Publié par Saoudi Abdelaziz

Episode 12

 

Où le narrateur s’égare au milieu d’un dédale d’inscriptions. Où l’on ne peut trouver son chemin qu’en connaissant par cœur les textes du Grand Maître, sauf à utiliser l’astuce du narrateur : suivre son ombre en ce dirigeont ver lavont  en zig zag.

 

 

 

Le village était désert, un silence de morts régnait.  C’était de petites maisons de brique d'argile  ou simplement des abris de fortune séparés par de petites ruelles étroites mal alignées, tordues et en pente. Je m’enfonçais de plus en plus dans une sorte de labyrinthe sans fin, sans trouver la sortie.

 

Je me mis à courir, étouffé par le désespoir à l’idée de me perdre  dans cette immense bêtise, fabriquée par des imbéciles. J’ai voulu rebrousser chemin, mais j’étais perdu. Je me suis arrêté pour réfléchir, les yeux levés vers le ciel, le seul espace non dégradé. Comment pouvait-on imaginer de bâtir un piège de perdition pareil ? Des écritures partout : sur les murs et par terre, sur des drapeaux qui flottaient un peu partout et portaient aussi les dessins d’une couronne et d’une épée en or. 

 

J’ai compris que pour ne pas perdre leur chemin, les habitants de ces lieux apprenaient ces textes par cœur et devaient les suivre à la lettre à chaque déplacement. Leur point de repère était la grande place et le portail du palais de Sa Majesté, que les dieux de la terre du ciel et de la mer la préserve, me confiait un passant avant de partir en courant comme s’il avait peur de rater un rendez-vous.  

 

A qui profite cette méthode ? Avant que je termine ma question, le labyrinthe de ruelles avait avalé le passant, puis une silhouette d'homme sortie de nulle part s'approcha de moi.  Face à face, il me parla : « Etranger, soyez le bienvenu parmi nous ». Choqué, je répondis : ‘Le mieux serait de me souhaiter un bon départ ». Je lui demandai poliment de m'indiquer la route de sortie. Il leva la main, le doigt pointé vers le texte écrit sur un mur penché, et me récita l'astuce mélodieuse :

 

Qui a inventé cette technique d'orientation ?

La grande assemblée  des sages.

Et tous ces textes, qui les a rédigés ?

Le Grand Maitre qui préside les sages.

Comment un étranger peut trouver son chemin ?

En apprenant par cœur les textes du maître,

La seule façon de trouver la sortie de ce labyrinthe.

C’est dur au début, mais avec le temps ce sera instantané.

Les enseignements du maitre te guideront.

 

Je lui répondis : « Vos sages auraient du réfléchir à une méthode plus intelligente ». Pris de rage, il ajouta à voix basse : « L'intelligence et l'intellect sont punis de mort dans notre communauté. On ne réfléchit  pas, on exécute. Notre valeureux maître -que les dieux de la terre, du ciel et de la mer le préservent-  pense pour nous, dicte les réponses, décortique les textes choisis, adaptés à chaque événement ».

 

Le Non-pensant  m’abandonna alors, me livrant à mon errance. Que faire ? Je  regardais mon ombre derrière moi et prenais la direction opposée à l'est, toujours, devant  en zig zag de droite à gauche dans les ruelles,  face au soleil. Mes yeux se refermaient presque sous cette lumiere intense, je me retournais de temps à autre pour vérifier mon orientation, de peur de m'égarer de ma ligne droite tordue. J’ai enfin trouvé la sortie. La ligne droite c’était le chemin de la décadence. Les rivières et les longs fleuves nous l’apprenaient depuis longtemps. C’est dans les descentes qu’ils coulaient droit ; les rivières zig zaguaient sur les terrains plats et créaient des vallées fertiles avec les sédiments, le limon qu’ils ramenaient de loin. Face à l’horizon immense, enfin vide de tous les textes des Non-pensants, qui le cachait par stratégie, je pouvais enfin revenir sur mes pas.

 

J’avais hâte d’apprendre chez les religieux de ce bled  ce que je ne ferais jamais dans ma vie.

Dans un premier temps, je louai une place dans l'écurie du fondouk, chez le gardien des ânes. Le gérant me donna cette place à condition de nourrir chaque soir les ânes et les mules, nettoyer la place et surtout brosser le dos des ânes, après les avoir bien lavés. Il fallait que les fesses des prêtres religieux qui les louaient soient bien à l’aise et propres dans leurs randonnées quotidiennes, à prêcher la loi et la justice et à ramasser les cotisations des fidèles pour l’entretien de la royauté religieuse. Les gens qui les côtoyaient se plaignaient  de leurs senteurs de bouse.

 

Faute d'argent, je n’avais rien pour payer alors je faisais commerce de tout. J’avais dix neuf ans et ma stature d'athlète me permettait souvent de trouver des compromis au cours de mes stations. Ainsi, les religieux qui venaient louer les ânes, se sentant petits devant moi, me jetaient des petites pièces sur le sol pour prendre de la hauteur et se sentir supérieurs.  Je compris que cette façon d’humilier les autres par l’aumône galvanisait les donateurs pour toute la journée. Ils faisaient une bonne affaire : une petite pièce leur procurait un sentiment de grandeur. Je la ramasse pour ne pas dévoiler mon caractère de révolté, je voulais rester invisible à leurs méfiances, en même temps cela me fortifiait à éradiquer mon orgueil.

 

 

 

Episode 13

 

 

Où l’on apprend les différences entre les ivrognes et les prêtres.

 

 

 

 

 

Avec les ivrognes du fondouk, une petite assemblée qui se cachait des autres, il me suffisait de payer quelques bouteilles de vin, si apprécié dans cette communauté écrasée par les interdits du Grand maitre, pour avoir des réponses aux questions qui me tenaient à cœur. Un soir, je voulais savoir pourquoi les Prêtres élevaient la voix lorsqu’ils s’adressaient aux autres, même de près. Un ivrogne m’expliqua : « Ils n’abaissent la voix que lorsqu’ils parlent à leurs coffres pleins de pièces d’or ». Les ivrognes  se plaignent souvent de la cherté du vin. Ils se ruinaient pour pouvoir boire chaque jour jusqu’à l’ivresse. Ils commerçaient de leurs récits pleins de panache et de vision humainement profonde, avec les étrangers de passage au fondouk.

 

Je respectais le talent de ces conteurs. Ils usaient de plusieurs astuces, je ne sais pas si c’est le vin qui procure cette perception profonde ou les longs et fréquents contacts avec la nombreuse variété de voyageurs de cultures différentes. Les ivrognes m’accrochaient dès les premiers mots, dès les premiers verres.  Le sujet me tient à cœur dès la fin de la première bouteille. Puis ils me captivaient avec un autre sujet et jusqu’à la dernière gorgée ils laissaient le suspense faire son effet. Pourquoi ne pas payer une deuxième bouteille, avec ma soif de connaître toujours plus et cette flamme qui exige d’être alimentée par de nouveaux récits multicolores,  arcs en ciel d’histoires plus merveilleuses les unes que les autres. Chaque ivrogne donnait l’impression d’avoir vécu mille ans, une vie ne suffirait pas à leur faire vivre tous ces récits. Les soirées se succèdent, chacun à la même place, les mêmes visages. Je remarquais qu’ils ne finissaient jamais la bouteille laissée par un membre du groupe. Chaque soir, comme un rituel, après un court instant, ils font le tour des absents.

 

Les Prêtres, c’était autre chose, les Grands Maîtres s’étaient auto-proclamés gérants des affaires des dieux de la terre du ciel, de la mer, des moissons, des montagnes. Ils sont exonérés de tout effort physique, car les dieux font naître à leur intention de nouveaux serviteurs. Ils choisissaient les plus beaux enfants, qui, lorsqu’ils atteignaient un certain âge, constitueront  la compagnie rapprochée des Maitres. Les autres, dès que commence à leur pousser la moustache, étaient transférés dans l’armée ou dans les cuisines.

Pourtant, cette belle et joyeuse assemblée d’ivrognes ne vivait pas tous les jours dans la joie. Les jours sans voyageurs dans le fondouk, je les entendais se plaindre de la routine, ils n’avaient rien à se dire ou se répétaient les mêmes choses. Ils faisaient cette remarque chaque fois que l’un deux ouvrait la bouche. Ils connaissaient toutes les  astuces  qui circulaient entre eux. En réalité, c’étaient les voyageurs de passage qui leurs procuraient les nouveautés. L’espoir renaissait soudainement dans l’assemblé, le moins ivre annonçait que la Fête des trentes (30)  caisses de bois aura lieu dans trois jours ! Je voulus bien sûr en savoir plus sur cet événement.

 

La coutume voulait que toute la population fasse des dons pour financer le partage d’un repas commun, au milieu de la journée. Une fête religieuse pour des caisses en bois c’est quoi ? Les religieux installaient le matin de bonne heure une rangée de trente caisses en bois, et chaque sujet de son Excellence Le Grand Maitre offrait selon sa volonté, chaque aliment allant dans une caisse particulière : viande, riz, épices, blé, argent, etc. Trente caisses au total. Le cuisinier personnel du Grand Maître préparait ce repas royal. Il tenait à ce que chacun  mange comme notre valeureux Maitre. Pour ses services, il se garde quelques caisses sans grande importance, il ne vole pas pendant un jour sacré, pour ça il a toute l’année.

 

Ces fêtes annuelles des Prêtres étaient une façon, parmi d’autres, de faire croire aux pauvres qu’ils étaient riches, au moins pour une journée. Aucun système ne pouvait en effet durer s’il ne laissait pas échapper un peu de pression de temps à autre. En combinant ça avec l’apparition d’un astre, ça leur donnait de la hauteur et un caractaire sacré à l’événement. Ils avaient compris que la durée d’un règne étant calculée d’aprés le niveau de stupidité du peuple il  suffisait alors pour gouverner de la prolonger au maximum. Ils le vérifiaient depuis six mille ans. Leur présence était ainsi associée aux événements qui se répètent depuis l’aube des temps, une fois c’est l’éclipse, une autre fois le passage d’une comète.

 

 

 

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