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Publié par Saoudi Abdelaziz

Kamel Daoud

 

 

 

Tout est distancé : creusé, fêté ou accompli. De 62 à aujourd'hui, il s'agit de quelques mètres en politique (on a un décolonisateur à la place du colonisateur, mais le premier imite tellement le second), de plusieurs mètres en santé, de quelques pas dans la mauvaise direction entre scolarisation et habitat. En terme de quantité, de 62 à hier, c'est beaucoup, mais en rond et avec des faux pas et de la triche sur les mesures. En terme de qualité, à peine. Les unités sont la toise, le pouce, le mètre, le mile ou le pied et, surtout le bras. Cassé, levé, musclé ou plié sous le menton.


En termes d'électrification, la distance se creuse horriblement. Dans le sens de la régression. On est loin de cette conception épique et mythologique de l'électrification durant les années 70 : à l'époque de Boumediene, le poteau et le fil étaient le signe du raccordement du pays au pays, de la capitale aux villes et du Pouvoir à la terre, mais aussi de l'Algérien à l'Indépendance. L'indépendance qui arrive est le poteau qui avance, et De Gaulle qui se fait remplacer dans les imaginaires. Avec l'électricité, on pouvait avoir la télévision, donc Boumediene chez soi, l'eau fraiche, la viande qui dure, l'ampoule surtout et la certitude que les colonisations, qui persistent depuis les romains, sont finies. L'électrification était une politique pour protéger les forêts algériennes, disait Boumediene. Sauf que Boumediene est mort, totalement. Aujourd'hui donc, on perd les deux : la forêt brule, la « d'électrification » avance et les villages reculent, retombent dans l'isolement, l'isolation, la miette et la décentralisation et les âges antiques. Les algériens perdent le confort, et indépendance perd de son aura, sa valeur au change et de son sens dans l'histoire qui arrive. La décentralisation n'a pas été réussie, donc par la politique et les réformes (le Pouvoir tient à garder son pays à lui), elle semble s'installer par les coupures d'eau et d'électricité et les émeutes. Le pays se dissout donc et les poteaux rentrent chez eux, ramassent les fils et les courants et le peuple rebroussent chemin vers l'autrefois, l'avant de l'après, le point zéro et les temps immémoriaux, où l'on s'éclairait aux contes et aux ancêtres et, où l'on subissait la vie dure comme une fatalité, autant qu'aujourd'hui la chaleur, la coupure d'eau, la route morte et la vie sauvage des gens sauvages.


Question : à quoi sert l'indépendance si on ne passe pas, en 50 ans, du courant d'air au climatiseur et si la liberté n'apporte pas le confort, la télé, le bonheur, la richesse ? Réponse officielle : à être libre. Mais dans le noir de plus en plus. Question de conséquence : à quoi sert d'être libre sans électricité ? Pourquoi l'algérien est culpabilisé pour un climatiseur 50 ans après son indépendance?

Quelques conclusions : la dé-boumedienisation est la dé-électrification. L'électricité n'est pas dans les foyers. L'électricité est dans l'air.

 

Le Quotidien d’Oran, 11 août 2012

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