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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

L'auteur est né à Jijel, il y a une quarantaine d’année. Après avoir mis fin à sa scolarité à l’âge de seize ans, il n’a pas quitté sa ville natale, à l’exception d’un séjour sans papiers outre-mer, dans le sud de la France et outre frontières en Lybie. Il exerce aujourd'hui le métier de marin-pêcheur remailleur qu’on appelle condjador  à Jijel. Il répare les filets au port de Boudis, un travail qui lui permet, dit-il, de « se soustraire à la routine des heures fixes et aux espaces fermés », ajoutant : « On ne vit qu’une seule fois, alors que cette vie soit sa propre clôture! »

     

 

 

 

 

 

Episode 10

 

 

Où, par hasard, on débouche sur la chambre des contacts. On peut y capturer la foudre.

 

 

Je les laissais derrière moi, comme on laisse des Zombies et je continuais mon chemin, errant pour le rencontrer enfin, le chemin de la vérité. Je suis sûr qu’il est quelque part sur la terre, et pas au ciel comme on me l’avait toujours suggéré. Des paroles pour que je tende le cou au ciel pendant que les prédateurs auraient la tâche facile. Dans ma tête, les astres n'arrêtaient pas de tourner. Chacun sur sa trajectoire, ils accompagnaient mes voyages, ils habitaient le côté mécanique de mon imagination, car l’esprit de l'homme est vaste et tous les commentaires des beaux parleurs se perdent. 

 

On se bouchait le nez tellement l'air était chargé d'odeurs âcres, pleines de substances denses mais insupportables. L’air était si épais que je  devais presque le pousser pour me faire  un chemin. Des couloirs en chicane, murs aveugles et sombres, portes massive de bois et de métal : sur quoi ces décors allaient-ils déboucher ? Des lumières tapissaient le parcours comme des signes d'orientation. Après une reconnaissance des lieux, je laissais  le  hasard décider et pris la première à droite.

 

La voilà la chambre des contacts. Je poussais du bout de mon bâton, la porte de bois bombée vers l’extérieur avec des pics en métal en forme de piquants d'oursins. Autour d'une table ronde, des gens qui semblaient être des savants se chamaillaient à haute voix, ils ont dans toutes les cultures et societés le meme profil, comme si la pensée crée le profil. Face à un tableau rempli de symboles, les cheveux dressés sur la tête, parlant de droite et de gauche, chacun avait le doigt pointé vers les autres. Je tendais l'oreille pour saisir le sujet d'une telle polémique. Je ne comprenais toujours rien après deux heures d'écoute attentive. Je demandais alors au scribe, qui était le seul participant silencieux de l’assemblée, de me traduire les symboles inscrits sur le tableau. Il répondit : « Cela veut dire recherche de langage de communication avec  le monde nouveau ». Je sortis de la salle avec un bruit qui me gonflait la tête.

 

Je continuais ma visite et dans l’un des couloirs, un savant m'appela, insistant  pour me présenter sa dernière expérience. Il ouvrit une porte en verre, munie de poignets de bas en haut et de droite à gauche, comme si elle tenait à être fréquemment ouverte. Des petites maquettes de démonstration sur la table, il m’expliqua en quoi consistait son expérience : piéger la foudre et stocker son énergie dans des  jarres de terre cuite,  remplies  de plusieurs sortes de minerais. Effectivement, il réussit à faire rentrer la foudre dans la jarre en tirant sur les nuages avec des flèches munies de fils de fer attachés à la jarre. Malheureusement, la foudre fit fondre les minerais  et continua son parcours dans le sol. Ce qui me frappait c’étaient des morceaux de verre bombé. Ils avaient la vertu d’agrandir les choses. Le savant les utilisaient, par exemple, afin de créer des thérapies pour les gourmands, leur permettant de voir grand et de manger moins. L’expérience ne m’intéressa qu’au moment où il ajouta : « Pour toi voyageur, voici de quoi faire du feu en le plaçant devant le soleil ». Je pris le cadeau et quittai la salle en le laissant planer dans ses calculs.

 

 

 

 

Episode11

 

 

Ici, on pense qu’en descendant d’une mauvaise souche de l’évolution on fait un mauvais choix. Il faudrait donc selon le gros roi travailler pour que l’évolution fasse mieux, c'est-à-dire créer les fameux têtards homo-erectus blancs. Ce qui ne va pas sans opposition.

 

 

 

Dans un immense marécage, opéra de batraciens se renvoyant leurs chants, de grandes maisons sur pilotis sont éparpillées à perte de vue. L’une d’elle, plus spacieuse, faisait face à un totem, une créature mi-homme mi-têtard. Le villageois à qui j’avais payé la traversée, m’avais mis en garde sévèrement lorsque j’avais essayé de changer le trajet du passage pour éviter le village. Il exigea : « Il faut passer par la cour du roi pour pouvoir rejoindre l’autre rive ». Le roi attendait, assis sur son trône, entouré de ses conseillers. Un aboyeur annonça mon arrivée comme on le faisait pour les voyageurs de l’ancien temps. Ils n’ont pas arrêté de me questionner sur les peuples que j’avais rencontrés au cours de mon voyage, demandant surtout des détails sur leurs physionomies. On sentait qu’ils cherchaient dans mes récits le spécimen rare. A chacune de mes phrases, ils se regardaient comme pour confirmer des choses sur lesquelles ils avaient déjà polémiqué.

 

Le roi ordonna à ses serviteurs de servir le dîner. On apporta  une vingtaine de plats de toutes les couleurs. Je réussis à cacher ma stupeur quand on me présenta des plateaux d’insectes frits, de sauterelles, de larves et plusieurs plats de grillons avec des sauces différentes. Ils tenaient visiblement à ce que je me nourrisse bien pour pouvoir continuer mon récit. Tous mes mots étaient répertoriés, je ne m’étais jamais senti autant écouté que dans cette cour.

 

Je sus plus tard que tous les efforts du roi et de ses chercheurs tendaient à créer une nouvelle race  de têtards homo-erectus. Le totem planté au centre du marécage, à ras des flots était leur idole. Voici comment ils procèdent. A la première apparition des deux pattes postérieures  du têtard, on le poussait, en plaçant de la nourriture toujours plus haut, le forçant à se mettre debout sur ses deux pieds arrière. Ils s’inspiraient de la théorie de l’évolution de l'homme qui, à force de cueillir les fruits sur les arbres, de voir loin dans les plaines et de renifler l'air pour démasquer les prédateurs, a été amené à modifier,  au cours de milliers d'années d’adaptation, sa posture et sa mécanique osseuse. Le tort de l’homme était qu’il avait évolué à partir du mauvais animal. Placer l'homme actuel sur le sommet de la pyramide de l'évolution était donc contesté par le Roi et sa cour. Pour eux, ce n’était pas encore fini, d'autres êtres plus débrouillards apparaîtront et l’homme contemporain descendra en bas de l’échelle. La nature ne fait pas deux fois la même erreur.

 

Les grenouilles sont vénérées au point que le code pénal prévoit la peine de mort pour qui écrase un des ces animaux. Le roi de cette nation se goinfre chaque jour de nourriture pour avoir la physionomie du batracien. Ses chercheurs l’ont persuadé  que dans quelques milliers années, il sera vénéré comme l’Ancêtre et sa descendance sera de pure souche et portera les futurs rois homo-têtards. En effet, les élites n’héritent pas seulement de leurs géniteurs la couleur des yeux et la posture, mais aussi la spiritualité, le caractère et le mysticisme, avec ses deux facettes, la claire et la sombre. Et la reine des têtards prendra enfin place. La revanche de la  justice évolutionniste sera accomplie : les joues gonflées, le ventre ballonné, le dos courbé, les jambes minces et rondes, une grenouille-taureau dotée de parole, tel sera le résultat de l’évolution.

 

Les conseillers du roi me fixèrent rendez-vous pour une autre audience, le lendemain. Au matin, je fis une petite sortie avec l’un des pêcheurs du lac, je lui proposais en remerciement de l’aider à réparer les filets. Mais il m’apprit qu’ils étaient interdits, car faisant partie des outils de pêches non sélectifs : les grenouille s’y accrochent. Les pêcheurs n’ont droit qu’à la canne et aux hameçons de grandes dimensions, qui font deux fois la taille de la bouche des grenouilles.

 

Quand ces interdits  avaient-ils commencé ? J’appris que père de l’actuel roi n’avait jamais envisagé de créer l’être supérieur. Sa seule erreur fut d’avoir envoyé son unique fils étudier chez les scientifiques, pour faire de lui un roi instruit et cultivé et ainsi bien gouverner après sa mort. Le fils a pris le trône et s’est investi dans cette quête de l’être évolué. Le pêcheur précisa : « Il voulait inscrire son nom dans l’histoire et se démarquer de ceux  qui l’ont précédé. Une façon de faire oublier ses origines cannibales : rien que pour satisfaire ses fantaisies, il nous affame en nous privant de filets car la  richesse en poissons n’est que saisonnière, après la saison des pluies le lac se dessèche et des quantités énormes de poissons pourrissent. »  A notre retour, je remarquais que les petites barques s’arrangeaient dans leur passage sur  le lac pour frôler le totem afin que les vaguelettes se brisent dessus. Est-ce ce que ça faisait partie du rituel ? Le pêcheur m’appris que les vaguelettes favorisent la croissance des algues sur le tronc du totem, qui ainsi pourrira plus vite. Les peuples opprimés inventent sans cesse des parades.

Le soir venu je me rendis  à la cour du roi comme prévu.  Je fus très bien accueilli. Une vingtaine de serviteurs  veillaient à ce que je ne manque de rien et accouraient dès que je bougeais, pour m’arranger les poufs, me laver les pieds et les mains. Dès que je tendais la main vers un plat, un serviteur le rapproche. J’étais tellement choyé que cela sentais le complot. Pourquoi tous ces excès ? Ils savaient déjà tout sur mes voyages et mes rencontres. Qu’est-ce qui me restait à troquer encore ? Mon état de critique  reprenait toujours le dessus dans les instants d’incertitude.

 

Le roi ordonna alors en personne qu’on fasse venir des femmes. Elles étaient vraiment belles et désirables, il me proposa de les prendre toutes ou de choisir celle qui me plaisait. J’ai compris alors que je n’étais pas son invité mais son cobaye. Il avait les têtards, la science, le temps aussi, il ne lui manquait que ma couleur de peau, car il tient à ce que la future progéniture ait la peau blanche. Il fera de mes enfants un maillon de son projet de création de têtards homo-erectus blancs. Dans un harem où tout ce que je désirais m’était servi, chaque jour je ne faisais que manger, forniquer et chaque soir me détendre sous les mains de masseuses habiles.

 

Finalement, ce n’était pas un enfant que je laisserais, mais une bonne douzaine, aussi blancs que je l’étais. Blancs en apparence seulement, car du sang africain coulait dans mes veines. Lui et ses successeurs seront déçus parce que les gènes de critique prennent toujours le dessus. Et un jour, ces futurs révoltés les détrôneront. L’histoire me l’a appris, les prophètes le sont de père en fils, ils se transmettent la graine. Que je sème ma graine en dehors du harem, non, des gardiennes ne me quittait jamais lorsque je mettais un pied dehors.

 

A la fin, le roi me fit venir dans la grande salle du trône. « Voyageur tu peux continuer ton chemin, et dans tes rencontres parler de notre cour, de son hospitalité et générosité ».  Merci mon roi, si seulement  tous les rois partageaient comme toi leurs femmes et leurs buffets avec le petit peuple de passage, derouichs et mendiants, caravaniers ou riches commerçants, paysans et artisans, aucun roi ne sera plus jamais détrôné.  « Merci voyageur avant de partir, moi aussi je vais t’apprendre quelque chose. Des voyageurs m’ont appris que sur une terre lointaine, existent des arbres géants, une dizaine d’homme à bras ouverts ne suffisent pas à les enlacer. Si on me donnait leurs graines  j’en ferais des bonzaïs. »

 

A suivre

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