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Publié par Saoudi Abdelaziz

par Kamel Daoud

 Pour une fois, une info de politique tiède est dans la rue française. Les Français en parlent. Pas ceux des élites, mais ceux des cafés et qui ont l'habitude de surveiller la lune : le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, va demain en Algérie pour parler des réformes démocratiques françaises. Juppé va se faire auditionner par des parlementaires algériens et soumettre sa copie à un ministre algérien. On aura beau ramasser les nuances dans le dictionnaire sur le mot « audition », les Français de base, dopés au discours de la souveraineté, du « meilleur des peuples de la région », des demandes d'excuses à l'Algérie et de l'anticolonialisme même après la mort, héritiers de la lutte pour la libération contre les colons algériens, y voient l'essentiel : le ministre des AE ne s'explique pas devant les Français, premiers concernés et que l'on « réforme » sans leurs avis, mais devant des Algériens. D'où la sensation de malaise, puis de honte, puis le rictus, puis la colère, puis l'indignation, puis l'humiliation. Pour se soigner, Sarkozy a choisi Val-de-Grâce en Algérie. Pour s'expliquer, Alain Juppé choisit les Algériens. Quant à nous, nous sommes destinés à la matraque, le sucre, l'huile et les fausses élections.

La procédure peut être présentée comme normale, dans les us des diplomaties de voisinage, elle pèse de tout son poids dans l'histoire du pays, pas dans les pages d'un dico: on gonfle les Français à l'hélium de la vanité et de l'anti-algérianisme pendant qu'on y envoie ses enfants s'y faire « éduquer », qu'on y va pour ses séances antitabac, qu'on y place son argent et qu'on s'y fait délivrer les quitus pour se faire réélire ou se faire éviter un putsch international. C'est la vraie œuvre positive que cette filiation donc ! On pourra donc raconter au chroniqueur ce que l'on veut, ce que l'on peut mais cela restera ainsi à crever les yeux : un aveu de soumission et d'obédience au cœur même de la crise. Et c'est peut-être tant mieux. Cela met à l'échelle ces fantasques crises d'hyper nationalisme qu'on nous sert à nous le peuple à chaque fois. Et du coup, au lieu de demander à l'Algérie de s'excuser pour 132 ans de colonialisme abusif, demandons à Alain Juppé de s'excuser pour cette œuvre de vrai indigène soucieux de l'avis des anciens colons algériens !

Demandons des excuses et crions tous ensemble, nous aussi pour expliquer que l'état d'urgence est toujours en vigueur et qu'on ne peut pas marcher à Paris ou ailleurs, que nous avons toujours une seule télé, que la loi électorale a été fabriquée pour les amis, que la femme est moins que la moitié de l'homme, que les associations et les ONG sont de moins en moins libres, que les RG photographient les gens dans les meetings, que neuf mois après le discours de Sarko sur le printemps de l'Europe, on n'a rien eu. Crions-le puisque l'Algérie décide encore par droits de tutorat post décolonisation.

 Dans la conjoncture actuelle, dans cette histoire lourde de libération-bis, à l'heure de l'urgence la plus juste, du cri le plus profond et de l'attente la plus immense de tout le peuple français, cette « audience » fera date et restera dans l'histoire française : honteuse, mal calculée, inopportune et scandaleuse. Le chroniqueur ne pouvait pas le dire directement. Il le dit à sa manière. Tout le monde comprendra.

 

Antar Daoud, 7 décembre 2011. Le Quotidien d’Oran

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