Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Marc-Olivier Bherer

 

Face à la montée du rival chinois, le doute s'est installé aux Etats-Unis et Uncle Sam cherche à se rassurer. Zbigniew Brzezinski et Robert Kagan, deux influents experts en géopolitique, viennent, chacun de leur côté, de publier à New York un essai pour récuser l'idée voulant que le pays a commencé son déclin. Ces deux hommes, que tout oppose sur le plan politique, sont pour une fois d'accord, la suprématie militaire et économique des Etats-Unis n'est pas menacée.

Pour Chris Hedges, ancien reporter de guerre pour le New York Times, le péril est bien réel. Loin d'être de dimension internationale, il est intérieur. Dans L'Empire de l'illusion, Chris Hedges opère une plongée dans l'Amérique spectaculaire, dans les excès de la virilité telle que définie par la petite lucarne, et dans le délire managérial qui demande aux travailleurs précarisés d'adhérer aux valeurs d'un libéralisme débridé. Un sombre tableau encore noirci par une presse complaisante envers cette volonté de puissance et des universités davantage au service de l'élite que du savoir.

Rien de bien nouveau là-dedans. Mais Chris Hedges parvient à faire ressentir un troublant vertige. Il débute en s'intéressant au catch, ce sport-spectacle qui mêle corps bodybuildés et querelles d'opérette entre les "bons" et les "méchants" personnages incarnés sur le ring par les lutteurs. C'est un peu l'équivalent du feuilleton télé "Les Feux de l'amour", mais pour le marché masculin. S'y trouve représentée une société détraquée, où l'arbitre est impuissant à faire respecter les règles. La morale de ce spectacle ? " Tu triches ou tu meurs", résume Chris Hedges.

Cette fausse ressemblance avec la réalité est trompeuse et endort le téléspectateur, selon lui. Certes les combats mis en scène opposant les plus riches aux plus pauvres s'inspirent des actualités, comme le montre Chris Hedges en narrant différentes saynètes entre gladiateurs. Mais au final, le spectacle reste un triomphe de la volonté, renforçant l'idée que l'échec est une affaire personnelle que l'on ne peut pas mettre sur le compte d'un système débridé. Bien sûr, tout cela "c'est du chiqué", personne n'y croit vraiment, à ces combattants de pacotille. L'illusion est donc parfaite. Le spectateur y croit sans y croire et s'enfonce ainsi dans une culture qui gomme toute authenticité.

 

Ancien séminariste, Chris Hedges se découvre tout à fait lorsqu'il visite "Sin City", la ville du péché, Las Vegas, "le cœur corrompu et volontairement dépravé de l'Amérique", comme il le dit. Il s'y rend pour assister au Salon annuel de l’industrie pornographique. Son exposé tourne alors au cauchemar. Patrice Roldan, ex-starlette du genre, lui raconte ses mésaventures dans cet univers sordide. L'exposé est écœurant. La violence et le mépris envers les femmes quasi sans limite. Cette perversité n'est pas non plus sans effet.

 

Analphabétisme et misère

 

Comme le rappelle Chris Hedges, les photographies de détenus prises par des soldats américains à la prison irakienne d'Abou Ghraib étaient directement inspirées par la pornographie. Les prisonniers étaient contraints de simuler des actes sexuels. De nouveau se trouve employé "le langage d'un monde sans pitié".

La culture plus complexe transmise par l'écrit pourrait donner les outils pour remettre en question cette vaste illusion. Mais l'analphabétisme et la misère vont croissant aux Etats-Unis. Et l'image reste un réconfort pour une population dont la situation s'aggrave.

On pourrait juger une telle lecture insoutenable. Le récit dressé par Chris Hedges forme cependant un étonnant millefeuille. Il alterne des scènes de cet "american delirium" et une réflexion sur la société du spectacle nourrie par de nombreuses et longues citations d'auteurs variés. Sont notamment convoqués pour dénoncer ce déclin moral le philosophe John Ralston Saul, le biologiste Jared Diamond, le théoricien de la communication Neil Postman et bien d'autres. C'est le choc entre les lettres et l'image. La lutte n'a alors plus rien de feinte.

 

Marc-Olivier Bherer, 21 avril 2012. Le Monde.fr

L'Empire de l'illusion, Chris Hedges, Lux éditeur, 272 p., 20 euros

 

 

Les banques de Wall Street broient du noir

Par Anna Villechenon

 

Cela fait déjà quelques semaines que l'avenir des banques américaines tourne franchement à l'orage. Si elles avaient passé avec succès, pour la majorité d'entre elles, les tests de résistance mi-mars, leurs résultats du premier trimestre sont plombés par d'importantes pertes. Le secteur, en pleine mutation, doit par ailleurs faire face à des rebellions internes sans précédent et à une fuite inquiétante de leurs meilleurs éléments.(…)

 

(…) Des rebellions retentissantes

 

Plus qu'un pavé dans la mare, c'est l'opprobre général qu'a jeté sur Goldman Sachs Greg Smith - un employé de la banque d'affaires -, provoquant un séisme dans le monde de la finance. L'ancien banquier expliquait, dans une tribune publiée en mars dans le New York Times, pourquoi il quittait la société, dénonçant le fonctionnement "plus toxique et destructif que jamais" de cette entreprise puissante et secrète qui met "l'intérêt du client au second plan".

Autre coup de théâtre, le refus, mercredi, des actionnaires de Citigroup de valider le plan de rémunération de leurs dirigeants, et ce, sur les recommandations de deux cabinets de conseils. Cette révolte surprise pourrait même faire jurisprudence et s'étendre à d'autres établissements.

 

Des banquiers stars en fuite

 

Plusieurs grands noms de la finance ont récemment quitté, tour à tour, leurs célèbres employeurs. Andrea Orcel fut le premier, fin mars, à délaisser ses fonctions de responsable de la stratégie de la banque de financement et d'investissement chez Bank of America Merrill Lynch.

Moins discret, Ian Hannam, le président de la division marchés financiers de la filiale londonienne de JP Morgan, a été contraint de présenter sa démission, début avril, sur fonds de soupçon de délit d'initié. Une semaine plus tard, c'était au tour de Yoël Zaoui, co-directeur de la branche fusions et acquisitions - une promotion acquise seulement un an auparavant - de quitter Goldman Sachs.

Retraite ou démission, départ volontaire ou forcé, le départ de ces banquiers est révélateur de la mutation que subit le secteur depuis la crise financière, entre suppression de postes, diminution des bonus et nouvelle réglementation.

Le malaise des géants de Wall Street s'étale désormais au grand jour. Et à ceux qui s'en étonnent - comme Jamie Dimon, le PDG de JP Morgan Chase -, Joe Nocera, éditorialiste au NYT, répond sobrement dans une colonne intitulée "Pourquoi les gens haïssent les banques"que la crise financière "est le résultat direct de pratiques mesquines et souvent illégales de la part des banques, qui ont causé le malheur indicible de millions d'Américains".

 

Anna Villechenon, 20 avril 2012. Texte intégral : Le Monde.fr

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