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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Redeyef, le ras-le-bol des sit-in

 

Il y a quatre ans, des milliers de Tunisiens ont lancé la première pierre contre le régime dictatorial de Ben Ali. C’était à Moularès, à Metlaoui, à Gafsa, et surtout à Redeyef. Les Tunisiens du bassin minier se sont soulevés pour défendre des revendications, selon eux, «éternelles» mis qui semblent toujours d’actualité un an après la révolution.

 

 

Les habitants de Redeyef ne comptent plus les soulèvements: La révolution a dure depuis six mois, un an, quatre ans … ou même pour certains, un siècle. La pauvreté, la marginalisation et la souffrance (depuis la création de la Compagnie des Phosphates de Gafsa en 1898) sont devenues leur quotidien. La ville tire sa richesse de sa production de phosphates.

 

En 2008, la révolte sociale avait contesté les modalités du concours de recrutement à la CPG et le chômage croissant dans la région. Le mouvement avait été entériné six mois plus tard et pourtant, le 5 janvier 2012, au local de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens à Redeyef, la commémoration du soulèvement de 2008 résonne encore dans le contexte actuel. Devant une foule attentive, Adnene Hajji, porte parole du mouvement du bassin minier à Redeyef, prononce son discours.

 

«Pas question de négliger un seul point de nos revendications légitimes! Le nouveau gouvernement n’a plus le choix! Il doit nous écouter!  Peuple de Redeyef! Vous qui avez fait les premiers pas de cette révolution tunisienne ! Il est temps que vous récoltiez les fruits de ces années sèches, rudes et tristes de pauvreté et de souffrance!» Des applaudissements jaillissent de toute part, accompagnés par  le célèbre slogan «Fidèles ! Fidèles au sang des martyrs !».

 

Peu de temps après, deux voitures luxueuses arrivent. C’est le nouveau ministre des affaires sociales, Khalil Zaouia, qui vient pour sa première visite en tant que ministre à Redeyef. Sans protocole, ni garde du corps, le ministre prend le même micro que Adnen Hajji et s’adresse au public. «Nous allons trouver des solutions rapides et efficaces à tous les problèmes de Redeyef… Du chômage, à l’éducation passant par la santé… nous allons constituer un comité permanent qui va étudier les dossiers…» explique le ministre en rappelant qu’il était parmi les premiers membres du comité de soutien des militants du bassin minier en 2008.

 

Avant de rentrer, Khalil Zaouia s’est entretenu avec Adnen Hajji et un représentant de la CPG, au cours d’une réunion de travail pour discuter la possibilité d’arrêter le sit-in des chômeurs de Redeyef qui a duré plus de six mois dans les locaux de la Compagnie des Phosphates. «Il est venu pour ça ! Pour nous persuader qu’il faut arrêter le sit-in, ni plus ni moins … et en contre partie ? Que des promesses !! Y en a marre des promesses !!» nous confie, Omar Maghzaoui, l’un des jeunes sit-inneurs en sortant des locaux de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens où se déroulait la réunion à huit clos avec le ministre.

 

Omar a 23 ans. Il est fils d’un ancien minier retraité qui touche 120 dinars (60 euros) par mois  Malgré son diplôme de technicien supérieur en maintenance industrielle et son statut de fils d’un minier retraité (qui selon le règlement interne de la CPG, favorise l’embauche), Omar n’a pas réussi à intégrer la compagnie. «Nous avons tout essayé. Nous avons envoyé des fax tous les jours à la CPG. Nous avons essayé de rencontrer le gouverneur, puis le délégué de l’Etat, puis même la police … personne n’a voulu nous écouter… le syndicat à travers Adnen Hajji a essayé de négocier avec la compagnie… mais sans résultat. Nous n’avions plus aucun ressort et c’est pour cette raison que nous avons entamé le sit-in… » explique Omar très en colère du ministre des affaires sociales qui, d’après lui, n’a pas voulu parler avec lui et les jeunes du sit-in.

 

Dans les rues sèches et poussiéreuses de Redeyef, la rumeur a commencé à circuler : «le ministre a convaincu Adnen d’arrêter le sit-in…».  Même les journalistes ont relayé l’information avant de vérifier. Après deux jours, la réponse est claire, le sit-in paralyse l’activité de la ville, mieux vaut trouver une alternative : «nous n’allons pas arrêter le sit-in. C’est juste une suspension d’un mois. Nous voulons adresser par cette suspension un message au gouvernement et au peuple tunisien : nous voulons bien croire aux promesses et nous voulons tourner la page…maintenant c’est aux responsables de la CPG et au gouvernement de jouer…» explique Adnen.

 

C’est ainsi que les sit-inneurs ont décidé de donner une chance au nouveau gouvernement pour trouver des solutions et répondre aux demandes qui ne datent pas du 14 janvier mais d’au moins quelques dizaines d’années. En réalité, les chômeurs en sit-in portent avec eux des demandes qui concernent toute la région du bassin minier comme la régularisation de la situation des retraités prématurés qui attendent une indemnisation depuis des années. Ou comme le dédommagement des familles des martyrs et blessés de 2008 et de 2011 (d’après les militants de Redeyef, la Compagnie des Phosphates est impliquée dans le payement des policiers qui ont tiré sur les foules lors des manifestations). D’autres éléments témoignent d’une crise qui s’étend avec le financement du développement de la région qui souffre d’un manque flagrant d’infrastructures pour l’éducation, la santé, la culture, le sport et le loisir … sans oublier les victimes des accidents de travail abandonnées aussi à leur sort. La ville compte 62% de chômeurs diplômés, une école et une salle de fête pour environ 27 000 habitants.

 

Devant ces revendications, la Compagnie des Phosphates garde ses portes fermées devant toute négociation depuis plusieurs mois. Quelques sources proches de la direction affirment que Kais Dali, le PDG de la compagnie, avait l’intention, juste après la chute de l’ancien régime, de régler la situation des chômeurs et d’engager plusieurs projets dans la région pour le développement et la santé. «Après quelques mois, Kais Dali a confié à l’un de nos camarades que d’autres têtes dans le gouvernement provisoire de Béji Caïd Sebssi bloquent la concrétisation de ses promesses.» nous a affirmé un des militants du bassin minier.

 

Ce blocage semble aussi être accompagné aussi par une large compagne médiatique qui met l’accent sur les pertes de l’Etat en exportation de phosphate causées par le sit-in. Ces pertes sont évaluées à 900.000 dinars par jour. «Une raison de plus pour maintenir le sit-in. Si la CPG avance ces chiffres hallucinants comme pertes, quoi dire alors d’une centaine d’années de production et de gain ? Cela veut dire qu’une petite partie de ces sommes, qui pourrait bien exister, peuvent résoudre tous les problèmes de la région. Cela montre surtout que ce blocage n’est pas dû à un manque de moyens mais plutôt à une politique corrompue basée sur le favoritisme.» explique Adnen Hajji en martelant la table du syndicat avec sa main.

 

D’ici un mois, Redeyef et toute la région du bassin minier, resteront dans l’attente qui dure depuis des années. Entre désespoir et révolte, le destin du bassin minier ne semble pas avancer vers les idéaux de dignité et de liberté promis par la Révolution. Mais la question qui domine au sein des chômeurs reste encore en suspens: le gouvernement actuel, est-il capable de changer le destin du Sud tunisien?

 

Henda Hendoud, 14 janvier 2012. Lien : le blog Tawa fi Tunis

 

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