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Publié par Saoudi Abdelaziz

Quand l’entreprise s’accommode de la bureaucratie

 

par Abed Charef

 

Bureaucratie et entreprises ne peuvent, à priori, cohabiter. Pourtant, le cas algérien offre un contre-exemple qui réfute cette théorie.

Ahmed Ouyahia et Rédha Hamiani peuvent-ils se parler ? Non, si l’on se fie à l’analyse que développe le sociologue Nadji Safir, et aux reproches récurrents adressés au gouvernement par le patronat. Oui, si l’on en juge par les rencontres qui regroupent régulièrement le chef du gouvernement et le patron du Forum des Chefs d’Entreprises, et qui débouchent immanquablement sur des accords garantissant toutes sortes de facilités au patronat. Comment expliquer ce paradoxe ?

Ce qui oppose les deux hommes est motivé par le rôle social que joue chacun des deux hommes, si on admet que l’un, Redha Hamiani, est le représentant des chefs d’entreprises, alors que l’autre, Ahmed Ouyahia, représente jusqu’à la caricature la bureaucratie autoritaire. Pour le sociologue Nadji Safir, ces deux acteurs sont antagoniques. La situation politique de l’Algérie, dit-il, est marquée par «par la domination d’une bureaucratie d’état, au sein de laquelle la tendance actuellement majoritaire veut absolument maintenir le contrôle qu’elle exerce sur la société ». Cette bureaucratie «ne veut pas se trouver contestée par l’irruption de nouveaux acteurs sociaux, dans le monopole du pouvoir qu’elle exerce sur la société », ajoute-t-il, car « qu’il s’agisse d’investisseurs privés nationaux ou d’investisseurs privés étrangers, dès lors qu’ils peuvent devenir des acteurs significatifs car socialement légitimes, ils deviennent pour elle un risque à gérer, voire une menace à éliminer ».

Cette bureaucratie veut donc coûte que coûte préserver son hégémonie. « Pour se protéger », elle mène une politique portée par un « discours nationaliste », mais « dont les conséquences directes seront de créer des conditions négatives pour les investisseurs privés nationaux et, surtout, étrangers ». Autrement dit, l’action engagée par la bureaucratie pour se préserver et préserver son pouvoir a pour conséquence d’empêcher les créateurs de richesse de s’épanouir, de devenir des acteurs sociaux et, en fin de compte, des acteurs politiques qui risquent de devenir des concurrents et, à terme, de contester son pouvoir. « C’est cet ensemble de logiques qui explique l’interminable surplace qu’effectue le pays depuis plusieurs années », affirme Nadji Safir.

Cette analyse accable évidemment M. Ouyahia, et donne un rôle flatteur à M. Hamiani. Celui-ci joue d’ailleurs parfaitement son rôle à fond, en alternant régulièrement requêtes et critiques à l’adresse du gouvernement. Cette semaine encore, M. Rédha Hamiani a lancé une nouvelle salve contre la politique gouvernementale, « trop axée », selon lui, « sur l’investissement public, sur la dépense publique ».

Il a plaidé pour une nouvelle donne, dans laquelle l’entreprise serait « au centre de la politique économique nationale ». Il a également demandé que « l’acte d’investir soit totalement libéré ». Sous-entendu : l’investissement subit des entraves, l’entreprise est délaissée, et il y aurait une préférence pour l’argent public au détriment de l’entreprise.
Le discours est élaboré mais Ahmed Ouyahia, le « nationaliste », défend évidemment ses terres. Il gère la rente des hydrocarbures, la distribue selon les rapports de force du moment, accepte toutes les concessions, comme d’effacer les dettes des entreprises privées ou d’augmenter les salaires, à la seule condition que son pouvoir ne soit pas contesté. C’est la seule limite qu’il se fixe, justifiant, jusqu’à la caricature, ce rôle qu’attribue Nadji Safir à la bureaucratie.

Patronat et bureaucratie trouvent cependant des terrains d’entente. Et malgré les différends, MM. Ouyahia et Hamiani ne vont jamais jusqu’à la rupture. Les deux adversaires réussissent même à devenir des partenaires, quand M. Ouyahia, dans un jeu très bien maitrisé, utilise la rente pour convaincre les patrons d’entreprises d’accepter son pouvoir.
En fait, ces deux partenaires ont besoin l’un de l’autre. M. Hamiani a besoin de M. Ouyahia quand il s’agit d’obtenir les facilités de toutes sortes. Un gouvernement assis sur une forte légitimité rejetterait certaines demandes exorbitantes du patronat. En outre, beaucoup d’entreprises privées vivent des transferts de l’état, soit sous forme de commandes, soit sous forme de simples jeux d’écriture. Et tant que le pétrole coule à flots, et qu’il est au-dessus de cent dollars, il y a, pour le patronat, plus à gagner en recherchant des transferts qu’en jouant à l’entrepreneur pur et dur.

M. Ouyahia sait aussi que les chefs d’entreprises sont encore trop dépendants de la bureaucratie pour s’attaquer à elle de front. Ceci est particulièrement valable pour les petites entreprises de l’intérieur du pays, où une décision du wali, par exemple, suffit à faire prospérer une entreprise ou à l’étouffer. Et quand l’entreprise prend de l’envergure, son patron intègre les cercles du pouvoir. Il fréquente ministres et walis, ce qui crée une complicité réelle entre patronat et bureaucratie. Un exemple ? M. Hamiani a été chef d’entreprise, puis ministre, puis de nouveau chef d’entreprise.

 

Abed Charef, 28 avril 2012. Le Quotidien d’Oran

 

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