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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

DR- En reportage en  Syrie, le 5 juin dernier, le journaliste chrétien, de terrain, Henrik Lindell écrivait dans le journal  La Vie : « la situation politique est bloquée, aussi bien en Syrie qu'au niveau international. Ni le régime d'Al-Assad, ni la partie visible de l'opposition armée ne peuvent prétendre à une représentativité populaire. Et entre les deux camps, la majorité silencieuse n'a aucune possibilité de construire une alternative politique ». Il pense que le gouvernement français doit reconsidérer sa politique syrienne.

 

Nouvel article hier 

 

 

 

 

 

Par Henrik Lindell

 

   

 

Le député indépendant d'Alep, Boutros Merjaneh, appelle la France à réétudier le dossier syrien afin de privilégier davantage le dialogue.

Renvoyant dos à dos le régime et l'opposition armée, ce chrétien craint l'éclatement de son pays et l'arrivée en Syrie d'un islamisme violent, illustré par un nombre croissant de djihadistes dans les rangs de l'Armée syrienne libre.

 

   

 

Les combats font rage à Alep, votre ville, depuis plus de deux mois. Faut-il une intervention internationale ?

Une action militaire internationale aboutirait à une catastrophe encore pire que la situation actuelle. L'armée syrienne est encore très puissante. De surcroît, la Syrie en tant que pays pourrait exploser. Au nord, les Kurdes revendiquent déjà plus d'autonomie. La communauté internationale doit faire pression sur les belligérants pour les obliger à s'asseoir à la table des négociations. C'est seulement ainsi qu'on obtiendra un nouveau régime en Syrie et c'est le souhait de la majorité silencieuse dont je fais partie.


Mais comment obliger le pouvoir syrien à négocier ?

Actuellement, ce sont surtout la Russie et l'Iran, ses alliés les plus proches, qui pourraient le convaincre. C'est sous la pression des Russes que le régime a tenu récemment deux réunions à Damas avec l'opposition non armée. Les Occidentaux, notamment les Français, se contentent d'exiger le départ de Bachar al-Assad tout en soutenant l'opposition. Ils n'ont obtenu que le durcissement du régime, qui s'enfonce dans le jusqu'au-boutisme.


 

La France s'est-elle trompée d'analyse ?

Je pense que ni l'ancien, ni le nouveau gouvernement français n'a bien étudié ce qui se déroule en Syrie depuis le début du conflit en mars 2011. Ils ont cru que la situation était comparable à celle de la Tunisie, de l'Egypte ou de la Libye. C'était faux. Ils ont gravement sous-estimé la capacité du régime à survivre. Paris aurait dû appuyer davantage les réformes qui allaient dans le sens du pluralisme faites par Bachar al-Assad avant que la guerre éclate. Au lieu de cela, la France a coupé les relations diplomatiques, fermé l'ambassade et commencé à soutenir de facto l'opposition, dont l'Armée syrienne libre.


L'opposition armée semble surtout soutenue par certains pays arabes...

L'Armée syrienne libre est financée et armée par l'Arabie saoudite et le Qatar, les pires ennemis du pouvoir en place. Dans ses rangs, on compte environ 7000 combattants djihadistes venus de l'étranger. Nous les voyons de près. Tenez, la semaine dernière, à Alep, l'armée a tué deux francs-tireurs djihadistes : un était Pakistanais, l'autre Tunisien. Mais que viennent faire ces gens en Syrie ?! J'ai peur qu'on assiste à l'importation d'une forme d'islamisme qui n'avait pas d'assise en Syrie avant ce conflit.


Mais les actions de l'ASL, ne répondent-elles pas à la violence extrême de l'armée, responsable d'innombrables massacres et de torture systématique, même sur les enfants ?

Le régime de Bachar al-Assad est corrompu et son armée commet des crimes. Tout le monde est d'accord sur ce constat. Le régime porte une lourde responsabilité dans le déclenchement du conflit. Il a réagi avec trop de violence face aux premières manifestations de l'opposition en mars 2011. Mais une partie de l'opposition a pris les armes seulement trois mois après le début des manifestations. C'était trop tôt ! Le régime avait commencé à réformer le pays. Une grande partie du peuple syrien le soutenait dans ces efforts-là.


Jusqu'à la mi-juillet, Alep était relativement peu perturbée par le conflit armé. Pourquoi ?

Il y a toujours eu beaucoup de manifestations contre le régime. Et l'armée a réagi non sans violence. Entre le 15 mars 2011 et le 15 juillet 2012, ces affrontements ont fait une centaine de morts. Mais le 15 juillet, l'Armée syrienne libre est entrée à Alep. Depuis ce jour-là, on arrive à plus de 2500 morts. C'est la guerre. La situation est horrible. Et l'armée et l'opposition font comme si c'était la dernière bataille décisive. Aujourd'hui, Alep, capitale économique et industrielle de la Syrie, est une ville morte. Pas moins de 400 000 ouvriers sont au chômage technique. Il n'y a aucune production.


Vous êtes chrétien, à l'instar de beaucoup d'habitants d'Alep. Quelle est la situation de la minorité chrétienne en Syrie?

Les chrétiens (environ 10% des Syriens, ndlr) ne s'affrontent pas en règle générale. Ils n'acceptent pas non plus d'être armés, même quand ils sont contre le régime. Beaucoup ont peur d'un scénario à l'irakienne, c'est-à-dire d'une guerre qui se retourne contre les chrétiens. A Alep et ailleurs, les provocations se multiplient contre les chrétiens pour qu'ils prennent les armes. Les belligérants ont commencé à jeter des obus dans les quartiers chrétiens. Récemment, dans un village chrétien, 280 personnes ont été enlevées par des djihadistes. Ces provocations ne peuvent qu'accélérer l'exode des chrétiens, déjà massif.


Invité par l'ancien député UMP Etienne Pinte, vous avez rencontré plusieurs élus français lors de votre séjour à Paris. Quel est l'objectif ?

J'ai bon espoir que le gouvernement français réétudie le dossier syrien et qu'il soit moins enthousiaste pour l'armement de la Syrie. Il faut promouvoir le dialogue et des initiatives de réconciliation, pas l'opposition armée. L'urgence, c'est l'arrêt des combats.


Beaucoup dans l'opposition syrienne réclament pourtant des aides militaires...

En réalité, peu de Syriens le disent. Pensez-vous vraiment que ce peuple veut la poursuite des combats ? Que ceux qui prônent ce message se rendent à Alep ! J'ai assisté, à Paris, à une conférence du père Paolo dall'Oglio, qui a quitté la Syrie l'été dernier après avoir critiqué le régime. Il est très populaire dans certains milieux en France. Je le connais, car il était aumônier scout à Alep à une époque et nous l'avons reçu à la maison. Mais je n'arrive pas à comprendre son attitude. Il est enthousiaste devant l'idée d'armer l'opposition. Cela me fait peur. Est-ce un prêtre ou un homme politique ?


Craignez-vous qu'à terme, un pouvoir sunnite islamiste s'installe au pouvoir ?

Je crains les extrémistes sunnites, car ils importent un fanatisme religieux qui était rare en Syrie. Mais aujourd'hui, ces islamistes sont beaucoup moins nombreux que les sunnites modérés, qui, eux, ont la même position que moi. La Syrie n'est pas l'Egypte. Un des grands paradoxes dans ce conflit est que c'est nous, les modérés, musulmans ou chrétiens, qui constituons la majorité du peuple. Mais on ne nous entend pas. Nous ne sommes pas pour le régime, ni pour l'opposition armée. Nous voulons l'apaisement.

 

Propos recueillis par Henrik Lindell, 4 octobre 2012. La vie.fr

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