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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

 

L'invention d'une démocratie 

 

 

(Extrait du chapitre 4 )

 

 

Ce qui me surprend, dans la situation tunisienne, ce n’est donc pas que le gouvernement postrévolutionnaire ait été majoritairement celui d’un parti à référentiel islamiste, parce que l’essentiel est qu’il soit démocratique. C’est qu’il s’agit d’un parti conservateur, alors que la société a fait une révolution ! Le vrai paradoxe est que nous avons vécu sans doute, dans l’histoire récente, la première révolution immédiatement gérée par des conservateurs. Ennahda, appuyé sur la petite et moyenne bourgeoisie (alors que les salafistes recrutent dans les quartiers défavorisés), n’est pas en effet un parti des pauvres, et cela se ressent dans leur programme comme dans leurs convictions.

 

Sur le plan économique, l’idéologie de ses dirigeants revient trop souvent à vouloir appliquer un libéralisme échevelé. Beaucoup s’imaginent que mes divergences avec Ennahda viendraient du fait que je défends une forme de sécularisme alors qu’eux sont religieux. Mais, en réalité, mes problèmes avec ses dirigeants viennent du fait que je suis ce qu’on appellerait en Europe un social-démocrate, alors que la plupart d’entre eux sont socialement conservateurs et économiquement libéraux. Par exemple, je souhaite que la terre appartenant aux domaines de l’État soit distribuée aux paysans, alors qu’ils préféreraient la vendre à de grands conglomérats agro-industriels. Et je suis pour une réforme en profondeur des tranches d’imposition, ce qui n’est pas du tout leur cas !

 

Ce paradoxe d’un pays révolutionnaire géré par des conservateurs s’explique en partie par le fait que les partis de la gauche laïque étaient très proches de l’ancien régime et que l’extrême gauche ne perce pas lors des élections : comme le seul parti relativement structuré était Ennahda, il a réussi à gagner. Mais je ne suis pas certain que la donne sera identique aux prochaines élections.

 

En dépit des divergences qui peuvent exister entre nous, nous sommes tous confrontés à un choix simple : assumer la complexité de notre société ou la nier. Ses fractions pauvres craignent que l’ascenseur social ne soit bloqué et que leur niveau de vie ne progresse pas. Ses fractions plus aisées et souvent plus occidentalisées craignent pour leur mode de vie. Ces deux grandes composantes n’ont pas d’autre choix que de coexister et le projet que je défends est donc à la fois d’élever le niveau de vie des uns et de protéger le mode de vie des autres.

 

Du fait de mes origines modestes et de mes convictions, je pense pouvoir contribuer à rassurer les Tunisiens actuellement exclus du partage des richesses en leur promettant que nous tenons non seulement à augmenter celles-ci, mais aussi à leur en donner leur juste part. Mais je tiens aussi à réconforter ceux qui craignent pour leur mode de vie en leur garantissant qu’ils n’auront pas à en changer, car c’est aussi le mien : ils conserveront la liberté de boire du vin s’ils le souhaitent et leurs femmes ne seront jamais obligées à porter un tchador ! Mais, pour cela, il faut un gouvernement accepté par les deux composantes principales de la société. Avoir réussi à constituer en 2011 un gouvernement dans lequel elles pouvaient se reconnaître est déjà une donnée capitale pour le futur de notre pays.

 

C’est pourquoi le grand débat pour la Tunisie de demain porte sur la nature de son système électoral et politique. Les responsables d’Ennahda plaident pour un système parlementaire en faisant le calcul de gagner les élections législatives, grâce à leur implantation et à leurs moyens – les partis laïques n’ayant pas autant de ressources et étant moins bien implantés. Je m’oppose à cette idée, en plaidant pour un système mixte, dans lequel le président de la République aurait des pouvoirs égaux à ceux du Premier ministre, de telle sorte que la démocratie « marche sur deux pieds » et qu’aucun des deux camps ne soit tenté de céder à des dérives autoritaires.

 

Le débat sur ce point avec les dirigeants Ennahda est très vif – et s’ils s’obstinent à vouloir un régime parlementaire pur, il faudra organiser un référendum sur le sujet. Bien sûr, Ennahda pourrait théoriquement à la fois obtenir la majorité des voix au Parlement et faire gagner son candidat à la présidence de la République. Mais il est peu probable que la Tunisie soit dirigée par un président islamiste et un gouvernement du même bord, car je ne pense pas que les électeurs feront un tel choix. Les laïques, les femmes et les classes moyennes qui ne veulent pas de la domination absolue d’un parti à référentiel islamique pèsent en effet très lourd. Et, s’il emportait les législatives, Ennahda sait bien qu’il n’arriverait pas en position de force pour l’élection présidentielle.

 

Toutefois, en dépit de mes divergences politiques ou économiques avec ce parti, j’espère que cette expérience de la troïka pourra se poursuivre et s’élargir pour construire l’État civil qui est son objectif. Cela afin de faire la preuve – qui pourra aussi servir d’exemple pour d’autres pays du monde arabe – qu’il est important d’en finir avec le vain affrontement entre laïques et religieux, entre modernistes et traditionnalistes, parce qu’on ne doit plus remplir les prisons alternativement avec les militants de l’un ou l’autre bord.

 

C’est pourquoi je tiens dans la phase actuelle à maintenir cette coalition, peut-être même après les élections – quelle que soit la place que je pourrais alors occuper –, même si mes partenaires ont, sur bien des sujets, une vision différente de la façon dont il faudra demain gérer notre pays. Que ce soit sur la politique socioéconomique, où je suis favorable à une redistribution accrue, que ce soit sur la justice transitionnelle et l’épuration, que je souhaite plus franche et rapide, ou même sur la politique extérieure, où j’estime que notre partenaire prioritaire est l’Europe, nous sommes en désaccord avec Ennahda. Mais la démocratie, c’est aussi le « dissensus » ! Et dans la phase de transition, inévitable avant d’arriver à un cadre démocratique stabilisé permettant l’expression pacifiée de ce dissensus, l’essentiel est de respecter certains principes fondamentaux et ses partenaires, même lorsqu’on est en conflit avec eux.

 

 

Des limites à ne pas franchir

 

 

La gestion d’un pays en transition après une longue période de dictature est une mission très complexe, d’autant plus lorsque ceux qui le gouvernent alors ne présentent pas un profil homogène. Il faut à la fois assumer les divergences et avoir le sens du compromis, en gardant à l’esprit qu’il y a des limites à ne pas franchir et des règles à ne pas transgresser.

 

J’ai ainsi failli démissionner lorsque le gouvernement d’Ennahda a décidé en juin 2012, contre ma volonté et mes prérogatives, l’extradition de Mohamed Baghdadi, l’ancien Premier ministre libyen. Cet homme se trouvait sous notre garde et j’avais résisté, depuis des mois, aux pressions pour l’extrader. Lors d’une visite à Benghazi, alors que je me trouvais à une réunion publique avec Mustapha Abdeljalil, l’ancien président du Conseil national de transition libyen, une jeune fille m’avait apostrophé en me demandant de « rendre » Baghdadi, parce qu’il devait « payer pour ses crimes ». Je lui ai répondu que la Tunisie était un État de droit et que j’étais un militant des droits de l’homme de longue date ; donc, quels que soient les faits reprochés à cet homme, je n’accepterai de procéder à son extradition que lorsque les conditions d’un procès équitable seraient réunies. Je lui ai dit que la Tunisie n’était prête à céder à aucune pression, même de ses meilleurs amis, tant que les structures d’une justice indépendante ne seraient pas en place en Libye. Et Abdeljalil a d’ailleurs acquiescé.

 

J’étais resté sur cette position quand un jour, alors que je me trouvais en tournée d’inspection dans un poste militaire avancé à l’extrême-sud de la Tunisie, sur la frontière libyenne, j’ai appris que le gouvernement avait livré Baghdadi aux Libyens, alors que cet homme était sous ma responsabilité ! Dans l’avion militaire qui me ramenait à Tunis, j’ai rédigé ma démission. En descendant de l’appareil, j’étais prêt à lire à la presse cette déclaration où j’affirmais en substance qu’on ne pourrait pas construire une démocratie sans respecter les grands principes démocratiques et les droits de l’homme. Fort heureusement, il n’y avait pas de journalistes à l’aéroport et mes trois conseillers – Adnen Mansa, Imad Daïmi et Aziz Krichen – ont réussi à apaiser ma colère. Mais j’étais indigné au plus profond de moi. C’était une insulte à l’honneur de la Tunisie et à mon honneur en tant que militant des droits de l’homme. Quels que soient nos intérêts économiques et politiques dans notre relation avec la Libye, c’était injustifiable : on n’échange pas le sort d’un homme contre une ristourne sur le prix du baril de pétrole !

 

Mes conseillers m’ont demandé d’attendre deux jours pour prendre ma décision. Ils ont immédiatement porté plainte devant le tribunal administratif, qui a fini par statuer que c’était bien la prérogative de la présidence de décider une telle extradition et que celle de Baghdadi avait été contraire aux engagements internationaux du pays. Plusieurs ministres d’Ennahda se sont confondus en excuses. J’ai senti que la presse et l’opinion publique étaient avec moi. Mais le pays était dans une situation de grande fragilité et ma démission aurait aggravé la situation ; c’est pourquoi j’y ai renoncé. Mais je reste prêt à aller jusqu’à la rupture avec Ennahda si ses dirigeants ne respectent pas les principes et les règles de la République.

 

Une autre fâcheuse tendance d’Ennahda, par rapport à l’impératif démocratique qui guide notre action, consiste à vouloir placer ses hommes aux postes clés. Plusieurs fois, j’ai dû taper du poing sur la table à ce sujet. Et rappeler que la Constitution devra prévoir, pour ces nominations, un système d’auditions parlementaires, afin que les compétences soient prioritaires par rapport aux préférences. À plusieurs reprises, j’ai pu ainsi constater que nos partenaires d’Ennahda reculaient quand on s’opposait vigoureusement à eux, comme j’ai dû souvent le faire.

 

Ils ont par exemple renoncé à l’idée avancée par certains d’entre eux d’inscrire dans la Constitution la « complémentarité » entre les hommes et les femmes, plutôt que l’« égalité ». Ils ont aussi fait machine arrière sur leur souhait d’introduire un article punissant l’« atteinte au sacré ». Il ne faut pas oublier qu’ils n’ont pas la majorité à l’Assemblée constituante, loin de là, et qu’il faut réunir les deux tiers des voix pour faire passer un article. Si le consensus est impossible, il est prévu d’avoir recours au référendum. Ennahda est donc bien obligé de faire des compromis, parce que ses membres savent qu’un référendum, aujourd’hui, porterait sur leur gestion davantage que sur la Constitution, et ils ne sont pas alors certains d’en sortir indemnes.

 

Je ne crois pas, pour autant, qu’Ennahda pratique un « double jeu », comme beaucoup l’en accusent. Même quand, en octobre 2012, ont été diffusées des vidéos montrant Rached Ghannouchi discutant quelques mois plus tôt avec des salafistes, ses propos d’alors ne témoignent pas d’un « agenda caché » d’Ennahda. Mais surtout du fait qu’il s’agit d’un mouvement hétérogène, dont la partie droitière rejoint les vues rigoristes du salafisme. Ce n’est donc pas un « double discours », mais un ensemble de discours multiples et parfois contradictoires, expression des différentes tendances à l’œuvre dans leur mouvement.

 

Pour comprendre l’islam politique, il faut donc prendre en compte sa complexité, puisqu’on y trouve aussi bien des radicaux en religion qui sont libéraux en économie que des modérés en religion partisans d’une gestion autoritaire du monde social : il n’existe pas de stricte homothétie entre le positionnement politique et le positionnement religieux. C’est pourquoi il serait vain et dangereux de s’allier – ou de s’affronter – avec l’islamisme en pensant qu’il s’agit d’un tout homogène. Moi-même, je ne travaille qu’avec une fraction de l’islam politique, en comptant sur les dynamiques à l’œuvre pour amener la majorité de ce spectre islamiste à travailler dans le cadre démocratique.

 

Il est d’ailleurs probable qu’apparaissent à l’avenir d’autres partis islamistes. Il existe déjà un parti légal, Tahrir, qui demande l’instauration du califat – il s’agit d’une extrême droite groupusculaire et qui demeurera très minoritaire. La création de nouveaux partis islamistes, y compris salafistes, ne me pose pas de problème, dès lors qu’ils respectent les règles de la démocratie. Je l’ai dit aux cheikhs du salafisme prédicateur. En revanche, le salafisme djihadiste et violent, qui veut instaurer la charia par la force et n’est lui-même que la minorité de la minorité salafiste, doit savoir que l’État se défendra de toutes ses forces, toujours dans le cadre de l’État de droit.

 

 

 

Moncef Marzouki. Paru dans Mediapart.fr

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