Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

 


DR

 

Par Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’IRIS,

16 mai 2013

 

John Kerry, secrétaire d’Etat du président des Etats-Unis a usé le 17 avril 2013 d’un vocabulaire que l’on avait oublié. En réponse aux questions posées par les élus de la Chambre des représentants, il a en effet qualifié d’« arrière-cour » les voisins situés au sud de son pays. L’indignation de la plupart des intéressés a été immédiate et collective.

 

Le lapsus est sans doute révélateur d’un réflexe sémantique lointain. La formule paraît tellement aller de soi que l’on ne sait plus qui en a été l’inventeur. Un président ? Monroe en 1823 ? Théodore Roosevelt en 1904 ? Un journaliste, John O’Sullivan(1) ? Le propos en tous les cas reflète un sentiment encore largement partagé aux Etats-Unis. Et qui a même une traduction politique.

 

Roberta Jacobson, sous-secrétaire d’Etat chargée des pays latino-américains, a signalé que l’embargo à l’égard de Cuba serait maintenu. Pourquoi ? « Parce que la loi sur l’embargo dit que pour le suspendre il faut des changements politiques. Or si nous avons vu des changements économiques, il n’y a ni partis politiques, ni presse libre »(2). L’une des dernières décisions prises en conformité avec ce propos sanctionne les retraités cubano-américains envisageant de finir leur vie dans leur île natale. Le SSA, administration de sécurité sociale des Etats-Unis a signalé le 5 avril 2013 que tout transfert de leur pension vers Cuba leur était interdit. Washington n’a pas reconnu la victoire électorale au Venezuela le 14 avril 2013 du candidat chaviste, Nicolas Maduro. L’ambassadeur des Etats-Unis à la Paz a commenté de façon ingérente la vie politique de l’Equateur. Les Etats-Unis, empêchés de marché commun de l’Alaska à la Terre de feu depuis 2005, tentent de revenir commercialement par l’entrée des artistes, celle de l’Alliance du Pacifique, constituée en 2012 par les pays les plus ouverts au libre-commerce, à savoir du Nord au Sud du sous-continent, le Mexique, la Colombie, le Pérou et le Chili.

 

Les propos de John Kerry seraient-ils malgré tout des paroles en l’air(3) ? L’indignation des Latino-Américains serait-elle de pure forme ? Les gouvernements et les partis latino-américains les plus nationalistes, ceux donc que l’on qualifie vus d’Europe le plus souvent comme de gauche, ont vivement et publiquement épinglé le propos du ministre nord-américain. Le président bolivien, Evo Morales, a suspendu le 1er mai 2013 les activités des services de coopération des Etats-Unis dans son pays, l’USaid. Le chef de l’Etat équatorien Rafael Correa, a rappelé à l’ordre publiquement l’ambassadeur des Etats-Unis, Adam Namm. Quelques jours plus tard, le 7 mai 2013, l’OMC a choisi comme secrétaire général Roberto Azevedo, le candidat brésilien, soutenu par les émergents, laissant sur la touche celui de l’Alliance du Pacifique, défendu par les Etats-Unis, un mexicain, Herminio Blanco.

 

Ceci étant dit, les choses doivent être examinées à leur juste place et valeur. Washington reste un partenaire pétrolier majeur de Caracas. L’opposition qui pousse des cris d’orfraie depuis la présidentielle du 14 avril, après avoir assailli le siège du parti chaviste, s’est résignée le 2 mai à saisir le Tribunal supérieur de justice local. 300 000 Cubano-Américains visitent leur pays d’origine chaque année. Au point qu’à Miami les bureaux de change proposent, à côté des pesos mexicains et des euros, des CUC, des pesos convertibles en dollars en théorie sur le seul territoire cubain. Le pétrolier Chevron, pourtant nord-américain, en bisbille avec l’Equateur, a déclaré s’en remettre à une médiation de l’ALBA et de l’UNASUR(4). L’Amérique moyenne, du Mexique à la Colombie, reste, il est vrai, le reliquat d’une arrière-cour qui hier couvrait l’ensemble de l’hémisphère occidental. Barack Obama en visite centraméricaine et mexicaine les 3 et 4 mai 2013 a rappelé les attentes des Etats-Unis dans cette région proche : « Plus de commerce, plus de coopération, plus de prospérité partagée ». Sa présence dans cet espace qui lui est ouvert, permet un utile rappel sur les cheminements de l’influence : le commerce et la culture de masse. Le développement inégal et les crises à répétition, du Mexique et des Centraméricains, ont dans les années 1980 conduit ces pays à accepter émigration vers les Etats-Unis, images et libre-échange avec Washington comme sortie de l’impasse dans laquelle ils se trouvaient.

 

Mexique, Amérique centrale, sont aujourd’hui beaucoup plus dépendants des Etats-Unis qu’ils ne l’étaient avant la signature de l’ALENA et de l’ALEAC (5). Barack Obama a proposé en avril 2013 aux Européens la constitution d’un marché commun « pour créer des millions d’emplois ». Le président de la Commission européenne, José Manuel Durão Barroso a immédiatement accepté d’entrer dans cette logique alors que les pays membres de l’Union ne sont actuellement pas en mesure de défendre au mieux leurs intérêts. La conjoncture économique de la plupart des Etats membres est en effet morose. Les obstacles à cette démarche libre-échangiste transatlantique concernent l’agriculture, les industries culturelles et les services. Ils ont empêché toute avancée à l’OMC. Comment ce qui est impossible à l’OMC pourrait-il l’être dans un cadre atlantique, sinon en acceptant de céder aujourd’hui ce qui était hier impensable ?

 

La conjoncture inégale entre les deux ensembles est d’autant plus favorable à Washington que le partenaire européen est un négociateur composite. Face aux Etats-Unis, l’Union est un acteur articulant 27 sous-ensembles nationaux aux intérêts parfois différents. Il est vrai que le dénominateur commun « européen » penche plutôt aujourd’hui vers une définition collective, culturelle, militaire et commerciale de type occidental. Depuis la réintégration pleine de la France dans l’OTAN, la participation européenne en cercles de plus en plus larges à des opérations militaires extérieures décidées, définies, et conduites par les Etats-Unis, le différentiel diplomatique est de plus en plus ténu. Les Européens ont soutenu le 7 mai 2013 à l’OMC le candidat des Etats-Unis, le mexicain Herminio Blanco. Les entreprises européennes les plus importantes ont franchi le pas d’une mondialisation répondant à des critères nord-américains. Une violente remise à jour culturelle branchée sur les méridiens de Hollywood et de Washington vise à l’économie d’échelles par reformatage des esprits et substitution progressive des langues nationales par l’anglo-américain. « Relay » est en France et ailleurs le nouveau nom de marchand de journaux, et « fooding », celui de la gastronomie, tandis que « coffee clubs », « coffeshops » grignotent les bistrots, cafés, et autres débits de boisson. L’anglais est dans ces entreprises langue de travail des organismes de direction. Tout comme il l’est pour la chanson et le loisir musical où de plus en plus le consommateur est contraint par une offre qui réduit massivement le choix à des variantes du même tronc anglo-saxon.

 

L’Europe, le sentiment européen, sont priés de venir à la rescousse, au nom d’un passé de conflits présentés comme civils et susceptibles, disent-ils, de se répéter. L’intégration, devenue une sorte de dogme sacralisé, est posée en alternative unique à elle-même. La crise de confiance à l’égard de Bruxelles signalée par Français, Espagnols et autres Italiens et Hollandais n’appellerait aucune critique rationnelle du projet initial, mais l’adoption de mesures « permettant de relancer la machine » ou « de rétablir la confiance » envers l’Europe. La solution la plus communément proposée vise à doter Bruxelles d’institutions démocratiques de type Potemkine, avec l’élection de tel ou tel échelon technocratique par l’ensemble des citoyens des 27 Etats membres et un saut qualifié communément de « fédéral ». Le modèle ici encore est importé d’Outre-Atlantique. La démarche autoriserait un affaiblissement renforcé des Etats, d’une autorité régulatrice arbitrant entre catégories sociales. Le sursis budgétaire accordé par la Commission européenne à la France en échange d’une ouverture de ses réseaux électriques et de transport à la concurrence est de ce point de vue éclairant. Tout comme le débat qui vient de s’ouvrir en France sur la substitution du français par l’anglais comme langue d’enseignement à l’université.

 

En situation d’identité liquide(6), forcée par la crise, l’Europe en ce début de millénaire serait-elle vouée à perdre toute personnalité culturelle, économique ou politique pour occuper la place subordonnée d’arrière-cour de la république impériale, si bien décrite par Raymond Aron, qui a longtemps été celle de l’Amérique latine ?

 

NOTES

(1) Auteur du concept de Destinée manifeste apparu en 1844 dans l’un de ses articles publié dans le United States Magazine and Democratic Review.
(2) In
El Pais
, Madrid, 16 mars 2013
(3) Ils ont été « corrigés » le 25 avril à Lima par Roberta S. Jacobson
(4) L’ALBA, Alliance Bolivarienne des Amériques est une institution regroupant les amis du Venezuela. L’UNASUR, créée au Brésil rassemble les pays d’Amérique du sud.
(5) Traités de libre-échange signés avec le Mexique (ALENA) et l’Amérique centrale (ALEAC).
(6) Selon la formule popularisée par Zygmunt Bauman

 

Article paru dans affaires-strategiques.info

 

 

 

 

Une nouvelle initiative latino-américaine

 

      

 

Quand la souveraineté des états se reconstitue face aux multinationales

 

 

 

Par Christophe venture, 16 mai 2013

 




 


 

Depuis le 22 avril, plusieurs pays d’Amérique latine (Bolivie, Cuba, Equateur, Nicaragua, République Dominicaine, Saint-Vincent et les Grenadines, Venezuela) se sont associés pour créer une « Conférence permanente des Etats latino-américains affectés par les intérêts transnationaux ».

 

 

 

Ces dernières années, la Bolivie, l’Equateur et le Venezuela se sont engagés dans des conflits de forte intensité contre plusieurs entreprises multinationales (Exxon Mobil, Murphy Oil Corporation, Perenco, Conoco-Philips, etc.). En jeu, la renégociation des concessions d’exploitation de leurs ressources pétrolières et naturelles par celles-ci. C’est notamment au sein du Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), organisme rattaché à la Banque mondiale en charge de l’arbitrage des conflits entre Etats et entreprises en matière de droits des investissements, que les disputes se sont déroulées. Mais las de cet organisme trop favorable, selon eux, aux investisseurs privés [1], ces pays l’ont quitté (respectivement en 2009, 2007 et 2012) pour impulser la création d’instruments régionaux de consultation et de gestion des conflits avec les entreprises multinationales des pays du Nord.

 

 

 

C’est dans ce contexte qu’ils ont organisé à Guayaquil (Equateur), en présence de représentants officiels invités d’Argentine, du Guatemala, du Honduras, du Salvador et du Mexique, cette première Conférence.

 

 

 

Celle-ci a permis de définir, dans le cadre de sa Déclaration finale, le périmètre d’action et les perspectives de l’initiative. Le document fondateur indique que, dans le contexte de la mondialisation, « les pays en développement (disposent) de ressources précieuses qui doivent être utilisées de manière soutenable pour le développement de (leurs) populations ». Il signale également que la période récente « a montré la persistance de cas flagrants de violation du droit international et de la souveraineté des Etats » (par des firmes transnationales). Enfin, les pays signataires considèrent que « plusieurs processus de négociations bilatérales avec des firmes transnationales sont actuellement en cours qui demandent une assistance solidaire entre les Etats de la région afin que ces négociations aboutissent à des résultats bénéfiques pour les peuples du Sud ».

 

 

 

 

 

Sur la base de cette analyse, ils s’engagent à soutenir la création, au sein de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), d’un « mécanisme régional de résolution des différends en matière d’investissement qui garantisse des règles justes et équilibrées lorsque surgissent des conflits entre firmes et Etats ».

 

 

 

Par ailleurs, ils proposent la création d’un Observatoire international sur les contentieux en matière d’investissements dont les objectifs seront multiples : activité de veille au niveau international, production d’analyses et de recommandations pour les Etats faisant face à un différend avec une multinationale, réflexion sur la réforme des organismes existants, mutualisation des expériences et des avancées juridiques en matière d’arbitrage dans les conflits commerciaux, création de mécanismes de coordination et de consultation sur les systèmes juridiques entre Etats latino-américains, élaboration de stratégies communes pour les Etats face aux multinationales, mise en place de mécanismes de sollicitation des mouvements sociaux, etc.

 

 

 

Enfin, il s’agira de proposer la mise en place « d’espaces de coordination générale des pays du Sud » sur l’ensemble de ces questions au niveau du G 77 + Chine. Et ce, de sorte à consolider un rapport de forces entre ces pays et les multinationales dans tous les espaces institutionnels multilatéraux : Nations unies, Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, etc.

 

 

 

Faisant écho à cette initiative qui vise, dans le cadre d’une coopération collective, à redonner des marges de manœuvre aux Etats et à la souveraineté nationale face aux multinationales, les mouvements sociaux latino-américains ont adopté, le 9 mai, une « Déclaration des mouvements et organisations sociales sur les propositions de la première Conférence permanente des Etats latino-américains affectés par les intérêts internationaux».

 

 

 

Celle-ci affirme : « Nous pensons que les Etats nationaux doivent non seulement avoir l’obligation, mais également la pleine liberté d’établir et d’appliquer des législations et des politiques publiques favorables aux populations et à l’environnement, et ce en complément de leurs obligations en matière de droits humains, sans devoir subir la menace d’actions ou de revendications du capital transnational ».

 

 

 

Et d’exprimer une solidarité avec les objectifs affichés par les gouvernements et leurs propositions (notamment la création de l’Observatoire international). Le document précise toutefois : « nous ferons preuve de vigilance pour que l’ensemble se concrétise, et de manière à ce que cette initiative ne se limite pas à la question des multinationales privées, mais concerne également les entreprises multinationales d’Etat ». Cette position indique la préoccupation de ces mouvements sociaux quant à la stratégie des entreprises publiques de ces pays – ou celles d’autres pays du Sud (Afrique du Sud, Chine, Corée du Sud, Inde) – dans le domaine pétrolier et minier notamment.

 

 

 

Quoi qu’il en soit, voici qui devrait inspirer tous ceux qui, en Europe et ailleurs, souhaitent reconquérir du pouvoir face aux forces du capital.

 

 

 

NOTES

 

 

 

[1] Le Brésil, Cuba et le Mexique ne sont pas signataires de la convention CIRDI. Pour sa part, la République Dominicaine ne l’a pas ratifié. Pour en savoir plus, lire Cécile Lamarque, « Et de trois : après la Bolivie et l’Équateur, le Venezuela quitte le CIRDI ! », Cadtm, 24 février 2012 (http://cadtm.org/Et-de-trois-apres-la-Bolivie-et-l#nb5-1).

 

 

 

Paru dans Mémoire des luttes

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article