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Publié par Saoudi Abdelaziz

C'est une crise de confiance constituée, une sorte de krach de la crédibilité, entre le gouvernement chinois et ses administrés. Depuis le traumatisme de la catastrophe ferroviaire du 23 juillet et l'impéritie avérée du ministère du rail, l'expression "gongxinli weiji" ("la crise de la crédibilité publique") parsème les éditos et a investi la Toile. Le quotidien Global Times, dans sa version anglophone, consacre une section entière, sur son site, à ce syndrome de la "government credibility crisis".

 

Le drame du TGV chinois constitue un tournant, comme le furent la crise du SRAS en 2003 et celle du lait contaminé à la mélamine en 2008. Chacun de ces scandales conduisit à des débats et à des réformes. Mais aussi à des espoirs déçus. D'autres affaires récentes, auxquelles Internet a donné un large écho, témoignent de cette même indignation face à des dérèglements portant atteinte au bien commun: la Croix-Rouge chinoise est minée par des soupçons de prébendes et de népotisme.

Quant à la gestion de la Cité interdite et de son musée, l'incompétence le dispute au pillage pur et simple du patrimoine national. A l'échelon local, la défiance règne : les habitants de Dalian ont osé descendre en masse dans la rue début août car ils doutaient des assurances des autorités au sujet des dangers posés par un complexe pétrochimique à la lisière de la ville.

Le fait que les erreurs et les manquements du gouvernement, d'administrations ou de sociétés d'Etat créent le scandale est en soi encourageant. La presse chinoise va toujours un peu plus loin dans ses dénonciations et ses enquêtes. Les internautes, portés par les nouveaux usages des technologies de l'information comme le microblog, sont plus réactifs et plus exigeants. Ainsi s'ébauchent les mécanismes et les réflexes d'une culture démocratique. Le gouvernement central doit intervenir et donner des gages. Les trains rapides ont été ralentis, des enquêtes sont menées, des responsables évincés.

Mais la reprise en main de la presse sonne la mort prématurée des débats. Les aberrations de la justice vident les procès de toute substance. La répression s'abat sur ceux - pétitionnaires, militants, avocats... - qui réclament des comptes aux responsables. Comme pour Zhao Lianhai, porte-drapeau des parents d'enfants contaminés par le lait à la mélamine, aujourd'hui encore surveillé et bloqué à son domicile.

 

Cette fois-ci, les réseaux sociaux sont en ligne de mire : les fournisseurs de services de microblogs (comme Sina Weibo) ont reçu instruction de faire plus d'efforts pour bloquer les "rumeurs". Des internautes influents, à l'instar de Wen Yunchao, très actif lors de la catastrophe ferroviaire, ont vu leur compte Weibo suspendu. En outre, des dispositifs mis en place par les organes de propagande s'efforcent de "guider correctement l'opinion publique". Les "informations positives" sont mises en avant, par le biais notamment de commentateurs qui se font passer pour des internautes ordinaires.

Or, dans la guerre de l'information, plus la parole officielle occupe le terrain, moins elle est crédible : à force de voir la presse mise au pas et Internet contrôlé et manipulé, plus personne n'y croit en Chine. Ainsi, nombre de Chinois persistent à penser que l'incident du TGV n'a pas fait 40 morts... mais plusieurs centaines.

Qu'il soit doux et diffus, ou bien brutal et direct, ce contrôle permanent fournit un parfait terreau à la rumeur, juge Hu Yong, professeur de journalisme à l'université de Pékin, dans un essai publié en août par le site de l'Observateur économique. Et tous les efforts déployés pour s'attaquer à celle-ci sont voués à l'échec, car "les mensonges officiels dépassent les rumeurs populaires, et ce sont eux qui constituent la plus grande source d'interférence et d'obstruction dans la quête de vérité". Rien n'est plus propice "à la diffusion de rumeurs et à la panique sociale que le silence des médias, ou le fait qu'ils deviennent tout à coup les porte-parole des autorités", juge-t-il.

 

Cet enlisement de la confiance est certes aggravé par une lourde dette de mémoire et de vérité de la part d'un Etat-parti qui a toujours fui ses responsabilités. Alors que la société chinoise est désormais en pleine maturation, il lui impose un mode de gouvernance qui subordonne les notions d'information du public, de droit de savoir ou même de défense des consommateurs aux impératifs du maintien de la stabilité - et du système politique en vigueur. Sans cesse frustrée, l'exigence de vérité de la part des citoyens nourrit un ressentiment croissant, qui laisse se profiler déjà, derrière la question de la crédibilité, une autre crise, celle de la légitimité du pouvoir.

Dans le roman d'anticipation Les Années d'or, écrit en 2009 par l'auteur hongkongais Chan Koonchung et interdit de publication en Chine, le Parti communiste a trouvé une parfaite parade à la défiance qui gronde : on est en 2013, l'Occident s'est effondré économiquement deux ans auparavant. La Chine est prospère. Et ses citoyens sont étrangement béats. On leur a inoculé un vaccin qui provoque une amnésie sélective...

 

Brice Pedroletti (Correspondant à Pékin). Le Monde.fr, 6 septembre 2011

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