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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Hocine Belalloufi

 

Une grande menace pèse sur la Libye. Des Etats étrangers cherchent à restaurer la monarchie des Senoussi. Ils attisent les rivalités régionales et tribales en finançant les tenants de l’existence d’un « peuple de Cyrénaïque ». Cet objectif est poursuivi par les «amis » du peuple libyen qui veillent en réalité à appliquer le projet de Grand Moyen-Orient, projet commun aux administrations républicaine et démocrate qui se succèdent à la Maison-Blanche.

 

Une année après le déclenchement de l’intervention militaire de l’OTAN contre les troupes de Kadhafi, que sont devenus les « amis » du peuple libyen ? On se souvient qu’ils occupaient le devant de la scène médiatique, volant de studios de radios en plateaux de télévisions, accordant sans relâches entretiens et autres interviews, faisant déclaration sur déclaration et participant aux rencontres des « amis du peuple libyen » tenues à Londres, Paris ou Doha.

Certains ont disparu, à l’instar de Bernard Henri Lévy (BHL). Le philosophe français savoure-t-il un légitime repos avec le sentiment du devoir accompli envers un peuple qu’il a contribué à « libérer » ? Ou cet infatigable « ami des peuples » est-il déjà reparti sur le terrain, cheveux au vent et chemise ouverte, pour sauver la veuve et l’orphelin ? Serait-il dans les faubourgs de Damas, aux côtés des insurgés ? Les « amis » du peuple libyen ne sont-ils pas également des « amis » du peuple syrien ? A moins qu’il ne soit déjà en Iran pour préparer, au risque de sa vie, la prochaine libération de la Perse par les chasseurs bombardiers israéliens ?

Mais si BHL a très provisoirement disparu des écrans de télé, des ondes radiophoniques et des Unes de magazines, d’autres sont plus visibles. Mais les Obama, Clinton, Sarkozy, Juppé, Cameron et autres Roi d’Arabie et Emir du Qatar ne disent plus rien sur la Libye. Ils sont tellement occupés à venir en aide au peuple syrien qu’ils n’ont pas eu le temps de contempler le magnifique produit de leur labeur.

 

Le peuple libyen en danger

 

Et pourtant, une année après les intenses bombardements de l’OTAN et plus de six mois après l’assassinat de Kadhafi, la situation politique de la Libye « libérée » s’avère tout simplement catastrophique.

A l’oppression indéniable qu’exerçait l’ancien régime dictatorial, a succédé l’oppression de milices armées dont la mission consistait pourtant initialement à « libérer » le peuple. Le CNT s’est jusqu’ici révélé incapable de former une nouvelle armée, unie et disciplinée, à partir de ces groupes de citoyens armés. Les milices constituées durant la guerre n’ont pas été désarmées. Forgées sur des bases locales et tribales, elles font régner l’insécurité et n’hésitent pas à s’affronter entre elles. Des seigneurs de la guerre sont ainsi apparus, sans doctrine, sans projet politique, sans aucune conscience sociale. Les rivalités tribales, relativement fortes dans le pays, prennent ainsi le risque de se régler par la violence.

La sécurité du peuple libyen menacé, slogan au nom duquel avait l’intervention militaire étrangère été demandée par la Ligue arabe et décidée par le Conseil de sécurité de l’ONU, n’est pas assurée. Des personnes sont arrêtées, emprisonnées, torturées et parfois même exécutées sans le moindre jugement. L’extraordinaire maillage international de l’information et de défense officielle des droits de l’Homme n’a pu empêcher les informations de filtrer quant aux traitements inhumains, aux disparitions et autres dérapages.

Tout le monde s’accorde à reconnaître, par ailleurs, que des groupes terroristes – présentés sous l’appellation générique d’Al Qaida – se sont emparés d’armes en tous genres qui leur faciliteront la tâche de déstabilisation du pays. Si l’on ajoute à cela les velléités d’anciens partisans de Kadhafi de profiter de la fragilité politique du nouveau pouvoir, pour tenter de revenir en force, ainsi que l’action de mouvements indépendantistes au Mali qui tentent de récupérer et d’acheminer le maximum d’armes avec la complicité de bandes de trafiquants, il est clair que la Libye traverse une phase très délicate et extrêmement dangereuse.

 

La nation libyenne en danger

 

Le peuple libyen se trouve donc en danger. Mais la nation et l’Etat libyens sont eux aussi menacés aujourd’hui. En effet, 3 000 chefs de tribus et de milices se sont réunis à Benghazi, le 6 mars dernier, en se présentant en délégués d’un « Congrès du peuple de Cyrénaïque », une région de l’Est libyen qui s’étend de la ville de Syrte jusqu’à la frontière avec l’Egypte. Ils ont proclamé l’autonomie de leur région.

Ce Congrès a annoncé la formation d’un « Conseil provisoire » chargé de gérer les affaires de cette région très riche en hydrocarbures puisqu’elle abrite, en son sous-sol, les trois quarts des réserves connues du pays, mais qui n’en a pas profité durant les quatre décennies du régime de Kadhafi.

La Libye, pays où les tribus jouent traditionnellement un rôle important et où les structures de l’Etat étaient relativement faibles, risque d’être gagnée par une fièvre régionaliste qui risque de la faire éclater en trois entités, au moins : la Cyrénaïque à l’Est, la Tripolitaine à l’ouest et le Fezzan au Sud. Elle renouerait ainsi avec une forme d’organisation datant de la proclamation, en 1951, du Royaume uni de Libye. Ce système fédéral fut aboli en 1963.

Cette proclamation de l’autonomie du « peuple de Cyrénaïque » intervient alors que le nouveau gouvernement d’Abderrahim El Kib n’a même pas quatre mois d’existence. Il peine déjà à stabiliser la situation dans le pays. Il lui faut en effet rebâtir une nouvelle armée ainsi qu’une police. Il doit en même temps reconstruire des villes détruites (Misrata, Syrte…) et relancer l’activité économique, assurer l’approvisionnement de la population en produits de base, rétablir les services publics et sociaux (école, santé…) et payer les salaires des agents de l’Etat…

 

Complot de famille

 

Mais le plus grave dans cette affaire réside dans le fait que la proclamation de l’autonomie de la Cyrénaïque n’est pas le simple produit de l’impatience d’une population locale, longtemps délaissée par le pouvoir central ou d’une volonté de rapprocher l’administration de la population. Il n’est en effet pas innocent que le délégué désigné par le « Congrès du peuple de Cyrénaïque » pour diriger le Conseil provincial, soit Ahmed Zoubaïr El Senoussi, membre du CNT et, surtout, proche parent de l’ancien roi Idriss 1er El Senoussi renversé par El Kadhafi en 1969.

La tentation monarchiste est présente depuis le début de la « révolution » libyenne de 2011 et elle est fortement encouragée par… les « amis » du peuple libyen. Cette accusation n’est pas lancée par des partisans de Kadhafi mais par son premier ennemi, l’actuel président du CNT libyen, Mustapha Abdeljalil. S’exprimant tout de suite après la proclamation de l’autonomie de la Cyrénaïque, Abdeljalil a déclaré : « J’ai le regret de dire que des pays (étrangers) ont financé et soutenu ce complot dans l’Est. » Et pour qu’il n’y ait pas la moindre ambiguïté, il a précisé : « Des pays arabes frères, malheureusement, financent et parrainent la sédition qui s'est produite dans l'Est, pour ne pas être contaminés par la révolution ». Il est clair que par « pays arabes frères », le président du CNT ne cible pas la Syrie ni même l’Algérie à qui il est reproché de ne pas avoir soutenu l’agression de l’OTAN et de refuser de livrer les membres de la famille de Kadhafi qui y sont réfugiés au nouveau pouvoir libyen. Non, par « pays arabes frères », Abdeljalil ne peut que viser le Qatar et l’Arabie Saoudite. Et derrière le Qatar et l’Arabie Saoudite se tiennent les Etats-Unis et la France…

 

Stratégie de domination du CCG

 

Le coup porté à l’unité de la Libye et de son peuple est ainsi directement encouragé et financé par Doha et Ryad et il est soutenu par Washington et Paris. Les ennemis libyens de Kadhafi découvrent que ceux qui les ont aidés ne l’ont pas fait par bonté d’âme, par humanisme ou par fraternité musulmane, mais uniquement et tout simplement par intérêt. Ce qui intéresse les propriétaires d’El Djazeera et les protecteurs des lieux saints de l’islam qui écrasent leurs propres peuples et ceux des pays voisins qui aspirent à la liberté – Bahreïn – ce n’est pas la sécurité et la paix pour le peuple libyen, mais les richesses de son sous-sol et sa position géostratégique.

Le but de ces deux familles royales est de porter une monarchie à la tête de la Libye en faisant nommer l’un des héritiers d’Idriss 1er à la tête de la Cyrénaïque. Cet objectif s’inscrit dans leur stratégie d’asseoir leur domination totale sur l’ensemble du monde arabe. Il ne faut pas oublier que les monarchies du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont proposé à la Jordanie et au Maroc de rejoindre leur organisation, alors même que l’on sait que ces deux pays n’appartiennent pas à la région du Golfe persique. On constate par ailleurs que ces deux régimes « amis » de la Libye et de la Syrie, mais ennemis, en réalité, de tous les peuples du monde arabe, sont très en pointe en Syrie pour renverser la dictature baasiste qui est républicaine, laïque et non entièrement soumise aux désidératas des grandes puissances, en dépit de leurs compromissions avec elles.

Le projet de Grand Moyen-Orient élaboré par l’administration républicaine de Georges Walker Bush et appliquée avec fidélité et intelligence par son successeur démocrate Barak Obama, est mis en œuvre par Doha et Ryad avec l’appui de la France.

Il semble, heureusement, que de nombreux libyens, en Tripolitaine, dans le Fezzan, mais aussi en Cyrénaïque se seront levés pour faire barrage à cette tentative d’irakisation de leur pays qui pourrait déboucher sur un scénario à la somalienne (disparition de l’Etat et transformation du pays en trou noir), ou à la soudanaise (éclatement du pays). Des manifestations se déroulent, chaque jour, à Tripoli, à Benghazi, Sabha… Le CNT a menacé de son côté de recourir à la force contre les sécessionnistes. Il prépare en même temps l’élection prochaine d’une assemblée nationale constituante, en élaborant une Charte nationale basée sur la démocratie parlementaire et la décentralisation de l’Etat.
Quelle sera l’attitude des faux amis du peuple libyen (Qatar, Arabie saoudite, Etats-Unis, France…) ?

Se rétracteront-ils ou pousseront-ils au contraire à la guerre ? Les grandes puissances et leurs valets dans la région n’ont donc pas attendu longtemps pour poignarder dans le dos la « jeune démocratie libyenne ». Il faut espérer que le peuple libyen saura y faire face.

Hocine Belalloufi, 13 mars 2012. La Nation.info

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