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Publié par Saoudi Abdelaziz

Derrière les faux-semblants médiatiques, Abed Charef détecte l’alternative à laquelle est confronté le patronat algérien : « Soit s'accommoder d'un pouvoir bureaucratique et rentier, et continuer à réaliser des transferts massifs de l'Etat vers le privé, ce qui serait de bonne guerre, car rien ne pousse le FCE à tuer la vache à lait; soit œuvrer pour l'avènement d'un pouvoir nouveau, moderne, capable d'instaurer une véritable compétition économique et une vraie transparence dans la gestion des biens du pays ».

 

 

 

Le discours ambigu du patronat

par Abed Charef

 

 

Le FCE plaide pour des mesures novatrices, mais il reste prisonnier de ses choix antérieurs. Des choix très lucratifs, tout de même.

Des cinquante propositions du Forum de chefs d'entreprises (FCE) à la plateforme élaborée par le réseau «Nabni», en passant par les multiples interventions des spécialistes, le débat économique semble connaitre une certaine vitalité en Algérie. Les écrits se multiplient, les experts sont choyés, les patrons sont, en apparence, écoutés, et les organisations patronales se sont imposées comme de puissants lobbies.

Cette euphorie dans le maniement des mots, et cette agilité dans le verbe, ne peuvent cependant occulter une autre réalité, beaucoup moins reluisante. Une réalité faite, d'une part, d'une indigence extrême dans la gestion des affaires du pays par un gouvernement impuissant et une administration hors jeu ; et d'autre part, d'une pauvreté tout aussi dramatique des propositions avancées par des acteurs qui font preuve d'une remarquable incohérence.

Du côté des gestionnaires, tout a été dit, ou presque. Quelques rappels suffiront à résumer le bilan du gouvernement et de l'administration. En premier lieu, deux affaires (affaire Khalifa, affaire Sonatrach) ont coûté à l'économie algérienne près de dix milliards de dollars. Cela représente dix pour dent du PIB. Aucun pays au monde n'a réussi à perdre autant d'argent en toute impunité.

Ensuite, l'Algérie affiche un taux de croissance de trois pour cent, alors qu'elle a les moyens de faire une croissance à deux chiffres. On citera également, à titre d'exemple, l'échec total de l'industrie automobile pour montrer l'indigence de la gestion du pays. Alors que le marché algérien devrait atteindre un demi-million de véhicules par an avant 2015, l'Algérie a réussi un autre exploit, celui d'éviter l'implantation de la moindre usine automobile dans le pays. Enfin, les importations algériennes ont dépassé les cinquante milliards de dollars, et restent toujours sans effet sur les exportations hors hydrocarbures, qui piétinent, elles, autour de deux milliards de dollars.

Ceci pour le bilan côté gouvernement. Mais que trouve-t-on de l'autre côté ? Le document le plus récent, publié par le Forum des chefs d'entreprise, en offre une bonne illustration. A côté de mesures novatrices proposées par le FCE, on trouve un mélange de revendications patronales, de propositions de débureaucratisation qui dépassent largement le simple cadre du FCE, ainsi que des suggestions sans portée opérationnelle, le tout enveloppé dans un discours très ambigu.

Le FCE propose de passer au «système déclaratif», de «moderniser et mettre à niveau le système national d'information économique et social», et de «rétablir la liberté totale de l'acte d'investir», qui ne devrait être «soumis à aucune autorisation ou agrément». Il suggère aussi de mettre en place un «observatoire des échanges extérieurs», et de «mettre sur pied un programme de mise à niveau d'une dizaine de grandes écoles ou d'universités, avec un appui massif de l'Etat».

De telles mesures, relevant du bon sens, créeraient une évolution majeure dans le système économique algérien. Elles montrent le côté le plus moderne et le plus avancé du FCE, un volet rapidement occulté par d'autres propositions n'ayant pas de véritable signification, ou constituant un simple catalogue de voeux.

Ainsi, le FCE va jusqu'à dessiner la configuration du gouvernement. Il propose de «créer un ministère de l'économie qui regrouperait les ministères des finances, de l'industrie et du commerce». Il demande également la suppression des subventions, pour les remplacer par d'autre formules de soutien, et de bannir la distribution gratuite de logements.

Mais en parallèle, le FCE trouve normal que l'Etat offre gratuitement des terrains aux entreprises, que le trésor public prenne en charge les frais financiers induits par le rééchelonnement de dettes des entreprises, et que l'Etat «prenne en charge la totalité de frais de participation des exposants nationaux aux foires, salons et expositions à l'étranger».

Après tout ce qu'il a obtenu lors de la tripartie, en matière de rééchelonnement de dettes, de facilités d'accès au crédit et d'amnistie fiscale, le FCE semble vouloir élargir son champ d'influence et obtenir de nouveaux avantages. Pourquoi pas, si en face, il a affaire à un gouvernement faible, incompétent, et prêt à céder sur tout pourvu qu'il puisse préserver la paix sociale et organiser ses élections dans de bonnes conditions.

Mais le FCE ne peut pas maintenir indéfiniment l'ambiguïté. Il ne peut pas tenir éternellement un double discours envers le gouvernement. Il doit, soit s'accommoder d'un pouvoir bureaucratique et rentier, et continuer à réaliser des transferts massifs de l'Etat vers le privé, ce qui serait de bonne guerre, car rien ne pousse le FCE à tuer la vache à lait; soit œuvrer pour l'avènement d'un pouvoir nouveau, moderne, capable d'instaurer une véritable compétition économique et une vraie transparence dans la gestion des biens du pays. Mais le FCE ne peut pas avoir un pouvoir bureaucratique et rentier qui serait en même temps capable d'emmener le pays vers un «nouveau pacte de croissance».

Ce choix s'est posé pour le FCE par le passé, notamment lors des grandes échéances électorales. Il a toujours voté pour le pouvoir qui lui garantit la rente. Le FCE est-il mûr pour changer de cap ? La réponse apparaitra lors des prochaines présidentielles. Entretemps, le FCE continuera à faire de bonnes affaires, mais son discours reste sous caution
.




Abed Charef, 24 mars 2012, Le Quotidien d’Oran

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