dans la diversité qu'on a le pouvoir de choisir et par ce choix on se cultive. » Ils répétaient sans arrêt ces mots, en tournant autour d’une stèle, dans un camp entouré d’une clôture. Les primitifs gardaient là les plus perturbés par la modification du régime alimentaire et par les autres changements sur leur métabolisme qui viendront plus tard. Ce centre de désintoxication était ravitaillé par les primitifs libérés des hormones chimiques, mais qui pensaient ne pas être eux-mêmes à l’abri d’une rechute, car revenir aux sources des choses simples n’est pas définitivement acquis.

 

Donner un sens à chaque jour vécu était une victoire qui méritait d'être fêtée par une nouvelle aventure et de nouvelles idées. Tout simplement, pour devenir socialement plus humain, il ne fallait pas  rester là à se lamenter qu’à cent ans on avait plus l’âge de ses vingt ans, même dans le cœur. Il fallait vivre sa destinée, instantanément car le destin se fabrique à chaque éternité d’une seconde. Bachelard disait comme ça : je suis maître de mes récoltes, de mes sentiments, les mauvaises surprises sont les fruits de mon ignorance. Les Primitifs vivaient le premier stade de la délivrance, après de longues années de drogues qui avaient affaibli leur métabolisme leur laissant des séquelles qu’ils ont du mal à cicatriser.

 

Il leur arrivait parfois d’aller se nourrir dans les champs des Améliorés génétiquement. La science est  tyrannique, et de là vient son malheur. Si un jour je repassais par là, je suis sûr que leur descendance sera plus forte. Les Primitifs m’ont vraiment fait réfléchir sur des idées que je partageais avec eux. Est-ce que le progrès vaut tous ces sacrifices ? La chose qui me torturait, c’est de ne pas avoir révélé une autre tromperie : l’unique fontaine d’eau potable était  infiltrée d’une substance chimique qui neutralisait l'agressivité parmi les primitifs. Les chimistes les manipulaient donc, même à l'extérieur de la citadelle. Cette osmose entre deux communautés si différentes était un artifice des plus ingénieux.

 

 

A suivre

 

 

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