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Publié par Saoudi Abdelaziz

Les chercheurs scientifiques continuent de mettre leurs laboratoires au service de la publicité. Ils auraient découvert que le spectacle du terrorisme pousse les gens à acheter. Les films violents aussi. Les lois du marché sont inexorables et la conclusion saute aux yeux. Nous aurons encore plus de violence réelle ou fictive sur les écrans. Et encore plus de chercheurs pour triturer nos neurones et y découvrir la meilleure manière de nous faire acheter leurs gadgets.

 

La mort à la télé donne envie d’acheter

 

 

Cela s'appelle la théorie du management de la terreur (TMT). Et cela dit, pour schématiser, que l'homme moderne, qui n'a plus autant que par le passé à se battre pour sa survie au jour le jour, passe beaucoup de temps à raffiner les constructions symboliques (culture, estime de soi) qui servent de paravents à sa peur de mourir. Comme une version sophistiquée de l'instinct de préservation qui ne l'a jamais quitté. Plus de deux cents études expérimentales ont, au cours de ces quinze dernières années, confirmé différents aspects de cette théorie. Notamment le fait qu'à toute manifestation de la mort, chacun combat cette angoisse primordiale en renforçant les comportements valorisés par sa culture. Or, dans notre culture occidentale, la possession de biens matériels constitue un élément fondamental du système de valeurs. La conclusion logique consiste à prédire qu'une plus grande présence de la Camarde renforcera les comportements de consommation.

 

Une confirmation semble en avoir été apportée après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Comme l'a rappelé en 2007 une étude française, suite au 11-Septembre, "les Américains ont acheté des biens immobiliers et des automobiles en quantité record et se sont arraché de l’électroménager, des meubles et des gadgets électroniques, au point que d’octobre à décembre, la consommation grimpa à un rythme de croissance de 6 %. Or, ces faits peuvent être interprétés au regard de la théorie du management de la terreur : pour soulager un état d’anxiété face à la mort, subtilement présent aux franges de la conscience dans les jours et les semaines qui suivirent ces événements dramatiques, les citoyens américains ont tenu, en moyenne, à se valoriser au sein de leur culture en adoptant des comportements sous-tendus par les valeurs solidement ancrées dans la culture américaine, telles que le matérialisme. Cette valorisation aurait pour effet d’augmenter l’estime de soi, et de soulager ainsi l’anxiété face à la mort en atteignant une forme d’ « immortalité symbolique »."

 

Je dépense donc je suis. Pour tester cette hypothèse, le chercheur israélien Ilan Dar-Nimrod (université de Rochester, Etats-Unis) s'est focalisé sur le lieu où mort et incitation à la consommation se concentrent le plus : la télévision. Les Américains en consomment en moyenne plus de 5 heures par jour tandis que les Français se contentent (si l'on peut dire) de 3 heures et 47 minutes. Des deux côtés de l'Atlantique, les séries policières sont légion sur les petits écrans, ainsi que les documentaires ou magazines consacrés à des faits divers, sans oublier les journaux télévisés et leur content – leur quota ? – de crimes, attentats, accidents, etc (un livre déjà ancien, paru en 1992, Big World, Small Screen, estimait qu'au moment de quitter l'école primaire, un enfant américain avait en moyenne assisté à 8 000 meurtres sur petit écran). Et, évidemment, toutes ces émissions sont encadrées voire découpées en tranches par des publicités.

 

Pour estimer l'impact de la mort "vue à la télé" sur l'efficacité des réclames et l'envie d'acheter, Ilan Dar-Nimrod a mené la petite expérience suivante avec une centaine de cobayes canadiens. Comme il l'explique dans l'étude qu'il a publiée dans le numéro daté mars-avril du Journal of Social Psychology, les participants à l'expérience ont d'abord regardé une vidéo de 10 minutes extraite de la série A la Maison blanche, ne contenant aucune allusion à la mort, suivie de la diffusion de quatre spots publicitaires (pour une voiture allemande, une voiture sud-coréenne, un fast-food et des jeans). Ensuite, ils ont visionné un extrait de la série Six Feet Under, au cours duquel un bébé succombait au syndrome de la mort subite du nourrisson, suivi là encore de quatre réclames (pour une autre marque de voitures allemandes, une autre auto sud-coréenne, une autre chaîne de restauration rapide et d'autres jeans). Au terme de chacune de ces deux parties, les personnes commençaient par mettre une note à l'extrait regardé. Puis elles évaluaient l'attractivité des produits présentés dans les publicités et leur désir de les acquérir. Ceux visionnés après l'extrait de Six Feet Under ont été jugés plus attractifs que les autres. Un indice favorable à la théorie de la TMT.

 

Mais Ilan Dar-Nimrod a craint un biais : le passage de Six Feet Under ayant été plus apprécié que celui d'A la Maison blanche, cela a pu déteindre sur l'envie d'acheter les produits vantés dans les publicités. Le chercheur israélien a donc mené une autre expérience, cette fois avec des extraits de films : un morceau de Forrest Gump (pour l'extrait sans mort) et le passage final de Voyage au bout de l'enfer, au cours duquel le personnage interprété par Christopher Walken se tire une balle dans la tête lors d'une séance de roulette russe. A chaque fois, une série de spots publicitaires suivait l'extrait. Pendant les évaluations, Ilan Dar-Nimrod a glissé un test supplémentaire afin de vérifier si l'idée de mort s'était imprimée dans l'esprit des participants : il s'agissait de compléter 14 mots auxquels manquait une ou plusieurs lettres. Dans 6 cas sur 14, la solution pouvait être soit un mot neutre, soit un mot en rapport avec la mort. Par exemple, _RAVE pouvait être résolu en BRAVE ou en GRAVE (qui, en anglais, signifie la tombe). Après avoir vu l'extrait de Voyage au bout de l'enfer, les cobayes trouvaient davantage de mots liés à la mort qu'après l'extrait de Forrest Gump. Et les publicités ayant suivi la roulette russe fatale leur semblaient plus efficaces, alors même qu'ils n'avaient pas préféré ce passage...

 

Consommer en réaction à la mort, pour montrer qu'on est bien vivant. Avoir pour être, en quelque sorte. Si d'autres études confirment les résultats d'Ilan Dar-Nimrod, il est permis d'imaginer que de grandes marques auront l'idée de financer la production de nouveaux feuilletons remplis de tueurs en série tous plus performants les uns que les autres... Il n'y a pas loin de la théorie du management de la terreur au marketing par la mort.

 

Pierre Barthélémy, 3 mai 2012. Passeur de sciences

 

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