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Publié par Saoudi Abdelaziz

Et Keïs Ibn-Amir Nadjdî redit une phrase qui s’était déjà posée amèrement à sa lèvre : Seul absolument seul inutilement nu

Il la redit mesurant l’amertume, il la redit comme un poison de l’âme, et qui n’est point affaire de s’en griser, mais bien par confirmation du malheur, résolution de regarder le malheur en face, dans ses yeux et son étendue, le malheur qui ne se peut, lui, mesurer.

Peut-être que si quelqu’un pouvait voir en Keïs, à cette heure d’après Grenade, à cette frontière mortelle d’un peuple, à ce point de fusion de l’Islâm, et il y a sur chaque place, à chaque détour de rue, un mort qu’on ne prend plus soin de porter en terre, de la famine ou du couteau, d’une peste ou d’une rébellion, quand chaque homme et chaque femme sont assis dans une maison qui leur sera prise, et le regard porte sur une paysage déjà qui s’efface dans la chambre de l’œil, et déjà les navires sur la mer s’apprêtent, qui crouleront sous le poids des émigrations successives, du pont aux soutes où la fuite est parquée…

Peut-être que si quelqu’un voyait ce qui se passe en Kaïs, il dirait des mots de mépris, il hausserait les épaules de son jugement… peut-être. Ou comprendrait-il que la ruine est la même d’un homme et d’un peuple, qu’il n’y a point degré pour l’abîme, que la chute est d’égale atrocité quelle qu’en soit la raison.

Car Keïs Ibn-Amir an-Nadjdî résume aussi bien ici la destinée humaine que l’enfant qui choira de l’âne sur la route de l’exil, ou le Roi s’en allant mourir pour défendre un royaume africain contre ceux-là même qu’il n’a point su du sien propre écarter...

Keïs, car maintenant qu’il est seul il ne pense plus à lui même sous ce nom de Medjnoûn qu’il s’était donné, il porte pour lui-même un nom que criait sa mère, ce nom de jeune homme, ce nom d’amoureux le soir dans l’ombre attendu… Keïs rêve de ceux-là qui sont partis de lui dans les temps à venir, ce couple qui s’est détaché vers les jours où l’on ne saura plus qu’il fut un peuple à genoux, un homme à l’extrême du désespoir, à Grenade d’Andalousie, dont inexorablement le cœur retentit des funèbres tambours qui le parcourent au pas de vainqueur… ce couple à qui il sera donné de vieillir ensemble

 Louis Aragon. Le Fou d’Elsa. Poème. Paris, Editions Gallimard,  1963.

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