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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

L'Algérie n'est pas un pays comme les autres, on ne la traite alors pas comme les autres. L'Algérie est un pays qui aurait dû s'effondrer et qui doit s'effondrer, parce qu'on le veut et on n'en parle pas autrement.

 

On ne sait pas comment et avec quel moyen, mais elle doit le faire. Un clandestin algérien, une émeute ou une grève algérienne  n’ont qu’un seul contenu, fuir le pays ou le casser, rien d’autre. Les analyses qui lui conviennent doivent tenir dans 26 ou 52 minutes pas plus, ou beaucoup moins si possible. Il n’y a pas besoin d’en dire plus. L’Algérie est une caricature et une caricature ça parle toute seule, pas besoin de concepts, d’arguments et de trop compliquer les choses. Le cliché est tout prêt et l’émission ou la surface rédactionnelle trop précieuse pour les rallonges savantes.

 

Pour le décor, l’Algérie est une sorte de grand camp de concentration, avec ses miradors et ses kapos, ses barbelés  et ses mitards, où on ne peut rien faire d’autre que survivre ou mourir. L’écrasante majorité des  plateaux télé, la presse, les sites et blogs d’Internet, ne parlent de l’Algérie que pour en faire le tableau le plus noir qui soit. Un pouvoir occulte et tout puissant en haut et un peuple qui souffre en bas.

 

Entre les deux, ou plutôt à côté, une intelligentsia, choisie, souvent exilée qui semble n’en pouvoir mais. C’est elle qui est chargée de la parole. Celle qui n’en est pas est soit ignorée, soit mise au ban. C’est la règle. Si elle en fait trop, c’est qu’elle est à la solde des maîtres des lieux.  La promue : une intelligentsia qui campe à  merveille ce rôle de l’opprimé d’un pays en déshérence qui étale sa révolte le long d’un discours qui porte au bout la supplique du titre de séjour et un peu plus si possible.  Et l’écoute existe, sélective, tatillonne sur le déroulé et sur son contenu et sur le lexique qui va avec la gravité à donner au sujet. Il faut que le message soit le plus vrai possible et pour qu’il le soit, il faut que l’énoncé comporte les mots, les noms, les dates et les lieux prévus et le tout sous le prisme consacré. La redondance est si parfaite qu’elle offre ce confort intellectuel indicible de pouvoir déduire chaque partie du discours de la précédente. Il ne faut surtout pas débattre, si on est plusieurs. Il suffit de répéter ou de continuer les phrases des prédécesseurs. Ces phrases sont devenues des refrains et les mots qui les composent des référents universels, valables en tout temps et en tout lieu, à propos de tout et de rien.  Peut importe, l’objet reste l’Algérie et non le fait en lui-même. Parfois, pour faire bonne mesure ou pour faire varier la séquence, on s’étalera sur les bords, mais pas trop.

 

Une grève en Europe ou en Amérique est une grève, c’est-à-dire un conflit entre salariés qui revendiquent de meilleures conditions de travail et patronat qui défend son taux de profit. En Algérie, c’est le signe annonciateur d’un séisme dévastateur, avec ses torrents de sang et de larmes, qui va bouleverser de fond en comble la société. Un émigré clandestin qui cherche à s’émanciper du sous-développement structurel de son pays vers les lumières de l’Occident  devient, en Algérie, le symbole du désespoir de toute la jeunesse. Une population qui exprime la joie de voir son équipe nationale gagner, comme toutes les populations de tous les pays, est une masse inculte et surtout  manipulée. Une équipe nationale qui gagne ses matchs est un instrument aux mains du pouvoir en place. Elle doit plutôt susciter la défiance.  Des joueurs internationaux qui touchent des clopinettes par rapport à leurs pairs d’Europe sont présentés en mercenaires. Un festival qui se tient, comme se tiennent des milliers de festivals ailleurs, plus fréquents et plus nombreux, est décrit comme étant un gouffre financier.

 

L’Algérie qui vit, qui crée, qui chante, qui s’amuse, qui aime, qui espère, qui lutte n’existe pas et ne doit pas exister.

 

Ses intellectuels, ses syndicats, ses partis, ses poètes, ses féministes, ses artistes, ses libres-penseurs, ses jeunes qui mordent le ciel et tout ce qui fait un pays n’existent pas. Ils ne font pas partie du spectacle. Ils doivent déranger énormément quand ils apparaissent. Ils ne doivent pas sortir de cette masse, désormais symbolique, compacte, gémissante sous le joug de dictateurs sans foi ni loi. 

 

Car l’Algérie ne doit pas changer par elle-même, en tout cas, c’est ce qui transparaît. On a beau attendre et chercher les solutions proposées, il n’y a que les diatribes et rien au bout que le noir avenir d’un pays qui n’en est même pas un.  Parce que l’Algérie elle-même n’aurait pas dû être. De son indépendance, il n’y a que cette lutte pour le pouvoir qui fait l’évènement et pas la libération de l’une des pires conditions que l’homme puisse vivre.

 

Tous les glissements deviennent possibles, dont celui qui filtre le plus, le déni d’indépendance. Parce que ce déni d’indépendance,  c’est d’abord et avant tout le désir d’appropriation, sans retenue, des richesses nationales.

 

Derrière tout ça, il y a ceux qui font la farce, les dindons, comme il va de soi, n’y sont pas pour grand-chose. Et ceux qui font la farce sont ceux qui n’acceptent que la soumission à leur volonté d’hégémonie.  La démocratie et les libertés publiques des Algériens, ils s’en soucient comme ils s’en sont souciés dans les pays où, après les avoir détruits, ils ont installé des pouvoirs clés en main.  Le but caché est de créer un courant d’opinion suffisamment puissant qui déstabilise non pas seulement l’Etat mais qui fissure profondément la société, par l’amalgame qui est fait entre le fait de s’opposer politiquement au pouvoir et le fait de ne pas se reconnaître dans le pays tant qu’il est gouverné par ce pouvoir.

 

D’où cette propension au catastrophisme, à la surenchère et à la diabolisation. Cela se fait par la simplification, parce qu’il n’est pas question de construire une alternative politique avisée et solide. La méthode suppose qu’il suffit de pousser au pourrissement de la situation et au blocage des initiatives. Conditions supposées suffirent à affaiblir les résistances locales aux initiatives étrangères.

 

Pour en revenir aux instruments de la cabale, parmi ceux qui vont mal, quelques-uns vont là-bas se plaindre. Ou plutôt pour être bien là-bas, on doit se plaindre.

Les autres, tous les autres, les plus nombreux, ceux qui sont ignorés, qu’on ne voit ni n’entend devant les caméras, construisent chaque jour, pierre à pierre, la société de demain. 

 

«Seule la vérité est révolutionnaire», disent les marxistes et ils veulent dire, par là, que pour changer les choses, il faut d’abord savoir de quoi elles sont faites, sinon on ne pourra rien y faire. C’est dans le sens où on veut faire des sauts qualitativement supérieurs. Ce qui n’est, de toute évidence, pas le cas, et la vérité ne semble pas intéresser ceux-là qui ont fini dans le délire de se prendre pour des observateurs étrangers, tant le confort illusoire que leur procure une notoriété dérisoire les enivre.

 

 

Ahmed Halfaoui. Les Débats

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