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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Par Immanuel Wallerstein

 

Sociologue, chercheur à l’université de Yale

 

 

Quand on analyse la géopolitique du Moyen-Orient, qu’est-ce qui devrait principalement retenir l’attention ? Il n’y a certes guère consensus sur la réponse, et pourtant il s’agit bien de la question clé. Le gouvernement israélien s’est assidûment, et avec constance, employé à faire converger les regards sur l’Iran. Maints observateurs y ont vu une entreprise de diversion par rapport au refus d’Israël de poursuivre des négociations sérieuses avec les Palestiniens.

 

Quoiqu’il en soit, les efforts des Israéliens ont échoué, et de façon spectaculaire. Benjamin Netanyahou s’est montré incapable d’obtenir l’engagement du gouvernement étasunien pour appuyer un raid israélien sur l’Iran. Et la capacité de l’Iran à rassembler la plus grande partie du monde non-occidental – y compris le Pakistan, l’Inde, la Chine, la Palestine et le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon – à la réunion du Mouvement des non-alignés (MNA) de Téhéran met en lumière l’impossibilité politique du souhait des Israéliens de concentrer l’attention sur ce pays.

 

Depuis un an, toute l’attention s’est portée sur la Syrie, pas sur l’Iran, même s’il existe un lien entre les deux, et ce, principalement grâce au succès remarquable des efforts entrepris par l’Arabie saoudite et le Qatar. Certains observateurs ont le sentiment qu’il s’agit là d’une manœuvre de diversion par rapport aux problèmes internes que connaît le royaume saoudien et à l’oppression des chiites des pays du Golfe, en particulier au Bahreïn.

 

Cette focalisation sur la Syrie, cependant, touche à sa fin. Et ce, pour deux raisons. La première, c’est que le gouvernement syrien et sa principale force d’opposition, l’Armée syrienne libre, se sont plus ou moins enfermés dans une impasse militaire. Aucun camp ne semble en mesure d’anéantir l’autre totalement. Ce qui signifie que ce que l’on peut qualifier de guerre civile a vocation à continuer pendant longtemps et pour une durée indéfinie.

 

Ce qui pourrait bien entendu amener les combats à prendre fin rapidement, c’est une intervention militaire extérieure. Mais ni les Etats-Unis, ni l’Europe occidentale, ni la Turquie, ni l’Arabie saoudite ni personne d’autre n’est prêt à envoyer des troupes en Syrie. Ils ne sont prêts qu’à en faire planer la menace. Et ça, ce n’est pas suffisant pour mettre fin aux combats sur place.

 

Mais en second lieu, il faut maintenant tenir compte du retour spectaculaire de l’Egypte sur la scène géopolitique. Le pays est à présent dirigé par un gouvernement dominé par les Frères musulmans. Son président, Mohamed Morsi, a, semble-t-il, un programme très différent de celui de ses prédécesseurs. Et M. Morsi s’est révélé être un manœuvrier bien plus habile que ce que la plupart des gens voulaient bien croire au départ, ce que Le Monde a noté dans un éditorial, sous le titre «L’habile et surprenant M. Morsi ». Le président égyptien s’est envolé pour la réunion du MNA à Téhéran, avec une escale par Pékin. Ce faisant, l’invitation que lui avait fait Obama de se rendre en visite officielle aux Etats-Unis a été reportée à septembre. Or celle-ci avait pour but de préempter le voyage qu’il effectue actuellement. M. Morsi affirme que l’objectif de ses déplacements est d’aider à résoudre la question syrienne.

 

Si la Syrie est bien ce qu’il a à l’esprit, il a une bien curieuse façon de le montrer. Il a commencé par faire une proposition inventive, à savoir que l’Egypte joigne ses forces à celles de la Turquie, de l’Arabie saoudite et de l’Iran pour former un groupe de pays décidé à résoudre politiquement les questions qui divisent les deux camps en Syrie. C’est en effet très inventif. Mais M.Morsi sait aussi très certainement que, pour l’instant au moins, cette proposition est sûre d’être rejetée par l’Arabie saoudite et aussi peut-être la Turquie.

 

Pourquoi alors s’est-il ennuyé à faire cette proposition ? Tout d’abord, bien sûr, il cherche à placer l’Egypte et les Frères musulmans en position de courtier le plus puissant de la politique moyen-orientale. Rien ne saurait davantage déplaire aux Saoudiens. Non seulement des Egyptiens placés au centre du jeu aboutirait à évincer les Saoudiens de ce rôle, mais la relation entre ceux-ci et les Frères musulmans est empreinte d’une hostilité très ancienne.

 

En second lieu, en présentant cette proposition comme une « solution » à la question syrienne, M. Morsi démontre que, pour le moment, il n’existe pas de solution. Ce qui prépare le terrain pour le grand changement de priorité, de la Syrie à la Palestine.

 

En outre, il ne faut pas oublier deux choses lorsque l’on aborde la relation de l’Egypte avec Israël/Palestine. La première, c’est que le Hamas fut fondé par des Frères musulmans. Leurs liens sont bien réels, même si le Hamas s’efforce de jouer sa propre partition dans la région.

 

Et la seconde chose à ne pas oublier, sans doute plus importante, c’est que le traité liant l’Egypte à Israël est extrêmement impopulaire chez les Egyptiens. M.Morsi n’a pas pour objectif de le dénoncer. Il a le sentiment, et probablement à juste titre, qu’il n’est pas suffisamment fort en Egypte et internationalement pour le faire. Et il n’y voit pas forcément un grand avantage pour son pays.

 

Toujours est-il qu’il est certainement intéressé d’en revoir les termes en profondeur. En particulier, il veut changer les règles régissant la position de l’Egypte par rapport à la lutte en Palestine. Les Egyptiens continueront de chercher à jouer les médiateurs entre l’Autorité palestinienne et le Hamas. Et ils chercheront certainement à œuvrer en faveur d’une frontière plus ouverte avec Gaza. Ils pourraient alors proposer directement leurs services d’honnêtes courtiers aux Israéliens, rôle que les Etats-Unis se sont arrogés comme leur propriété exclusive depuis maintenant un certain temps.

 

Il ne paraît pas complètement insensé de penser qu’en 2013, l’Egypte sera parvenue à faire taire la discussion planétaire sur la Syrie et à la remplacer par une discussion planétaire sur la Palestine. Les Israéliens en seront profondément marris ; les Saoudiens se retrouveront mis sur la touche et ils devront par conséquent affirmer avec bien plus de vigueur leur propre crédo pro-palestinien ; et les Etats-Unis, que leur prochain président s’appelle Romney ou Obama, se retrouveront dans une position offrant relativement peu d’influence sur le cours des événements, que ce soit en Israël/Palestine, en Egypte, en Arabie saoudite ou en Iran.

 

Immanuel Wallerstein, 12 septembre 2012. Mémoire des luttes

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