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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

Ceci est le roman du Condjador. L’auteur n’a pas voulu laisser son manuscrit désaffecté dans un fichier d’ordinateur. Il offre cette lecture aux habitués du blog, où il publie aussi sa chronique.

 

Le condjador est né à Jijel, il y a une quarantaine d’année. Après avoir mis fin à sa scolarité à l’âge de seize ans, il n’a pas quitté sa ville natale, à l’exception d’un séjour sans papiers outre-mer, dans le sud de la France et outre frontières en Lybie. Il exerce le métier de marin-pêcheur remailleur qu’on appelle condjador  à Jijel. Il répare les filets au port de Boudis, un travail qui lui permet, dit-il, de « se soustraire à la routine des heures fixes et aux espaces fermés », ajoutant : « On ne vit qu’une seule fois, alors que cette vie soit sa propre clôture ».

     

 

 

 

Episode 6

 

 

Où le narrateur s’étale longuement sur l’énigme de la ville et du Port de Djindjina. On y apprend que les Bouniflons y perdent le nif, que les Bounifcours y ont désormais le bras long, et que les Chachvoteurs nouveaux maîtres de la côte utilisent des techniques de pêche imbattables.

 

 

Pendant ce temps, la côte restait très poissonnière. Avec un petit nombre d'embarcations, on pratiquait une pêche inefficace alors que la richesse était à portée de la main. On pouvait marcher sur l'eau, tellement le poisson étaient abondant : sardines, bonites et mulets venaient  échouer  sur les plages par bancs entiers, le jour de beau temps succédant à la tempête. On les ramassait à la main sur les plages et sur la côte rocheuse à l’ouest de la ville on pouvait romplir des paniers de poulpe et de rascasse, tout en se promenant et en respirant l’air marin iodé et les senteurs des algues sur les rochers ravivées par le vent d’est.

 

Le gouverneur qui résidait au désert le savait grâce aux rapports des sorciers ramenés du désert par les Bouniflons qui les payaient pour conjurer le mauvais sort. Les uns  par des incantations accompagnant des sacrifice de moutons et de chèvre, sur les ponts de leurs embarcations, les autres en mettant des épine sur la pointe des mâts et en saupoudrant  les ponts des barques avec du gros sel pour éloigner la guigne et le mauvais œil.

Fort de ses renseignements, le gouverneur décida d’envoyer à Djindjina un grand bateau de pêche géré par l'un de ses fidèles, suivi quelque temps après d’autres embarcations aussi importantes.

 

Pour le  carénage et l’entretien, ne voulant pas dépendre des Bouniflons, on fit

appel à des charpentiers venus d’autres contrées qui rafleront tous les travaux. Saison après saison, le poisson se faisait de plus en plus rare sur la côte, exterminé par une pêche intensive et sans répit, avec un système de deux équipes, travaillant jour et nuit.

 

Les grands bateaux allaient de plus en plus loin, les petites embarcations ne pouvaient pas suivre, les Bouniflons non plus. Ils ont presque tout perdu, même s’il leur reste la sanaa, cette ancestrale connaissance, devenue un domaine figé, dépassé par les nouvelles donnes. La sanaa ne pouvait pas se défendre, car elle restait fermée sur elle-même. On peut dire qu’il ne restait que la coquille de ce mot, le sens étant perdu : celui des courants, des  fonds marins, de la côte, la  trajectoire empruntée par les bans de poissons, les lieux propices à une pêche miraculeuse, la pêche d'été, la pêche d'hiver, le montage des filets, les repères de terre.

 

Pour la construction des embarcations, les charpentiers Bouniflons se  prenaient pour des dieux, parce qu’ils créaient des œuvres, détenaient le secret des mesures et de l’équilibrage avec les formes, en un mot les proportions de la longueur et de la largeur avec le tirant d’eau. Mais les nouveaux venus avaient une culture d’ouvriers, ils bossaient tellement, à des prix accessibles aux armateurs, petits et grands, qu’ils ont fini par détrôner les charpentiers Bouniflons. Et ces nouveaux ont aussi réussi à percer les secrets de fabrication détenus par les Bouniflons. Les mesures et la forme s’amélioraient  au fil des années. Kath  breoia  à la phénicienne, katch maraya  avec des améliorations que les anciens  Bouniflons avaient apportées. En fin de compte, les nouveaux  débarqués faisaient mieux, et moins chère, donnant le coup de grâce aux charpentiers Bouniflons.

 

Les Chachvoteurs  du désert  massacraient le poisson. Ils utilisaient une technique des plus bizarres, ils pêchaient au canon, puis tranquillement ramassaient le butin. Quand il n’y en aura plus, ils s'installeront sur les côtes voisines. On le sait, ils ne font que suivre le programme global d’exploitation des ressources maritimes dicté par le gouverneur et maître suprême  des Chachvoteurs,  résidant au désert. Les Bouniflons,  affaiblis par la misère et le manque de ressources, acceptaient n'importe quel travail.

 

Certains Bouniflons se sont  même investis dans le tourisme saisonnier : avec leurs petites barques, ils font la navette entre les dizaines d'îles. Dans le passé, ils auraient trouvé cette activité dévalorisante pour leur statut de noble. Encore plus inimaginable : sur ces dizaines de petites îles éparpillées et caché de la vue, ils ont installé des petits gourbis de passe, des dizaines de bordels saisonniers en somme. Le besoin financier, les lourds  impôts pour le gouverneur, le prix des drogues les et la peur de descendre plus bas les ont poussés, année après année à fermer les yeux sur la morale et les critiques, perdant petit à petit leurs traditions et la face. Les drogues leur permettaient la nuit un sommeil calme.

 

Certains Bouniflons, pour ne pas sombrer, se sont joints  aux Chachvoteurs. Dans les premier temps, ils passaient pour des visionnaires, voulant troquer leur science pour un statut supérieur. Mais c’était trop tard, les Chachvoteurs ne voulaient pas de cette science respectueuse, pleine de morale et de culture : elle était moins rentable. Les boulets de canons pour abattre les poissons étaient offerts  gratuitement par le gouverneur, et la côte aussi.

 

J’observais avec attention ce se passait autour de moi. Ainsi, un Bounifcour obligé de passer par un quartier de Bouniflons eut droit à une scène de moquerie, ces derniers ayant coutume de mimer un sanglier à la vue d'un Bounifcour, revanche à une insulte lancée jadis contre un des leurs et restée  dans l'héritage orale : « ton frère est dans la forêt ». Chez les Bouniflons on dit que la maladie est révélatrice de richesse. Ils en parlent avec fierté, en précisant avec un sourire : « j'ai la maladie des riches, j’ai vécue longtemps dans  les plaisirs, je ne me prive de rien,  mon mal c’est la goutte, preuve  de mon niveau de vie supérieur ». En me dictant la longue liste des malades de son voisinage, riche bien sûr, ils ajoutaient : « que dieu te préserve, tu ne sais rien de la maladie, de la richesse et des plaisirs ».

 

Les Bounifcours vivaient à la périphérie de la ville des Bouniflons ou de ceux qui en restaient, puisque les Chachvoteurs, soutenus par le Gouverneur, ont immigré en grand nombre à Djindjina. Les Bouniflons fermés à toute personne dépourvue d’un nez pointu, ne furent pas directement réduits à l'esclavage et à la mendicité. Les nouveaux conquérants avaient planifié d’autres méthodes pour atteindre cet objectif. Ils misaient sur la rancune que les Bouniflons nourrissaient a l’égard des Bounifcours. Ils avaient donc poussé ces derniers à balancer du côté des Chachvoteurs. Leur intérêt commun : dominer les Bouniflons et se partager le reste de leurs anciens privilèges.

 

On se rappelle que jadis les Bounifcours n’étaient embauchés que pour les travaux pénibles et sales ainsi que dans les administrations, car pour les Bouniflons ces travaux sont dévalorisant, abaissent la dignité. Au fil des années, les Bounifcours avaient étudié leurs adversaires Bouniflons de plus prés. Ils apprirent à les entraver en utilisant la bureaucratie car les Bounifcours étaient nombreux et à la longue leurs élites dominaient la hiérarchie administrative. C’est de là que viendra le coup fatal pour les Bouniflons.

 

Rien ne se faisait plus à Djindjina sans l'accord des Bounifcours. Un exemple de leur ingéniosité : parallèlement aux travaux journaliers de ramassage des déchets, leurs éboueurs assuraient le recyclage des ordures ménagères. En combinant ces deux opérations, les Bounifcours devenaient puissants. Les derniers étaient devenus les premiers. Plus que ça : les catégories inférieures des Bouniflons, oubliant orgueil et illusion de grandeur, se liaient aux Bonicours par des mariages.  

 

 

 

Episode 7

 

 

Où l’on apprend que le narrateur s’inscrit pour la route de la Prospérité. Avant de partir vers le sud il append la technique de remaillage et du  froundege, en dissertant sur la manière de manger les oursins.

 

 

 A Djindjina, le gouverneur avait instauré une nouvelle loi, immédiatement après l’ouverture dans les montagnes du sud, d’une route appelée prospérité, reliant Djindjina à la capitale Chachvoteure. Cette loi ordonnait à toute personne désirant emprunter cette route de s’inscrire au bureau des Gardiens de la Prospérité. J’avais peur pour ma vie, moi le voyageur de passage, peur que l’on me prenne pour un semeur de trouble, car qu’est-ce que le vautour faisait si prêt des vagues ?

 

Je pris le chemin du poste des Gardiens de la Prospérité. On me fait entrer directement chez l'officier de service. Il m’autorise à  m'asseoir, pendant que son collègue fouille mon sac à dos. Il en sort  mon carnet de notes, un couteau, une petite bobine de fils, les aiguilles à coudre du remailleur, un crochet en fil de fer en forme de S. Il mit ensuite sur son visage un masque souriant, avant de poser une multitude de questions : couleur préférée, orientations spirituelles, sociable ou solitaire, connaissances sur histoire de Djindjina, âge, métier. Son partenaire prend la suite. Laissant de côté le masque souriant, il prit un masque de bois menaçant, et me demanda s’il existait une différence entre le noir et le blanc. Il faisait sans doute allusion à la couleur de peau ! Aussi ai-je sérieusement répondu : je suis de passage, la nuit et le jour sont toutes deux essentiels pour l'ordre de la vie ? La somme des réponses devait leur permettre de savoir si j’étais un trouble pour l'ordre des Chachvoteurs.

 

On dit que le danger fait réfléchir. Les lâches se sortent  toujours de ces situations ; en abrégeant leur présence sur terre les courageux partent les premiers. Que faire? Partir ou rester ? Je partirais plus tard ! J’ai obtenu un sauf-conduit de trois mois, contre une somme d'argent que j’ai payée au trésor de la ville. Finalement, ils ne faisaient que vendre du papier en infligeant la frousse à la clientèle de passage.

 

Plus tard, le deuxième dieu qu’on appelle la chance me donna l'opportunité d'apprendre de nouvelles techniques de réparation des filets, notamment le froundege. Cela consiste à créer des mailles, à partir d’un ou plusieurs points imaginaires, pour coudre deux morceaux d’un filet déchiré. Celui qui maîtrise cette technique passe aux yeux de tous pour un grand maître remailleur. C’est le vieil alcoolique de Cabilvalia qui m’avait déjà enseigné les bases de cette technique. Par la suite, les jours se suivaient dans la routine journalière, les grands espaces me manquaient de nouveau, même si les marins me témoignaient un grand  respect, chacun essayant de m'apprendre quelque nouvelle astuce de remailleur. Il me semblait qu’ils s’efforçaient de se prouver ainsi leur utilité.

 

Un ivrogne du port  m’avait conté une légende de Djindjina. Le vin délivre et adoucit les peines disait el mouwatek, l’homme qui a peur de l’ivresse a beaucoup de choses à cacher. Cette légende annonçait la venue d’un messie qui rendra leur gloire aux Bouniflons. La prophétie commença à se réaliser le jour où les Chachvoteurs se sont installés ici. La légende dit : la bête noire entrera à Djindjina. Les enfants des Bouniflons, les premiers seront des voleurs, les derniers souffriront et de génération en génération, deviendront des fonctionnaires du bas de l’échelle aux Ponts et Chaussées. Génération fragile, ils couperont la galette avec un fouchi, ils mangeront par demi-kilo, ils boiront par bidon, ils dormiront toute la nuit, ils parleront  dans les fils et l’eau sera dans les murs. Un autre saint avait dit aussi : Djindjina, tu m’as pris mon enfant, on t’en prendra quarante années avant les autres villes.

 

Dans cet état  de soumission et d’appauvrissement, les Bouniflons ont gardé leurs réflexes anciens. L’un des marins du port, mangeait des oursins en les ouvrant avec un coup de couteau sur le côté, puis enfonçait la pointe dans le trou et en tournant il divisait l'oursin en deux, le rinçait et mangeait une à une les grappes d’œufs. Voyant un Bounifcour curieux s’approcher, il changea subitement de méthode, pris un autre oursin, le broya avec une pierre puis fit semblant de le manger. Il fallait en effet priver tous ceux qui ne sont pas des Bouniflons de ce délice de la mer. Ils sont là à veiller sur le quai, le célibat les ronge et arrange les Chachvoteurs : sans enfants plus de relève, leur nombre diminuera, ils disparaîtront jour après jour. Fatigués, déprimés cassés au fond de leurs âmes, la Bouniflons n’auront plus le pouvoir de décider, ils ne seront plus que des outils de pêche que les Chachvoteurs n’entretiennent même plus, les bateaux et les filet ayant plus de valeur que les ouvriers marins.        

 

Sans prévenir personne de mon départ, je pris la route du sud au lever de soleil, dans la fraîcheur du matin. Ce peuple crevait au milieu d’un paradis, je n’ai pas voulu dire au revoir aux marins, car si je repassais par là je ferais le détour. Le bâton de pèlerin à la main, je continue mon parcours en pointillant la terre comme pour mettre des points a la fin des lignes des pensées qui défilent dans ma tête. Des histoires de Bouniflons, de Bounifcours et de Chachvoteurs. Les rayons du  soleil se posent sur ma joue gauche et je marche vers le sud.

 

 

(A suivre)

 

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