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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

« Au bout de neuf mois de manifestations pacifiques, Assad a réussi à détourner ses opposants de leur plan initial pour les contraindre à l’opposition armée ». Wassim Nasr développe dans le texte ci-après une analyse intéressante sur les manœuvres du régime syrien pour empêcher une alternative politique s’appuyant sur les mouvements populaires pacifiques.

 

Assad reprend-t-il l’initiative ?

 

Par Wassim Nasr, 21 février

 

L’Armée Syrienne Libre (ASL) et d’autres groupes armés ont augmenté leur nombre d’opérations visant les forces de sécurité du régime. Ces groupes de déserteurs - en majorité des conscrits - sont désormais reconnus par le Conseil National Syrien (CNS). La pression internationale sur le régime baathiste s’accentue. Plusieurs pays arabes, après la réunion de la Ligue Arabe, ont annoncé leur soutien à l’opposition et les dernières déclarations des responsables occidentaux sont sans ambigüité vis-à-vis du président syrien. D’un autre côté, le ministre de l’Intérieur irakien, Adnan el-Assadi, annonce que des djihadistes, des armes et des munitions passent en Syrie pour aider l’insurrection armée. Les jours de Bachar el-Assad sont-ils réellement comptés ? Ou sommes-nous face à une mise-en-scène macabre montée de toutes pièces par un régime qui distribue les rôles pour garder la main ? Une mise-en-scène qui permettrait de glisser d’une « solution » sécuritaire à une « solution » militaire.

Le fait que certaines localités soient effectivement tombées entre les mains des opposants, pousse certains à compter les jours du régime. Mais ces évènements peuvent cacher un état de fait bien différent.

Si on prend l’exemple de la ville de Zabadani - hâtivement comparée à Benghazi - on réalise qu’il est inconcevable qu’Assad ne puisse reprendre le contrôle de cette ville enclavée à quelques kilomètres de la capitale Damas, proche de la frontière libanaise et jouxtant une zone (côté libanais) sous le contrôle du Front Populaire de Libération de la Palestine-Commandement Général (FPLP-CG) depuis des décennies. (1) alors même que le régime a refusé de céder des villes et des villages aux confins du pays (Jisr-el-Choughour, Hama, Deïr el-Zour,…). Si la 4
e brigade, commandée par Maher el-Assad frère du Président, accepte de négocier son retrait de Zabadani, c’est en sachant que la ville sera facile à reprendre une fois qu’elle aura servi d’ « alibi » pour une campagne militaire sur tout le territoire. Cette campagne militaire d’ampleur nationale a débuté la nuit du 3 au 4 février à Homs (avec le bombardement du quartier de Khaldyé) et se poursuit avec l’offensive pour reprendre Zabadani.

 

Assad pose les règles du jeu

Tous ces évènements nous amène à constater que le régime baathiste a réussi à conduire les opposants dans l’arène de son choix. Au bout de neuf mois de manifestations pacifiques, Assad a réussi à détourner ses opposants de leur plan initial pour les contraindre à l’opposition armée. (2) Dès sa première apparition (1er avril 2011) le président syrien n’a pas changé de discours. Il affirme combattre « des terroristes et des bandes armées ». La militarisation de la révolution sert donc en partie les desseins d’Assad.

Ce nouveau paradigme permet au président syrien de reprendre l’initiative sur le terrain. Une partie de la communauté internationale reconnait d’ailleurs que deux camps se battent pour le pouvoir en Syrie. Ce qui en soit est une réussite pour Assad, un tour de force que Mouamar Kadhafi n’a pas réussi : le Guide est resté l’oppresseur et les puissances occidentales ont occulté la réalité d’une guerre civile qui se poursuit aujourd’hui même dans les rues de Tripoli.

 

L’internationalisation serait-elle la solution ?

Le drame syrien en est à ses premiers épisodes, mais paradoxalement «l’internationalisation» de la question syrienne fera aussi le jeu d’Assad. Le président syrien n’a cessé d’affirmer que son pays faisait face à un complot occidental. Donc si le dossier syrien est saisi par le Conseil de Sécurité - sous la 7e clause, qui permettrait le recours à la force - Assad aura sa « preuve » que l’ONU toute entière est à la solde des puissances occidentales.

On remarque que les pays arabes où les mouvements révolutionnaires ont réussi sont ceux où la thèse de la « menace extérieure » n’était plus crédible pour la population. Ce fut le cas de la Tunisie, de l’Egypte et même de la Libye, malgré l’intervention de l’OTAN. Tandis que dans les pays pionniers où cette menace était malheureusement « réelle » - comme au Liban en 2005 où les manifestations ont mené au départ de l’armée syrienne après trente ans d’occupation, ou en Iran en 2009 avec la révolution verte - la révolution n’a pas abouti. La Syrie est dans ce même cas de figure : une partie de la population demeure convaincue que le « danger extérieur » est bel et bien réel. En cas d’intervention étrangère, il sera difficile de détourner ceux qui soutiennent Assad, ou même ceux qui n’ont pas encore pris une position, au profit de la révolution. Plus encore, les Chabihas qui se battent pour Assad verront leur «cause » légitimée. On entrera alors dans une guerre civile semblable à celles qui ont ravagé l’Irak ou le Liban.

Finalement, on peut constater que dans le cas de figure actuel, tous les scénarios demeurent possibles. La Syrie n’est qu’au début d’un tunnel, qui s’annonce long, sombre et plein d’embuches. Assad mène la danse à nouveau, suivant ses propres règles, jusque dans l’hémicycle onusien : le représentant de la Syrie aux Nations unies traite de fou « un dirigeant qui bombarde ses villes la veille d’un examen de situation au Conseil de Sécurité » et accuse l’opposition de bombarder Homs « pour influer sur la décision » de ce même Conseil. Au même titre que le meurtre de Gilles Jacquier : ce qui était inconcevable il y a quelques mois relève désormais du possible… Assad sème le doute, il a tout simplement repris l’initiative.

Wassim Nasr, 21 février 2012, analyste Proche et Moyen-Orient, diplômé d’Iris Sup’

Publié par Affaires stratégiques.info

Notes

(1)Même après le départ des troupes syriennes en 2005, l’Etat libanais n’a pas réussi à reprendre le contrôle de cette zone qui demeure interdite aux forces de l’ordre libanaises.
(2)Les autorités algériennes ont usé des mêmes stratagèmes dans les années 1990 pour pousser le Front Islamique du Salut (FIS) à la confrontation armée. Le pouvoir algérien, sachant que la bataille politique était perdue, s’est engagé, entraînant ses opposants avec lui, dans une bataille « sécuritaire », qu’il était sûr de gagner.

 

C’est à la société civile de renverser El Assad

 

L’opposant historique, Michel Kilo, appelle les « comités de base » à prendre le pouvoir et se méfie des soldats déserteurs.

 

Le Figaro - L'opposition syrienne paraît divisée. Comment y remédier?

Michel Kilo - Il y a le mouvement populaire, qui est proche des intellectuels, et l'opposition des partis organisés, comme le Conseil national syrien à l'extérieur ou le Comité national de coordination (CNC) à l'intérieur. Mais ces formations ont toujours été en retard sur le mouvement historique du peuple.

 

Que pensez-vous de l'annonce de la création d'un Conseil militaire, dirigé par le général déserteur Moustapha al-Cheikh?

Avec quelques milliers de soldats, qui ne constituent pas une armée, il veut s'attaquer à une armée de 400.000 soldats! Il va plonger le pays dans un chaos sans fin. C'est de la folie. Protéger les civils, d'accord. Mais on ne peut pas créer l'illusion d'une guerre contre le régime. Et puis nous ne voulons pas, après la victoire, être à nouveau gouvernés par des militaires. Les militaires doivent obéir aux politiques.

 

Alors, quelle est la solution?

On ne peut pas se contenter de dire qu'on veut faire tomber le régime. Il faut dire comment. Au début, nous, les intellectuels, nous avons proposé le dialogue national.

 

Le dialogue avec qui?

Avec tout le monde, même avec le régime. Le but était de gagner à notre cause de nouvelles couches de la population. Bien sûr, le régime aurait refusé de céder. Mais c'était justement le but: montrer aux indécis qu'il y avait une solution politique et que le régime la refusait. À ce moment-là, descendre dans la rue était légitime.

 

Est-on maintenant dans une impasse?

Oui. Le régime ne peut pas obliger les manifestants à quitter la rue, et les manifestants ne peuvent pas faire tomber le régime. Ses récents discours montrent que Bachar el-Assad est un homme désespéré. Tout ce qu'il promet, c'est une «guerre contre le terrorisme» avec laquelle il croit obtenir le soutien de l'Occident, ou lui faire peur. Mais c'est une idée fausse. À Homs, le cœur de la rébellion, il n'y a aucun islamiste dans le comité qui dirige la révolution. Maintenant, je crois que Bachar el-Assad veut régionaliser le conflit: faire appel à l'Iran et au Hezbollah, des Irakiens, et menacer les pays du Golfe d'une guerre longue.

 

Que proposez-vous?

Les révolutionnaires sont en train de mieux organiser les forces populaires, de convaincre les couches neutres de participer au mouvement. Ils poussent maintenant à la formation de comités de base partout dans le pays. Ce sont eux qui formeront le futur gouvernement de la Syrie, avec le CNS ou les partis de l'intérieur. En Europe, dans les pays de l'Est, ce sont les intellectuels, la société civile qui ont renversé les dictatures. Nous avons lutté pendant 50 ans contre le régime. La plupart des gens du CNS vivent à l'extérieur depuis longtemps, ils étaient presque inconnus du peuple.

 

Le peuple syrien peut-il tenir encore longtemps?

Jusqu'à la fin de l'histoire. J'ai posé la question à des personnes à Deraa. Elles m'ont répondu: «Nous n'avons pas le courage d'arrêter.» S'ils arrêtent, la répression sera comparable à celle qui s'est abattue sur Hama en 1982, où il y a eu 46.000 morts.

 

Le départ de Bachar el-Assad est-il inévitable?

Il est nécessaire pour trouver une solution.

 

Vous allez renter en Syrie. N'est-ce pas dangereux?

En Syrie, des gens meurent tous les jours pour la liberté. Il est honteux d'avoir peur.

 

Propos recueillis par Pierre Prier, 18 janvier 2012. Le Figaro.fr

 

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