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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

El Watan publie une interview de Omar Aktouf effectuée en Tunisie. L’intellectuel algéro-canadien  fait part de ses réflexions sur l’évolution en cours dans le Monde arabe. Il souligne l’urgence vitale de procéder à des changements radicaux en Algérie. La rédaction d’El Watan semble réduire la richesse des reflexions de cet intellectuel polémiste en titrant l’article : « Omar Aktouf : En Algérie, tout cela finira dans un bain de sang ».

 

 

- Vous avez animé cet été plusieurs conférences en Tunisie, sur les choix économiques qui se posent dans l’après-Ben Ali. Va-t-on vers plus de justice sociale ou vers le triomphe du néolibéralisme ?

 

Il n’y a, à ce que j’ai pu constater, aucune tendance alter néolibérale qui s’affiche clairement. Les tendances sont pour le moment très diffuses. Même des mouvements comme Horizons (Affaq, mais rien à voir avec un parti qui porte le même nom) qui, avec des Lamjed Ben Sedrine et autres Mohammed Balghouti, tentent de faire penser et débattre autrement que dans les cadres politiques économiques dominants de type US-libéraux. On peut néanmoins observer quelques tendances de type Néo-Destour, sorte de retour au bourguibisme, de type social-libéral, de mouvance proche des syndicats ou encore de centre-droite. Ce sont les plus visibles pour l’instant.

Sinon, il y a une bonne centaine de partis différents, une véritable tour de Babel ! Je n’ai senti chez personne, en particulier la jeunesse, de crainte de «montée islamiste». Tous mes interlocuteurs s’accordaient à dire que le mouvement Ennahda était bien marginal dans tout ce qui a touché au soulèvement tunisien et ses suites.

 

 

- Les Tunisiens ne craignent-ils pas de voir leur révolution détournée par les intérêts occidentaux?

 

Tout à fait. La crainte d’une «récupération» occidentalo-néolibérale existe. Cela me semble effectivement un danger bien plus réel que celui des islamistes malgré les «sondages» et «statistiques-projections» qu’on ne cesse de brandir pour monter en épingle ce «danger». A mon sens, c’est une sorte d’épouvantail, de tigre en papier que l’Occident voudrait gonfler le plus possible afin de pousser le vote tunisien vers des choix se «garantissant» barrières à l’islamisme, en particulier parmi les partis ou candidats les plus occidentalisés, c'est-à-dire prônant une relève calquée ou proche des modèles néolibéraux de l’Europe, des Etats-Unis… En quelque sorte, on semble vouloir profiter de cet épouvantail islamiste pour pousser à l’extrême le modèle américain et ses dérivés, ne jurant que par le libre marché, la préséance de l’entreprise privée, la laïcité assimilée à comportements et mœurs dits «libres», individualistes (ce qui est confondu avec libertés individuelles)… d’où la présence de slogans du genre «Avec des bikinis, accueillons Ghannouchi» (leader de Ennahda qui était en exil). Comme si l’émancipation de la femme passait par le bikini ou le string, tous deux assimilés à liberté» anti-voile, anti-asservissement de la femme. Alors que l’on sait que la femme tunisienne est l’une, dans tout le monde arabe, à avoir conquis bien des libertés et à les avoir conservées. Par ailleurs, la présence, entre autres, d’Hillary Clinton dans la région, juste après les soulèvements, clamant à qui voulait l’entendre qu’elle était là pour «s’assurer que ces pays vont se doter de “démocraties souhaitables”» en dit long sur l’acharnement occidental à vouloir surveiller de très près la façon dont ces soulèvements vont cheminer vers des désignations de nouveaux régimes.

 

- Dans ce cas, pourquoi tolérer la chute des dirigeants qui garantissaient les intérêts occidentaux?

 

Même s'il est désormais pratiquement sûr que ce même Occident voyait venir la nécessité d’opérer (voire d’accompagner ou de téléguider) des changements de gardes dans des régimes arabes devenus trop corrompus, trop despotes, trop gourmands, trop insupportables pour leurs peuples, il n’en demeure pas moins que ce changement doit, pour cet Occident et ses intérêts, demeurer, comme l’a dit Mme Clinton, dans ce qui est souhaitable ou souhaité. En s’assurant que les nouvelles gardes continuent à garantir à l’Occident la sauvegarde de ses intérêts, et, en premier lieu, ne surtout pas sortir du giron de la mondialisation, du néolibéralisme, de l’OMC, de l’idéologie du libre marché…

J’y ai vu, par exemple, des médias – encore largement contrôlés par les mêmes intérêts qui existaient du temps de Ben Ali – mettre sans cesse le bon peuple en garde contre toute tentation hors libre marché, mondialisation, ordre néolibéral… J’y ai vu une jeunesse fort inquiète et presque désabusée de voir, déjà, lui échapper sa révolution. Il faut bien savoir que le gouvernement provisoire, les conseillers qui l’entourent… ne sont pas, loin de là, vus comme des vecteurs de «vrais» changements dans les politiques. Il convient de savoir également que le gros des instruments du pouvoir (médias, argent, postes-clés au sein des appareils d’Etat, police, armée…) reste entre les mains de gens qui appartenaient à l’ancien pouvoir. Et ils ne manquent pas de se servir de leur pouvoir, y compris pour empêcher des universités d’été et autres colloques alternatifs de se tenir !

 

- Comment voyez-vous l’intervention occidentale en Libye ?

 

Je la vois pour ce qu’elle est : une nouvelle guerre d’Irak, sous prétexte de préserver le sang du peuple libyen. Les Bernard-Henry Lévy et consorts semblent faire deux poids, deux mesures dans la valeur des sangs populaires à défendre : celui des Libyens semble valoir plus que celui des Irakiens ou des Palestiniens.

Avec l’aval de ce «machin», comme disait De Gaulle, qu’est l’ONU, ce n’est là qu’une partie de la vaste opération de recolonisation-occupation de l’Afrique. Tout au moins de ses régions les plus convoitées pour l’instant, riches en pétrole ou en cacao. Ce qui explique la partition du Soudan, l’installation de Ouattara en Côte d’Ivoire, de Ali Bongo au Gabon.

Qui peut croire une seconde que tout d’un coup, des bergers, des bédouins, de banals civils… puissent se transformer en redoutable armée organisée, équipée, aguerrie au combat… capable de mettre à genoux toute l’armée d’El Gueddafi en quelques semaines ? Il est évident que nous assistons à une lugubre mise en scène, obséquieusement relayée par des médias, voix de leurs maîtres.

Puis est surgi un Conseil national de transition béni et adoubé de Paris à Washington, et comme par hasard constitué de gens des tout premiers cercles de l’ex-pouvoir gueddafien, y compris un notoire correspondant de la CIA ! Par ailleurs, cette «révolution» libyenne n’est pas à comparer aux soulèvements tunisien et égyptien : c’est une révolte de type tribal-régional (tribus et région de la Cyrénaïque essentiellement) contre tribus et région gueddafistes ; ce ne sont pas les jeunesses progressistes, les syndicats… qui en sont les moteurs comme en Tunisie et en Egypte.

Qui est assez aveugle pour ne pas voir derrière tout cela les «amis du pétrole libyen» ? En plus de l’envoi de «messages» à l’intention des autres peuples de la région, Algérie en premier ? Preuve supplémentaire : cette ubuesque réunion à Alger, début septembre, dite conférence internationale sur le Sahel, avec la participation d’Occidentaux venus en ordre serré, jurant que les soulèvements arabes sonnent le glas du djihadisme, mais imposent une vigilance accrue contre les dangers terroristes dans la région du Sahel.

 

- L’Algérie vous semble-t-elle à l’abri de ce qui se passe dans le monde arabe ?

 

Evidemment non. Pour quelles raisons l’Algérie, avec toutes les injustices, inégalités, corruptions, violences inouïes… qui y règnent, serait-elle épargnée ? Elle ne l’est pour l’instant que parce que, hélas, notre pays est parmi les pays arabes, un de ceux qui ont développé un des appareils répressifs les plus «efficaces» et cruels.

On sait qu’il y a des milliers de manifestations, jacqueries, soulèvements… par an en Algérie, vite étouffés, réprimés. On laisse sciemment les grandes et petites délinquances, les rançonnages, enlèvements, banditismes en tous genres… fleurir et dégénérer pour mieux diviser pour régner et détourner l’attention, tout en maintenant climat de terreur sur climat de terreur. Mais encore une fois, jusqu’à quand ? Malheureusement, je pense que, même si par un fort improbable miracle, nos dirigeants se rendaient à l’évidence de l’urgente nécessité de tout chambouler en Algérie, allant de l’élection d’une Assemblée constituante à la poursuite des pilleurs de nos richesses, il ne soit déjà plus que trop tard. Tout cela finira, et sans doute dans un avenir plus proche qu’on le croit, dans un bain de sang. Avec, fort certainement, au final, soit un scénario à la libyenne, où on verra les forces de l’ONU venir «protéger» nos citoyens et adouber pour nous nos futures élites, soit un scénario à la Yémen-Bahreïn où on verra des forces venir lutter contre des «branches d’Al Qaîda» manipulant le peuple pour le compte de djihadistes prêts à remplacer nos généraux.

 

(Suivent des réflexions sur la politique canadienne). Texte intégral

Propos recueillis par Samir Ben Djafar, El Watan, 14 octobre 2011
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