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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

LE ROMAN DU CONDJADOR (suite)

 

 

 

Episode 4

 

Où notre héros prend le large à la sauvette, puis de cap en cap sa barque se fracasse et comment il rencontre la pitié des mouettes.

 

Toute une année est passée. Aux premiers rayons du soleil, chaque matinée durant les trois jours de pleine lune, je récupérais les planches que j’avais laissé dériver la veille jusqu’à la plage. L'endroit est isolé, avec des buissons entourant la lisière de la plage. C’était une bonne cachette.

 

Un vieux berger qui venait faire paître ses chèvres dans ces buissons inaccessibles, avait découvert mon activité, mais, voyant mon espérance prendre le large, il me rassura avant que je prononce un mot,  D’un air encourageant il m’invita à continuer mon travail. « Ton secret sera bien gardé du moment qu’il n’y a rien à perdre. Le tapis de glands de chêne suffit à mon troupeau de chèvres et leur donne du bon lait ». « Les traitres trouvent toujours quelque chose à troquer, ajouta-t-il mystérieusement, ce sont des vainqueurs sur la vie instantanée, mais c’est de durer qui leur fait défaut ».

 

La barque prenait forme. La quille était  bien taillée. Les membrines de la barque demandaient  beaucoup d’outils  que je ne pouvais pas déplacer dans la forêt. Il fallait surtout donner la forme demi-circulaire aux belles planches larges. Alors, sur le chantier, pendant la fabrication des pièces commandées au chantier, j’en réalisais deux fois plus et les moins abîmées étaient aussi récupérées. Les sacs de riz étaient cousus pour la grande voile.

 

Durant deux années de ma vie, à travailler pour ma barque, du lever au coucher du jour, je me construisais en même temps un corps d’athlète. J’observais les vieux charpentiers s’éteindre, usés par la dureté de travail. C’était mon futur que je voyais dans le présent de ces anciens : le dos se courbe, les bras se dessèchent comme de vieilles branches. Le corps des ouvriers consomme sa vitalité en réduisant son temps de vie. Les seigneurs ne volent pas seulement l’effort en échange d’un peu de nourriture, ils volent aussi les années de vie des ouvriers. Ils sont puissants au point de compresser la durée de vie des hommes sur terre

 

Un matin d’été en me rendant à mon travail, j’aperçus les gendarmes sur le chantier, ils avaient l’air d’attendre ma venue. J’étais démasqué, j’avais sans doute trop pris de bois de bonne qualité, j’ai vu trop grand. Mais ils me le devaient bien ce bois, comme diraient les voleurs qui se font justice eux-mêmes. Je retournais sur mes pas, à la maison, je reprends ma voile, mon petit stock de nourriture et je me faufile dans le maquis du bord de l’eau pour rejoindre ma barque. Prendre le large, tel est ma destinée. C’était planifié et réfléchi. Me voilà dans les buissons à pousser de toutes mes forces ma lourde  barque de quatre brasses, avec au milieu son mât couché, dépassant la proue.

 

Dix jours en mer. Mes chapelets de dattes, et ma provision d’eau sont presque finis. J’ai gardé quelques dattes pour me donner confiance. Je me dis que les riches manquent tellement d’énergie que la plupart quittent ce monde sans vivre un jour cette confiance dépourvue de toute réserve. La barque se laisse pousser par un vent doux, la mer semblait complice de ma fuite, les mouettes qui m’accompagnaient les premiers jours, les dauphins qui ont effleuré ma barque me manquent tellement. Sept jours durant, je suis seul sur les flots, à contempler le miroitement des eaux et de la création. Je voyais le ciel pour la première fois, et voulais l’implorer : « je suis ton ami, ne me déçois pas dans cet instant de sincérité ». Pourtant, je n’ai pas eu pas eu le courage de dire à ce ciel bleu et clair combien je l’aimais. Pas d’hypocrisie, mon amitié muette suffira.

 

Rien ne m’obligeait à garder  le cap à l’est, mais quelque chose d’irrésistible m’imposait de persévérer dans cette direction. Le onzième jour, cette chose me laissa assumer mon destin en me rendant le contrôle de mes bras. La voix qui du fond de moi-même maintenait à l’est s’est tue, alors je vire au sud voguant dans le sens des vagues dont j’étais convaincu qu’elles se briseront quelque part sur une côte. Quelques heures après, la côte apparait. Je tirai sur les cordes de la voile pour avoir une grande poussée des vents, et en m’approchant du rivage j’aperçus une mer houleuse avec une multitude de récifs éparpillés, avec d’étroits passages où j’essayai de me faufiler. 

 

Je cassais le gouvernail en heurtant un récif près de la surface. J’avais senti le frottement de la quille. La peur du rocher qui me faisait face m’a détourné du danger le plus proche. Une force insupportable m’a arraché la barre de la main, me laissant à la merci des vagues en furie. J'ai essayé de remplacer  le gouvernail avec la rame qui restait, l’autre m’ayant lâché. Mais, trop tard : le creux des vagues de plus en plus profond  me poussait vers l'avant ; les lames armées d’une multitude de pointes me soulevaient en me balançant dans toutes les directions. Les bras de la falaise étaient tendus ver la mer,  me laissant à la merci des flots en me coupant toute possibilité de fuite. Planches éparpillées elle deviendra, ce sera la destinée finale de ma barque. 

 

Je sentais comme de la pitié dans le vol des mouettes, presque figées, flottant dans le sens contraire des vents. Après un court instant, la vague habillée de blanc comme une mariée me donna le coup de mer final. La barque en miettes flottait sur la surface. Je me cramponnais à un rocher, devenu à l’instant mon pire ennemi. Je voulais vivre et ne faisais qu'un avec mon ennemi, car l’intérêt rapproche. J’essayais de toutes mes forces de l'éviter, me fixant avec férocité pour ne pas être emporté par les flots qui essayaient de m’attirer vers le fond.

 

Ma bien aimée, créée de mes mains, n’a pas pu résister, je regardais impuissant, les morceaux de la barque balancés par les brisants  qui les fracassaient sur la falaise avec

acharnement. Chaque planche plongeait ma  mémoire, dans la douceur du temps passé à la concevoir. De créateur  je suis devenu spectateur. Je me laissais glisser avec les vagues pour me rapprocher de plus en plus de la falaise, qui se dressait tel un rempart repoussant l’assaillant.

    

 

 

Episode 5

 

Comment les Patriciens de Djindjina ont perdu leurs privilèges, n’ont pas oublié le passé mais ont égaré les clefs de l’avenir.

 

 

Je grimpais de marche en marche en empruntant un passage taillé dans la roche par des géants. J’avais pris une grande inspiration en voyant la belle corniche de mer qui se prolongeait devant moi. Je m’allongeais sur le sol, espérant reprendre des forces pour continuer mon chemin. En cet instant de joie immense, je me plongeais dans un état de transe, des images inconnues défilaient devant mes yeux, comme si planait la mémoire de ces lieux. Je sus alors que je venais de fouler une terre sacrée.

 

Des mots résonnaient dans ma tête, venant de forces obscures, loin chez leurs ancêtres, les nez longs, ces Boniflons, nageant dans les plaisirs, le luxe et la vanité.  Servant ses maîtres avec ferveur, bercés par l'illusion de vivre, de produire et de procréer, l'esclave engendre l'esclave. Les forces maléfiques qui l’inspirent étaient si équitables qu’elles ne prenaient que les intérêts de la dette. La minorité repentie gardait en elle, la petite flamme de la graine d'humain qui en prenant de l'ampleur réchauffe et éclaire les abîmes au profond d’eux-mêmes. Elle puise son énergie dans le récipient du pacte, une donation faite jadis par le divin à un ancêtre des Boniflons,  au temps des rêves et de la vie paisible. C’était il y a bien longtemps.

 

La côte est située au bas d'une longue chaîne de montagnes, recouverte d’une végétation verte abondante, déchirée par des cascades se fracassant sur les rochers au bas des falaises. De petites plages enclavées se dévoilaient à perte de vue. A l'horizon,  une ville apparut comme par magie, peut-être par l’effet du soleil jouant sur mon visage. La brume l'enveloppait  comme pour détourner les voyageurs. Réalité ou illusion,  j'accélérais la cadence. Un couloir de forme pointue semblait orienter mes pas, pourtant, mon bâton n’était pas celui de Moïse.  

 

A la fin de ce couloir à facettes, je découvrais des ruines le long de petites ruelles, frôlais des mendiants et apercevais des silhouettes d'hommes incertains, de femmes et d’enfants, assis ou couchés. Impression de désolation. Guidé par la vue de grands mâts, je me dirigeais vers un port où des bateaux étaient alignés à perte de vue. Je marchais le long du quai, effleurant des gens semblant venir du désert. Leurs visages cachés par des chèches et vêtus de longues gandouras, ils marchaient  avec la démarche du chameau, se balançant, à droite et à gauche, soulevant le corps à chaque pas. Ils parlaient un langage inconnu de moi.

 

Rassemblés en petits groupes, ils semblaient surpris  de ma présence. Ils paraissaient être les propriétaires des bateaux, ils donnaient des ordres, un bâton de bambou verni à la main. Les membres des équipages répondaient hader sidi, en faisant des révérences. Occupant chacun son poste  sur les ponts des bateaux, ils ne levaient pas les yeux et trimaient avec acharnement, comme montrer leur dévotion. Interpellé par l'un de ces soumis curieux assuré que son sidi etait absent, j’essayais d’en savoir plus.

 

Comment des gens du désert ont-ils réussi à s’approprier la côte ? Le soumis m’apprit qu’auparavant seuls les Bouniflons pouvaient posséder des bateaux et exercer la pêche. Le port était la propriété des familles nobles, les anciens patriciens. L’accès était fermé à leurs voisins, les Bounifcours, habitant à la périphérie de la ville. Les boniflongs tenaient le monopole des activités dans le centre de la ville  et au port de pêche. Ils étaient les maîtres suprêmes à une certaine époque. Plus tard, affaiblis par les haines et les querelles et les rivalités entre les familles, ils se sont progressivement épuisés. C’était l’ère de la division : chacun se glorifiait  de racines plus nobles que celles des autres. On entendait souvent : « Ton arrière arrière arrière grand-père était marin chez mon arrière arrière grand père qui était armateur ».  Au fil des années, ces discours généraient des tensions, à chaque saison une ou deux embarcations prenaient feu. Des maladies se sont déclarées, jusque là inconnues. Les Boniflons mouraient à petit feu. Les substances  introduites  par les  nouveaux dominants finissaient le travail.

 

 

A suivre

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