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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Accusé debout !

 

 

 

 

 

Episode 14

 

 

Où le narrateur est jugé en procédure d’urgence. Une occasion lui est ainsi offerte d’accuser les juges de marcher depuis six mille ans aux côtés de leurs maîtres des Royautés.

 

 

A cause des critiques que je glissais de temps devant les clients du fondouk, le propriétaire me fit remarquer que je courais le risque d’aller en  prison, avec une  centaine de coups de fouet. Mettre en prison un étranger de passage, c’était facile ici. Surtout qu’ils craignent la diffusion de vérités venues de l'extérieur, qualifiées de destructrices. Mais comment pouvaient-ils imposer, sans débat, les idées des maîtres quand leur enseignement consiste à abrutir le peuple pour le dominer ? Ces maîtres continuaient d’être vénérés au point que leurs apparitions étaient fêtées. Ils se cachent du soleil dans leurs palais, cultivant le mystère. La blancheur de leurs peaux, leurs joues roses et leur clarté de peaux  signe de sainteté, la lenteur de leurs gestes, la mélodie de leur prononciation, tout cela était pour la majorité des aveugles des signes de sagesse et de sainteté. Mais, au regard d’un voyageur révolté, la lenteur dans la prononciation était due à la remontées périodique des gaz par excès d’aliments ; la couleur de joues était le signe de problèmes cardiovasculaires, dus au manque d’activités musculaires ; la blancheur venait du manque d’exposition au soleil. Ces symptômes révélaient une maladie, l’hypocrisie chronique, qui, on le sait, était incurable. Un seul baise-main par les castes inférieures suffisait pour que le religieux soit contaminé et malade tout  son existence.

           

Au milieu de ma dernière nuit au fondouk, je me suis  réveillé en sursaut. Des soldats m'entouraient. L’un d’eux me piqua de la pointe de sa lance, les autres donnaient des coups de pieds  sur tout mon corps. Je me protégeais le visage, les coups se poursuivaient. Dans la douleur, je repensais à une question qui me tenais  à cœur, la douleur m’a fait vivre un court instant un état de transe au cours duquel m’était  révélé un vieux souvenir. C’était à Cabilvalia, sur le quai  du port, un chat malmenait une souris, il la laissait faire quelques pas, puis sautait sur elle pour la remettre à sa place. Parfois, il la lançait en l’air. Le spectacle avait duré toute la matinée et au milieu de la journée il la mangea. L’effort donnait sans doute une meilleure saveur à la proie. Les mains derrière le dos, on me faisait tourner à travers les ruelles, près des temples, avant de me conduire en prison. J’étais un sujet de démonstration, ça m’a plu, peut-être que quelqu’un d’autre suivra l’exemple en sachant qu’il y a  d’autres façons de s’exprimer, en  souffrant et en prenant des coups.

 

Enfermé dans un cachot sombre et  humide, en attente du jugement  me dit le gardien en refermant la porte, j’allais donc souffrir seul dans l’obscurité et le froid. J’avais vécu une vie d’aventures et de rencontres, l’éternité ne me suffirait  pas à déguster toutes ces sensations dans mon isolement, mais au fond je savais que je n’avais pas la passion d’un peintre qui s’évade dans une toile étroite. J’essayais d'être ailleurs pour ne pas être mordu par la peur de la torture inconnue, qui m’attendait sans doute. La faim et la soif me rongeaient et réquisitionnaient toutes mes pensées. Un peu d’eau, un petit morceau de pain. Je buvais l’eau claire de source, mangeais le bon bain cuit sur la pierre, bien doré et fourré de raisins secs : l’imagination venait à mon secours un court instant, mais on ne pouvait tromper la réalité trop longtemps. Un morceau de pain, une gorgée d’eau ! exigeait mon ventre.

 

Je profitais du calme pour cultiver ma sérénité, puis le troisième  jour je commençais les  va et vient le long du cachot, mes pieds me contrôlaient pour prendre leur dû de marche quotidienne. Les yeux ne me faisait plus mal, les souvenirs étaient plus nettes dans cette obscurité.  En m’enfermant dans cette boite, je savais qu’ils essayaient de m’abaisser avant le jugement, en incrustant leur pouvoir dans  mon âme avant de me présenter aux juges. Il fallait laver l’insoumis de sa fierté, lui faire perdre le contrôle de son âme. Ils savaient que c’était ma seule arme de révolte  car ils n’avaient jamais été trompés par ma tenue de vagabond et mes manières de fou insouciant.

 

Le septième jour, encadré de gardes, on me  présenta dans la grande salle de justice, où les juges étaient perchés en haut d’une table longue et large.

-Accusé debout !

Même debout, ils sont plus grands que moi, placés très haut sur leurs perchoirs comme des oiseaux de proie. Je m’adressais à eux dans ces termes: « Descendez à la hauteur des accusés, élevez-vous à notre niveau social. Si vos prisonniers étaient vraiment coupables, alors prenez de la hauteur sur eux. Mais en vérité, ce n’est pas mon procès que vous faites, mais le vôtre. Mes critiques envers les Grands Maîtres et les faux sages, c’était pour avoir le prétexte de vous affronter dans cette cour. Vos informateurs  dissimulés parmi le peuple m’avaient facilité la tâche. Depuis longtemps, vous évitiez le débat avec de simples gouvernés de peur d’être démasqués. Votre hypocrisie et vos mensonges ne seront plus rentables, vos discours et bonnes paroles n’apparaîtrons que comme des faits divers. Au dessus de la peur et de la récompense, se trouve l’ascension vers  justice. Le soleil se lève à l’est, la lune parcourt le ciel, l’herbe pousse sans votre permission. On pourrait me dire : « Mécréant, tu doutes de la foi de milliers de fidèle, qui viennent de loin pour écouter les paroles du Maître et attendent ses conseils ». La corrida, les combats  de coqs, les gladiateurs dans l’arène, aussi, attirent les foules, et passionnent d’ailleurs plus que vos discours. Les spectateurs investissent de grande sommes d’argent sur des bêtes, mais pas sur vos paroles, Vous les prêtres serviteurs des dieux  plus nombreux que les doigts de la main, vous avez inventé le frein cérébral. Dans vos discours, vous déformez la pensée quand elle veut dévoiler les détours et les lacunes des paroles de vos maîtres. De tout temps, vous avez détourné le cours social des projets des grands penseurs, parce que, depuis six mille ans, vous avez marché du côté des Royautés. Votre dieu se trouve sur le trône et il change de nom chaque fois qu’un héritier prend place. Les autre dieux sont là pour le décor».

 

 

Le juge essaya de prendre le dessus en m’accusant d’être l’outil de forces obscures. Il affirma avec colère : « Ce sont les Djinns qui parlent, pas l’accusé. J’ai soigné beaucoup de malades comme lui, car avant d’être juge, j’ai occupé la fonction d’exorciste personnel à la cour du Grand Maître. Et d’ailleurs, ces anciens possédés sont maintenant mes disciples ».

 

Alors ces possédés comme tu dis, sont toujours malades, plus qu’avant, car alors ils vivaient en symbiose avec un djinn, tandis que maintenant ce sont les hôtes de toute la cour des prêtres. Vous vivez depuis six milles ans en parasites, usant du spectacle, de la magie, de la foi et de la dévotion. Pour satisfaire vos plaisirs, les caisses sont pleines d’or et de pierres précieuses. Dans toutes les nations, les dieux sont tellement rentables. Vous prétendez être les instruments des dieux sur terre, alors que vous n’avez même pas le minimum d’intellect que possèdent les peuples païens.

 

Le juge redouble de colère : « De quoi tu parle ! Tu nous compares aux peuples païens ».

 

Maitre, vous accompagnez les fidèles en leur faisant espérer de la pluie après une danse collective. Les scientifiques font tomber la pluie en arrosant le ciel de tirs de canon, sans prières. Le folklore, c’est héritage de la bêtise que l’entêtement et l’ignorance des rois cultivent. Si les rois et les Grands prêtres n’inventent pas une astuce qui les relie aux éléments de la nature ils seront considérés comme de simples mortels, pareils à leurs gouvernés.

 

Des Prêtres prétendent acquérir la connaissance du chemin divin. Rien qu’à voir de quoi leur chemin est pavé, on se rend compte que l’homme réduit son intellect par sa propre volonté. Pour mon salut, je sais qu’il faut prendre le chemin tordu : c’est le plus court.

Le miroitement des lumières du monde d’en haut aveugle ces religieux. Dépourvus de  l'instinct de contemplation des  simples choses du quotidien, leurs âmes n’ont pas de tamis,  ils ne seront jamais les chasseurs de la magie  des pensées. Malheur à vous, voleurs de sacrifices. Vos discours  dans les temples dissimulent des prédateurs, piégeant comme toujours les désespérés de faible rang. « Mais nos assemblées, ont été de tout temps nombreuses » me direz-vous.

 

Oui la foule est là, parce que le besoin d’être ensemble et celui de la fraternité, qui vous manquent, les attirent aussi. Vous-mêmes, vous êtes des victimes. mais aussi le manque de rébellion contre les choses détournées de leur chemin originel.

 

Ils continuaient leurs mensonges : « Nous les fidèles serviteurs des dieux  de la terre, du ciel, de la terre  et aussi de mers qui nous protègent et nous préservent des malheurs de ce monde et ont donné des idées que, depuis longs temps,  nos grand maitres commentent pour révéler les connaissances qui nous ouvrent la voie ».

 

Depuis que je vous parle, vous n’arrêtez pas de me répondre avec les mots des grands maîtres de l’hypocrisie. Les livres, ces grands ouvrages des hommes qui nous apprennent tellement, ils ne peuvent même pas en lire un mot, car un livre ne se comprend que par la signification que le lecteur est capable de lui donner. Vous avez perverti la morale universelle pour lui faire défendre vos intérêts personnels.

 

« Etranger, d’où te viennent ces idées ! »

 

Commence par m’appeler par mon nom, Wahid ibn Abed el wahad, pour que cette cour fasse au moins le premier pas sur le chemin de la justice terrestre.

 

« Plus juste que nous les religieux, ça n’existe pas! Nous prions nos dieux multiples chaque jour ! Si l’un des dieux est absent, les autre nous écoutent  »

 

Et le travail vous le gardez pour les autres ! Votre rang supérieur vous l’interdit, alors que le travail est gratifiant, et purificateur, plus que vos génuflexions. 

 

« Etranger, vous insultez cette cour qui est réunie pour vous faire un procès équitable. »

 

Je tiens à ajouter, messieurs les juges de cette grande cour bien meublée,  que les âmes  des ânes et des mules sont plus pures que les vôtres  parce que ces bêtes travaillent, prient en silence et n’ont jamais rackettée personne.

 

« Des animaux qui prient, ha ! Ha ! Et pourquoi pas les oiseaux, les arbres ! Tu es un insolent, voyageur ».  

 

Juge hypocrite, tu voulais dire fou, mais tu ne l’as pas fait car tu as eu peur d’être obligé de me relâcher. La cour n’ira pas quant même s’abaisser à juger des fous.

 

« Ta folie est pleine de stratagèmes insolents, mais tu seras puni ».

 

Après cet ultimatum, je me mets dans la peau d’un fou, pour échapper à la sentence ou la diminuer. Ma révolte m’a démasqué. A haute voix je me lance. Ma vision  manipule le temps, qui ralentit le mouvement des choses de ce monde et des autres aussi, me permettant de voir les détails qui s’échappent  par la vitesse et le flux incessant des désirs qui minimisent les forces de la perception et rend aveugle. Ainsi le fou a parlé.

 

« Tu es hanté par les démons et la cour vas te porter secours : cents coups de fouet pour te guérir et cents autres pour tes critiques envers les Grand Maîtres. Par clémence, ce sera répartis en dix coups de fouet par jour. Ainsi tu ne mourras pas dès le premier jour. Admire notre clémence. »

 

Chaque matin donc, on me fouettait. Après quelques jours, mon corps n’en pouvait plus. J’ai alors appelé les djinns, sachant qu’ils me seront fidèles.

 

(A suivre)

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