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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Les victimes d'asphyxie ont le corps qui gonfle, comme les noyés. Le corps gonfle et la tête du cadavre, brûlée de l'intérieur, devient noire. J'ai cliqué très vite pour tout faire disparaître, mais pas assez vite. Depuis, quand j'allume le gaz, je vois des têtes noires.

 

Clémence a eu l'idée de faire un taboulé pour le dîner. Personne ne savait vraiment comment faire cuire la semoule, alors on a versé de l'eau bouillante sur les grains à plusieurs reprises, remué, versé encore, jusqu'à que tout colle et qu'on constate que la semoule était trop cuite. Une fois coupée en petits morceaux, la branche de persil a embaumé toute la cuisine.

 

Un journaliste du quotidien al-Ahram a été abattu à un barrage. Un collègue, présent dans la voiture, lui a survécu : il est à l'hôpital. Les deux hommes ont roulé à travers le barrage sans freiner, affirme la télévision d'Etat. Quand l'ami hospitalisé déclare qu'au contraire, ils se sont arrêtés pour montrer leurs papiers, un nouveau communiqué tombe : le bavard ira en prison. C'est lui qui a tiré sur les militaires, dit la dernière version officielle.

 

Maartje m'a offert un pied de jasmin, un Grand Duc de Toscane, m'a t-elle dit, acheté au marché de Sayeda Zeinab le matin. Si tu fais sécher les fleurs, dit Dalila, qui sait ressusciter les espèces les plus sèches et les plus poussiéreuses (je l'ai vu faire avec un aloe vera), tu peux les mettre dans ton thé.

 

Moubarak est sorti de prison. Cette fois, il n'y a personne devant l'académie de police avec des fausses potences et des têtes de mort pour réclamer justice. Le mot impunité apparaît tatoué en gras sur les toits de la ville. 

 

Le vendredi a été calme. « Normal » acquiert aujourd'hui une densité nouvelle. A dix-neuf heures, les gens se sont évaporés des rues mais, dans la journée, on se serait presque surpris à se plaindre de la chaleur. Il n'y a pas eu de morts : c'est ça, la normalité. 

 

Les jours où il ne se passe rien sont plus décevants que les autres. On attend toujours un peu qu'il survienne quelque chose de pire. On envisagerait presque de débrancher Twitter, d'aller à la piscine, de manger italien, mais on ne sait pas à quel moment on a le droit de commencer à penser à autre chose et dans le doute, on continue à ne rien faire. 

 

On recommencerait presque à esquisser des projets pour le week-end et pour le pays, parce que c'est notre condition, d'être des bêtes résilientes, des machines à espoir, et puis on se retrouve à attendre, à côté d'un ventilateur, de savoir si le couvre-feu sera ou non étendu jusqu'à 21h.

 

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