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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

© Marc Riboud, Alger, 2 juillet 1962.

 

 

 

Extrait de Retours en Algérie de Akram Belkaïd

 

 

"Nous voici place des Martyrs, non loin de la basse Casbah (...) Un membre du groupe me raconte qu’il a fait son service militaire en Algérie et qu’il a été de faction sur cette place quelques jours à peine avant l’indépendance. « J’étais pour l’Algérie française, je te l’avoue, mais je n’ai pas été tenté de rejoindre l’OAS, me confie-t-il. Je n’étais pas d’accord pour qu’on parte d’ici mais, comme beaucoup d’appelés, je suis resté loyal au général de Gaulle. »

 

Je lui demande s’il a changé d’avis aujourd’hui. « Je ne sais plus. Les choses auraient pu en aller autrement », répond-il. Je lui dis que, moi aussi, j’aurais aimé être sur cette place le 5 juillet 1962. Pour connaître ce que fut la folie de ces jours de liesse. Oui, mon cher ami, j’aurais aimé avoir eu vingt ans à l’indépendance. Je viendrais aujourd’hui pour témoigner, pour affirmer, avec toute la légitimité de celui qui a vécu ces moments-là, qu’il n’y avait pas d’autres solutions. Que l’indépendance était inéluctable et qu’il ne sert plus à rien de ressasser le passé.

 

Ah ça oui, j’aurais aimé avoir vingt ans en ce jour de joie pour raconter une explosion populaire telle que l’Algérie n’en n’a jamais connu après. J’aurais vécu ce déferlement incandescent, j’aurais entendu les longues séries de youyous, vu les drapeaux claquer au vent et entendu la rade résonner des sirènes de bateaux. J’aurais aimé avoir vingt ans à l’indépendance pour ne pas m’en laisser conter par ceux qui dénigrent systématiquement la révolution algérienne, qui mêlent aujourd’hui dans leur vindicte ce moment de grâce et ce qu’est, hélas, devenue l’Algérie.

 

Avoir vingt ans en juillet 1962 pour ne pas sombrer dans la haine de soi qui défigure tant de mes compatriotes. Pour résister aux figures imposées de la repentance inversée, celle qui, notamment en France, oblige presque les Algériens à s’excuser d’avoir pris les armes pour arracher leur liberté et leur dignité. Méchant, le FLN, sommes-nous priés de dire. Mais sans le FLN, l’indépendance serait-elle tombée du ciel ? Les indigènes seraient-ils soudain devenus des citoyens français à part entière ? Soyons sérieux. Une révolution se fait rarement avec des fleurs. Elle ne peut qu’être violente et impitoyable parce qu’elle vise à faire table rase du passé et qu’elle ne souffre d’aucune nuance. Parce qu’elle entend détruire un ordre établi qui, lui aussi, userait de la violence pour durer encore.

 

Allons ! Nedjma (*) est certes devenue moche, avec ses pieds dans la merde et les immondices, ses vêtements flétris et son corps violenté par des soudards et des affairistes, mais elle méritait sa liberté. Oui, si j’avais eu vingt ans à l’indépendance, j’aurais sûrement été analphabète, mais aujourd’hui, et malgré toutes les tares du système éducatif algérien, mes enfants seraient peut-être ingénieur, architecte ou médecin. Ils vivraient ailleurs ou ne penseraient qu’à quitter ce pays, dites- vous ? Certes, mais où qu’ils soient, je serais fier de leur accomplissement. Ils seraient maîtres de leur vie, le dos droit et la tête relevée".

 

(*) Pour reprendre la figure allégorique de l’Algérie dans le roman éponyme de Kateb Yacine, Nedjma (Points, Paris, 1996).

 

 

 

Bonne feuille publiée dans Maghreb Emergent

 

 

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