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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

On veut un toboggan est-ouest !

par Kamel Daoud

 

 Constat kitch avec une formule peu recherchée mais très vraie : dans le pays le plus grand d'Afrique, les Algériens ne savent pas où aller. C'est un constat né de la déclaration de Novembre 54 qui a proclamé l'indépendance comme but et pas « le Bonheur ». Du coup, après avoir été libre, on est assis et c'est tout. L'histoire nationale sous forme laconique d'un SMS vers le ciel. Car les Algériens s'ennuient, profondément, jusqu'à faire fabriquer de l'huile à partir de la lenteur. Et c'est après avoir eu un toit, un boulot et donc un salaire et parfois une voiture, qu'ils comprennent qu'ils n'ont pas où aller avec le tout car la jouissance est prohibée comme politique de l'Etat. Le Pouvoir est là dans une logique de mari rigide face à une femme au foyer : je te fais manger, je t'habille, je te loge, que veux-tu de plus ? Le but de la vie étant le rassasiement pas la joie, donc tout autre chose comme des parcs de loisir, des jardins, de l'herbe verte, des aires de jeu pas en plastique, des plages propres, des cinémas, de la culture pour la nuit, des piscines dans chaque commune deviennent un luxe, un détail, un plus, une option. Du coup, on comprend que le Régime traite ce peuple, dans sa magnanimité alimentaire, sous le coup de la formule « peuple au foyer » : je t'habille, je te loge, je te nourris et je me reproduis sur ton dos, que veux-tu donc de plus ?

Car quand arrive 17 heures en hiver et 21 heures en été, on est face au vide astral, au non-sens fermé pour travaux, à la route qui tourne autour d'elle-même. Le loisir n'est pas un but national, ni le sourire, ni l'explosion de la joie. Un homme marié, ou pas, seul ou en triple, salarié ou avec enfants, ne sait pas où aller à partir d'une certaine heure dans le pays le plus vaste d'Afrique. Et si dans les villes, on a toujours la ville sous la main, c'est pire dans les villages où l'on peut encercler l'univers en faisant dix mètres de côté, chaque côté.

Et le régime s'amuse-t-il ? Non, il est trop vieux ou seulement lorsqu'il prend des bains de foule ou des séances de thérapie en Suisse. Le problème ne se pose pas pour ses enfants qui vivent dans le monde et pas collés à un pays par les cheveux et la racine. Donc, le loisir est une nécessité qui n'en est pas une pour le Régime : à 17 ans, le régime était dans une caserne ou une école des cadets ou à l'étranger ou au maquis. Donc, il ne s'amusait pas ou autrement et ne peut pas comprendre qu'à 17 ans, on puisse vouloir jouer du ballon au lieu de libérer un pays au Nicaragua. Pire à 30 : à trente ans, le Régime était soit ministre surchargé, soit en exil payé, soit déjà avec un passeport diplomatique et donc ne se posait pas la question du «que faire quand le village n'a pas où aller lui-même ?».

Le Régime ne s'ennuie pas, contrairement à nous. D'où cette vision de grands chantiers avec peu de loisirs. Le but national reste marqué par les frustrations de l'époque coloniale : il faut manger, chausser, habiter, habiller puis mourir. Et Rire ? Seulement les uns des autres.

Kamel Daoud, 19 janvier 2012. Le Quotidien d’Oran

 

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