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Publié par Saoudi Abdelaziz

On ne peut pas se départir d'une certaine gêne, voire d'un sentiment de pitié certain devant le spectacle d'un homme allongé sur une civière et écoutant les charges retenues contre lui. Hosni Moubarak a régné sans partage durant trois décennies et a tenu l'Égypte d'une main impitoyable, mais cette main est désormais réduite à l'impuissance, à peine a-t-elle assez de force pour esquisser le credo final.

 

Devant ce vieux tyran déchu, accablé par la maladie, vaincu par les revers de fortune, on ne peut manquer de le comparer à son ex-collègue Saddam Hussein, arrogant et méprisant jusqu'au geste final. La comparaison s'arrête là : Saddam Hussein, cruel despote, n'a pas été jugé, mais a eu droit à un simulacre de procès, orchestré par des dirigeants revanchards, en majorité chiites et pour cause. On est sorti du "procès" Saddam avec le sentiment d'avoir assisté à un règlement de comptes, enrobé dans une robe de magistrat.

 

Dans le cas de Moubarak, les magistrats égyptiens prennent leur rôle au sérieux, et c'est le moment béni pour eux de démontrer que le régime ne les a pas totalement corrompus. On peut douter, certes, du bienfondé de certaines décisions, comme celle de mettre en jugement Moubarak et sa coterie, mais avec la certitude que les magistrats égyptiens ont assurément des consciences plus nettes que sous d'autres cieux arabes. On est ici à mille lieues des haussements d'épaules sceptiques suscités récemment par la mascarade du "procès Ben Ali" en Tunisie. Sans s'arrêter, encore une fois, sur les calculs et les objectifs de ce procès Moubarak, il faut reconnaître que la justice égyptienne, qui a ses corrompus comme tout le monde, sait se montrer à la hauteur quand il le faut. A elle seule, la présentation des pièces à conviction du procès valait le détour, surtout pour ceux qui se font une piètre idée du fonctionnement de la justice dans leur propre pays.

 

Au premier jour du procès, on savait déjà que l'ancien président Moubarak n'en serait pas la seule vedette, et qu'il pourrait y avoir des invités de marque. Premier enseignement de ce procès, en effet, le raïs déchu n'entendait pas assumer tout seul la responsabilité des actes de tout un régime. Il a d'ores et déjà désigné comme complice le "Mouchir" (Maréchal) Tantaoui, l'actuel homme fort de l'Égypte, et pilier de l'ancien régime. C'est Tantaoui qui aurait notamment pris la décision de bloquer les communications, par téléphone et par internet, dès les premières heures de la révolution du 25 janvier.

 

Moubarak affirme, et personne ne le croira, que cette décision a été prise à son insu par le chef des forces armées. L'institution militaire réplique que Moubarak s'est senti trahi par son corps d'origine, le 28 janvier, et qu'il agit ainsi par esprit de vengeance. "A beau mentir qui vient de loin."

Les centurions égyptiens nient, et c'est la tradition, mais ils n'expliquent toujours pas comment opère cette étrange machine à sélectionner les victimes et les bourreaux au sein d'un même clan.

 

Devant l'entrée de l'académie de police où se tient le «procès du siècle», des échauffourées ont eu lieu entre adversaires et partisans de celui qu'on nomme aujourd'hui «l'accusé» Hosni Moubarak.

Un Moubarak qui doit se dire, à l'instar du Don Diègue de Corneille : «N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie?» En plus de la honte d'être cloué au pilori, le Raïs, dont on chantait la gloire il y a peu sur tous les registres, doit affronter une révolution lexicale. Le Ramadan reste «noble et généreux», c'est évident, mais il n'est plus aussi "béni" qu'il l'était du temps de la splendeur du règne. Il n'est plus de bon ton de dire «Ramadan Moubarak», et on cherche déjà un substitut au «Aïdek Moubarak» qui doit succéder, sans autre révolution, au mois de jeûne.

 

La correspondante au Caire du quotidien londonien Al-Quds s'est ingéniée à faire la compilation des «nouktas » et jeu de mots, en vigueur depuis la révolution, comme le jeu qui consiste à présenter des vœux en utilisant les patronymes des barons déchus. La plus hardie dans certains cercles politiques est celle-ci : «Il a été décidé de supprimer le Ramadan après que les révolutionnaires aient obtenu la preuve intangible qu'il était moubarak.» Plus réalistes, d'autres Égyptiens ont demandé que le procès soit reporté et qu'il se tienne après le Ramadan. La vue de certains accusés pourrait les inciter à prononcer des mots ou leur faire dire des grossièretés susceptibles de rompre l'obligation du jeûne.

 

A ce jeu de l'impopularité, il semble bien que les deux fils de Moubarak, Djamel le présomptif et Ala l'affairiste, aient remporté la palme. Les Égyptiens ont très peu apprécié le fait qu'ils se soient présentés au tribunal avec un Coran à la main(1), comme s'ils s'en remettaient à Dieu, de la main droite après en avoir mis pas mal à gauche.

 

En attendant, et pour les jeunes révolutionnaires de la place Al-Tahrir, il n'y a aucun doute qu'avec Hussein Tantaoui, c'est la contrerévolution qui triomphe, tout comme elle l'a fait en Tunisie avec Caïd Essebci. Ils savent que les vingt millions d'Égyptiens qui ont profité, à un degré ou à un autre, de l'ancien régime travaillent déjà à imposer leur volonté au pays. C'est ainsi qu'ils appellent à une grande marche le 9 septembre prochain afin qu'un despote sous couverture religieuse ne succède pas au tyran qu'a été Hosni Moubarak. Mais comme semble le craindre le chroniqueur égyptien du magazine électronique Elaph, Sammy Al-Buhaïri, les jeux seraient presque faits, les libéraux et les laïcs ayant échoué à donner une autre orientation à la révolution.

 

Néanmoins, le procès Moubarak restera, quelle que soit son issue, un élément de dissuasion fondamental pour les apprentis dictateurs et autres potentats en devenir. Ce procès fait naître déjà des craintes sérieuses chez les membres du clan Assad, accrochés au pouvoir en Syrie. La télévision d'État syrienne a été le témoin éloquent de ces craintes en ne diffusant pas des images du procès du Caire à son premier jour. Ce n'est qu'au bout de quarante minutes de journal télévisé que le présentateur a évoqué «des accrochages entre adversaires et partisans de Moubarak en marge du procès». Il est vrai qu'il faut s'attendre à tout avec un régime qui déploie ses chars partout sauf sur le Golan occupé par Israël. Il en est ainsi parce que la Syrie est dirigée par «un ophtalmologue frappé de cécité», comme le remarque cet opposant syrien dans Elaph.

Après le lâchage de son allié russe Vladimir Poutine, Bachar Al- Assad a reçu un nouveau coup asséné, cette fois, par le grand poète Adonis. Ce dernier a désavoué, à son tour, Bachar Al- Assad et lui a demandé de se démettre de ses pouvoirs, mais que peut-on attendre de raisonnable d'un ophtalmologue sourd, en plus d'être aveugle ?

Ahmed Halli. Le Soir d’Algérie, 8 août 2011.

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