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Publié par Saoudi Abdelaziz

Karl Marx à Alger, en février 1882

Karl Marx à Alger, en février 1882

Par Dyne Suh

Dyne Suh, chercheuse et militante en Californie (États-Unis), donne à voir dans ce texte un Marx que la gauche française semble avoir oublié ou ignoré. Dans la doxa de l’extrême gauche, Marx s’est avant tout préoccupé de l’émancipation de la classe ouvrière européenne et aurait fait peu de cas de la race et des rapports coloniaux. Contre ces lectures eurocentriques, Dyne Suh rappelle l’analyse de Marx sur l’esclavage transatlantique et les luttes pour son abolition sur le sol américain. Pour Marx, l’esclavage transtlantique était au fondement de la civilisation capitaliste occidentale. La traite négrière se distinguait en ce sens pour lui de toutes les formes d’esclavage antérieures. Sur ce constat, Marx inscrivait la lutte abolitionniste dans un combat pour l’émancipation humaine à l’échelle globale. Il prenait ainsi très au sérieux la lutte contre les privilèges des travailleurs blancs, au Sud des États-Unis comme ailleurs. En cela, il se démarquait de beaucoup de ceux qui s’en sont réclamés et s’en réclament aujourd’hui en France pour proclamer que les races sociales n’existent pas et que les classes populaires sont unies par les mêmes intérêts.

La rédaction des Indigènes de la République, 21 juin 2013

 

L'esclavage racialisé

 Contrairement à la justification raciste pseudo-scientifique de l’esclavage qui prévalait jusqu’au XIXe siècle, Karl Marx avait compris que le statut des esclaves était une modalité brandie de l’extérieur plutôt qu’une disposition pré-existante. Durant la période d’émergence de l’anthropologie et de l’ethnologie, Marx se positionner loin des préjugés de son époque en affirmant que la condition des esclaves n’était pas un phénomène destiné à une seule race. Marx prit grand soin à décortiquer et à questionner les éléments différenciant l’esclavage racial de l’esclavage salarial, sur les raisons de son existence, et en quoi sa racialisation faisait office d’arme contre l’unification de la classe ouvrière.

 Concernant la différence entre les systèmes de production, Marx expliquait que, bien que les salariés ainsi que leur travail soient marchandisés, les salariés existent comme variable du capital, de même que leur travail sous une forme concrète ou abstraite. Au contraire, « le propriétaire d’esclave achète ses travailleurs (esclaves) comme il achète un cheval. S’il perd son esclave, il perd son capital. ».

En d’autres termes, ainsi que le note Marx, « dans le système esclavagiste, le capital financier investi dans l’achat de la force de travail joue le rôle de la forme monétaire du capital fixe, qui est seulement progressivement remplacé après la fin de la période de vie active de l’esclave. ».

Donc, en tant qu’esclave, le travailleur n’est même pas reconnu comme un travailleur vivant mais comme du travail mort. Par ailleurs, dans cette constatation, Marx oppose le niveau d’aliénation de l’esclave à celui du travailleur salarié en identifiant l’esclave comme capital fixe, tandis ce que le travailleur salarié est considéré comme du capital circulant. Par conséquent, Marx ne suggère à aucun moment que le travail salarié et l’esclavage soient équivalents. Il distingue par conséquent le travail salarié de la classe ouvrière, formellement libre, du travail des esclaves, qui se situe dans un autre contexte, notamment lorsqu’il écrit :

« Il ne s’agit pas de l’esclavage indirect, de l’esclavage du prolétaire ; il s’agit de l’esclavage direct, de l’esclavage des Noirs dans le Surinam, au Brésil, dans les contrées méridionales de l’Amérique du Nord [1  ]] . »

 D’un côté, Marx distingue donc les deux types d’esclavages en comparant la liberté et la mobilité grandissante des travailleurs salariés « par rapport aux Noirs qui avaient un maître et étaient vendus sans être consultés », mais d’un autre côté, il affirmait que ces deux types d’esclavages étaient liés par l’attaque que subissaient les ouvriers blancs du Nord des États-Unis qui avaient « le privilège d’être libres de se vendre eux-mêmes et de choisir leur patron », et qui se leurrèrent donc en croyant qu’ils étaient libres alors que leur relative liberté était si étroite.

 Concernant la question de savoir comment l’esclavage racialisé vit le jour, Marx note que « la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires » représente « les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore ».

Marx reconnaît que l’esclavage « parce qu’il est une catégorie économique, se trouve depuis le commencement du monde chez tous les peuples », mais l’esclavage, qui a ouvert la voie à l’émergence du capitalisme occidental, a une unique et aberrante qualité, qui le différencie des systèmes esclavagistes des sociétés précédentes. Dans les sociétés esclavagistes précédentes, les gens devenaient esclaves lorsqu’ils étaient faits prisonniers à la guerre. Il s’agissait d’une alternative plus humaine à l’exécution des vaincus.

 Esclavage et Capitalisme

 Dans le système capitaliste, le processus inhumain consistant à acquérir des esclaves commençait à ressembler à l’acquisition de matières premières et de bétail puisque des personnes libres étaient déshumanisées et commercialisées. La condition d’esclave devint ainsi immuable et héréditaire. Tout comme pour un produit de base,

« c’est le système esclavagiste lui-même qui assure un constant réapprovisionnement de sa force de travail par la guerre, la piraterie, etc. [...] »,

de la même manière que l’on a acquis de l’or pendant des siècles pour sa valeur, bien que les esclaves se différencient de l’or en cela que ce sont des biens qui se reproduisent eux-mêmes. Quoique la traite transatlantique moderne ne soit pas le premier cas d’esclavage racialisé, Marx caractérise ce système esclavagiste comme faisant de la peau noire des esclaves une partie intégrante de la fondation du capitalisme occidental.

 

« Avant la traite négrière, les colonies fournissaient au Vieux Monde quelques produits sans pour autant, semble-t-il, changer le monde dans les faits. L’esclavage est donc une catégorie économique de la plus haute importance. »

 En d’autres termes, il n’y avait pas de biens plus importants dans les colonies européennes des Amériques que la force de travail humaine comme capital fixe. La traite des esclaves a donc eu un impact plus important sur l’économie mondial que beaucoup d’autres matériaux, même additionnés.

 « L’esclavage direct est le pivot de notre industrialisation contemporaine autant que les machines, les crédits, etc. [...] Sans esclavage il n’y a pas de coton et sans coton il n’y a pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies ; ce sont les colonies qui ont créé le commerce mondial ; c’est le commerce mondial qui est la condition sine qua non de l’industrie mécanisée à grande échelle. »

 L’achat et la vente d’esclaves africains transforma ainsi les travailleurs humains en capital fixe qui produisit la richesse permettant au Vieux Monde de développer les technologies pour les sociétés capitalistes.

 « Sans esclavage, l’Amérique du Nord, le pays le plus avancé, se transformerait en pays primitif. Vous n’avez qu’à effacer l’Amérique du Nord de la carte des nations et vous vous retrouverez avec une situation anarchique, le complet délabrement du commerce et de la civilisation moderne. Ainsi laissez l’esclavage disparaître reviendrait à effacer l’Amérique du Nord de la carte des nations. »

 Ici, Marx n’est pas en train de justifier la nécessité de l’esclavage pour le progrès social. Dans ce contexte, Marx n’utilise pas « avancé » de manière positive ou « anarchique » de manière négative. Il tente simplement de démontrer l’importance de l’esclavage pour l’économie capitaliste américaine en expliquant de quelle manière l’absence de l’esclavage aurait détruit la société américaine dans son ensemble.

 Les catégories d’« esclave » et de « nègre » étaient analytiquement séparés selon Marx, ce qui n’était pas le cas selon la plupart de ses contemporains. Un Africain était forcé à se trouver dans la position du capital fixe. Marx proclamait, « un nègre est un nègre. Il devient esclave seulement dans certaines relations sociales ». Marx est fréquemment cité hors-contexte lorsqu’il écrit « Qu’est-ce qu’un esclave nègre ? Un homme de race noire. Cette explication a autant de valeur que la première. ». Mais ici, il ne faisait que résumer les idées de Pierre-Joseph Proudhon afin de critiquer celui-ci, il ne parlait donc pas de sa propre voix. L’idée de Marx différenciant le « nègre » de « l’esclave » est cruciale pour comprendre qu’il ne succombait pas à l’idéologie raciste et pseudo-scientifique de son époque.

 Marx s’est également opposé à l’idée que les Africains seraient heureux dans leur condition d’esclaves et que les propriétaires d’esclaves auraient des facultés innées pour gouverner efficacement en remarquant qu’« au Missouri, cinquante mille esclaves ont disparu, une partie s’étant enfuie, une autre ayant été déportée par les esclavagistes vers les États se trouvant plus au sud. », démontrant ainsi que les esclaves détestaient leurs conditions et que les propriétaires d’esclaves étaient pétrifiés par les révoltes d’esclaves.

 Par ailleurs, Marx se montra cinglant à l’égard des défenseurs de l’esclavage qui affirmaient l’interchangeabilité des catégories d’« esclave » et d’« Africains ». dans le volume III du Capital, Marx cite une déclaration glaciale d’un avocat pro-esclavagiste, datant de 1859, qui expose la cruauté et la vanité du Sud esclavagiste :

 « Messieurs, dit-il sous les applaudissements de l’assemblée, la Nature elle-même a destiné le nègre à l’esclavage. Le Noir est fort et bien membré, mais en lui donnant cette force la Nature l’a privé de toute volonté, tant pour gouverner que pour travailler. (Applaudissements.) Et c’est cette même Nature qui lui a refusé la volonté de travailler, lui a donné un maître pour le contraindre et en faire, sous le climat où il est né, un serviteur utile autant pour lui-même que pour celui qui le commande. Je considère qu’il n’y a aucune injustice à laisser le nègre dans la situation que la Nature lui a assignée. Celle-ci lui a donné un maître qui le dirige ; est-ce donc le priver d’un droit que de l’obliger à travailler pour ce maître, que de le forcer à fournir une juste indemnité a celui qui dépense son activité et son talent à en faire un être utile a la société et à lui-même ? »

 Dans cette partie du livre III du Capital, Marx dessine ainsi un parallèle entre la manière dont les maîtres cherchent à justifier leurs règles vis-à-vis de leurs esclaves et les justifications des capitalistes vis-à-vis de la domination qu’ils exercent sur les travailleurs salariés « libres ». Pour finir, Marx ajoute par ailleurs dans ses propres termes :

 « l’ouvrier salarié, de même que l’esclave, doit avoir un maître pour le faire travailler et le diriger. Et nécessairement, ce rapport de maître à serviteur étant admis, il est dans l’ordre des choses que l’ouvrier salarié soit contraint à produire, non seulement son salaire, mais le salaire de celui qui est son maître et son surveillant, "la juste indemnité de celui qui dépense son activité et son talent à en faire un être utile à la société et à lui-même". »

 Ici, sans pour autant comparer l’esclavage et le travail salarié, Marx connecte ces deux systèmes de production.

 Ce lien, entre les deux systèmes, implique également la possibilité de solidarité entre ces deux groupes de travailleurs à travers la vision similaire que la classe dominante à d’eux. De plus, Marx met les dirigeants d’entreprise dans l’embarras en les comparant aux esclavagistes. Marx considérait scandaleux le fait que les dirigeants d’entreprise justifient leurs positions économiques et donc leur salaires avantageux à travers ce qu’ils considéraient comme leur supériorité innée en terme de talents, fondée sur une base de classe. Marx comparait cela aux maîtres des plantations d’esclaves défendant honteusement leur position socio-politique et économique en terme de talent inné, racialement fondé. L’un trouve ses racines dans l’idéologie raciste, qui se base sur un racisme pseudo-scientifique, tandis ce que l’autre est « classiste par nature » (classist in nature), mais également fonctionnaliste et dogmatique.

 Marx fait cette distinction dans le volume III du Capital qui, comme ses écrits sur la guerre de Sécession, n’a pas été suffisamment lu. Ce qui peut expliquer l’idée erronée selon laquelle Marx réduirait tout à la classe, idée partagée par des personnes qui accordent trop d’importance à des passages comme - par exemple - dans le, très largement lu, Manifeste communiste, où Marx utilise le terme « esclave » pour se référer à la classe ouvrière en tant qu’« esclave de la classe bourgeoise ». Comme je l’ai démontré, Marx lui-même n’était pas si simpliste.

 Marx s'adressant aux ouvriers blancs: choisissez la solidarité raciale à la solidarité de classe à vos risques et périls

 Marx déclarait ainsi que « dans les États-Unis du Nord de l’Amérique, toute velléité d’indépendance de la part des ouvriers est restée paralysée aussi longtemps que l’esclavage souillait une partie du sol de la République ».

Se faisant, en se battant pour l’amélioration de leurs conditions de vie par une solidarité de classe inter-raciale, Marx pensait que la bataille pouvait se faire sur un front plus étroit. L’analyse de Marx s’est justifiée, temporairement. Comme Kevin Anderson l’écrit dans Marx at the Margins [2  : « Selon Marx, la guerre civile de 1861-1865 aux États-Unis a constitué l’une des batailles majeures pour l’émancipation humaine, en obligeant les travailleurs blancs des États-Unis à s’opposer à l’esclavage ».

 Il est clair que Marx était au courant des autres arguments contre l’esclavage, comme on peut le voir dans sa référence à Harriet Beecher Stowe dans un article de 1861 pour le New York Daily Tribune. Il savait que les Américains blancs étaient conscients des raisons morales en faveur de l’abolition de l’esclavage et qu’ils faisaient preuve d’une grande empathie, sans doute due à leur lecture de La case de l’oncle Tom et de La clef de la case de L’Oncle Tom. Parce que Marx croyait que les Américains blancs avaient déjà entendu parler de ces arguments, je fais l’hypothèse que Marx introduisait là un autre type d’attaque contre l’esclavage, afin de convaincre les plus empiristes et les plus hostiles. Ce n’est pas que Marx n’était pas d’accord avec Stowe ou pensait que les traumatismes émotionnels et physiques de l’esclavage étaient anodins. Il était simplement conscient que ce type de discussion circulait déjà ; un autre argument devait donc être lancé à un autre niveau, pouvant apparaître comme plus urgent à ceux dont les convictions racistes étaient un obstacle à l’abolitionnisme ou qui ne comprenaient sans doute pas en quoi l’esclavage affectait leur propre vie. Marx était déterminé à démontrer ce lien afin d’encourager la solidarité au-delà de la frontière raciale. Si les travailleurs blancs peuvent voir la manière dont eux-mêmes sont menacés d’esclavage, et donc en quoi ils ont un intérêt à l’abolition de l’esclavage, peut-être que cela provoquerait une plus grande conscience de l’urgence qu’ils ont à assumer cette position anti-esclavagiste.

 Afin d’insister encore plus sur l’abolition de l’esclavage comme moyen d’émancipation pour le prolétariat, Marx prédit que si les Blancs tentaient d’enfermer les Noirs dans une caste à l’intérieur même de la classe ouvrière, cela ne ferait que conforter l’idée qu’ils pourraient être eux-mêmes enfermés à l’intérieur. Si l’on ne prend pas en compte l’avertissement de Marx, écrit Anderson, « le résultat ne sera qu’une nouvelle forme de capitalisme, nettement structuré autour des frontières raciales et ethniques, dans lequel les immigrés blancs rejoindraient les Noirs dans les bas-fonds. ». Il y avait la nécessité de résister à la séduction qu’offrait l’illusion de devenir membre à part entière de la classe capitaliste. Comme l’écrit Anderson citant Marx, cette illusion a consisté à donner « aux initiatives subversives des Blancs pauvres (poor whites) une orientation inoffensive et à domestiquer ces derniers en agitant la perspective qu’ils deviennent eux-mêmes un jour des propriétaires d’esclaves. Le conflit transversal sur l’esclavage servait donc d’outil idéologique pour dévier les pauvres blancs de leur conflit avec les classes dominantes du Sud. »

 Marx n’appelait pas seulement la classe ouvrière blanche à abandonner les illusions petites-bourgeoises ; il insista sur le fait que les ouvriers blancs n’avaient que deux options : permettre une victoire du Sud et donc l’expansion de l’esclavage au-delà des frontières raciales, ou alors se tourner vers l’émancipation d’autres êtres humains opprimés afin de renverser les classes dominantes sudistes. Marx écrivait :

 « L’actuelle lutte entre le Sud et le Nord est donc essentiellement un conflit entre deux systèmes sociaux, entre le système de l’esclavage et celui du travail libre. La lutte a éclaté, parce que les deux systèmes ne peuvent pas coexister plus longtemps en paix sur le continent nord-américain. Elle ne peut finir qu’avec la victoire de l’un ou de l’autre. »

 Dans cette affirmation, Marx appelait à en finir avec l’assignation des Noirs aux plus basses tâches, ce qui les réduisait donc à du capital fixe. Il souligna que pour provoquer une révolution de classe aux États-Unis, les Blancs devaient se battre pour libérer les Noirs de l’esclavage et en faire leurs égaux, pour former une classe ouvrière plus large et unifiée, plutôt que de continuer à créer des castes raciales au sein de la classe ouvrière.

 Marx et le Nord pendant la guerre civile américaine.

 Le soutien de Marx au Nord n’était pas sans conditions. Son soutien ne s’exprimait que parce que le Nord était abolitionniste et que Marx voyait la guerre de Sécession comme une opportunité pour la classe ouvrière de se solidariser avec d’autres êtres humains oppressés. Dans son Marxisme et Liberté [3  ] , Raya Dunayevskaya cite Marx écrivant à Engels :

« Un simple régiment noir aurait un effet remarquable sur les nerfs sudistes [...] Une guerre de ce type doit être menée d’après une ligne révolutionnaire tandis que les Yankees en sont loin, tentant de mener celle-ci constitutionnellement. ».

Marx préconisa très tôt que la guerre civile se fasse sous la bannière de l’abolitionnisme et qu’elle s’attaque directement à l’esclavage racialisé. Il critiqua ainsi fortement les non-abolitionnistes du Nord pour avoir esquiver cette question :

« Si les États frontières et les territoires contestés, où les deux systèmes sont en lutte pour l’hégémonie, sont comme une épine dans la chair du Sud, il ne faut pas méconnaître, par ailleurs, qu’au cours de la guerre ils ont représenté jusqu’ici le point faible du Nord. Sur ordre des conjurés du Sud, une fraction des esclavagistes de ces districts a simulé de façon hypocrite une certaine loyauté vis-à-vis du Nord, tandis qu’une autre fraction trouvait que ses intérêts immédiats et ses idées traditionnelles la rapprochaient de l’Union. Ces deux fractions ont pareillement paralysé le Nord porté par la crainte d’altérer l’humeur des esclavagistes « loyaux » des États frontières et de les jeter dans les bras de la Sécession. En d’autres termes, les ménagements empreints de prudence vis-à-vis des intérêts, préjugés et sentiments de ces alliés douteux, c’est ce qui a frappé l’Union depuis le début de la guerre d’une faiblesse incurable, en la poussant dans la voie des demi-mesures, en l’amenant à ruser avec les principes inhérents à la guerre, en épargnant le point le plus vulnérable de l’ennemi, la racine du mal : l’esclavage lui-même. »

Interpellant ainsi la guerre pour ce qu’elle était en tant que « rébellion pro-esclavagiste », Marx s’impatienta vis-à-vis de la mollesse du Nord apaisant sans cesse les demandes du Sud, particulièrement des États frontaliers.

 En août 1862, Marx publia plusieurs critiques envers l’incapacité de Lincoln à abolir l’esclavage. Revendiquant les voix des abolitionnistes radicaux du Nord, Marx félicita Lincoln trois ans plus tard, dans l’adresse de la Première Internationale de 1865, pour sa victoire lors des élections :

« Si la résistance au pouvoir des esclavagistes a été le mot d’ordre modéré de votre première élection, le cri de guerre triomphal de votre réélection est : mort à l’esclavage ! ».

Alors que Marx a soutenu les abolitionnistes radicaux du Nord, il fut très critique envers le conservatisme du gouvernement. Le gouvernement de l’Union se référait aux esclaves en fuite comme à de la contrebande, et les militaires étaient forcés à rendre les propriétés volées à leurs propriétaires. Le soutien de Marx au Nord n’était donc pas inspiré par le gouvernement de l’Union, mais plutôt par de réels actes de justice sociale des abolitionnistes du Nord, qui refusèrent de voir les Africains comme des biens ou de la « contrebande ».

 Comme le montrent les écrits de Marx sur la guerre de Sécession ainsi que ses autres écrits sur la race, son agenda politique et sa théorie n’étaient pas, comme cela est souvent mal compris, seulement limités à l’émancipation de la classe ouvrière blanche du travail à l’usine, ou uniquement concentrés sur la destruction du capitalisme. La destruction du capitalisme était secondaire ; c’était un moyen d’émancipation à grande échelle qui pouvait rétablir le travail de sa forme aliénante à son essence humaine. Le souci premier de Marx concernait l’émancipation humaine, et le degré extrême d’aliénation de l’esclavagisme racialisé ainsi que la place de ce dernier comme pivot de la civilisation capitaliste occidentale, en le considérant comme le point nécessaire par où commencer.

Contrairement aux accusations faisant de Marx un penseur réduisant tout à la classe, ses écrits sur la guerre civile montrent que la race n’occupait pas une place de second plan par rapport à la lutte des classes ; au contraire, la lutte contre l’esclavage était un signe avant coureur qui allait pousser la classe ouvrière à se joindre à la lutte pour l’émancipation humaine en identifiant les différentes formes que prend l’oppression.

 

NOTES

 [1  ] Tous les textes de Marx sont disponibles aux Archives Internet Marxistes : <html>[<a href="#nh2" name="nb2" class="spip_note">2</a>" class="spip_out">http://www.marxists.org/francais/ Dont une traduction en français est en cours aux éditions Syllepse.

[3  ] Aux éditions Champ Libre en français.

Traduit de l’anglais par Selim Nadi, membre du PIR.

 Source : Les Indigènes de la République

Première mise en ligne sur le blog le 27 juin 2013

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