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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

En faisant une croix sur son marché iranien, Peugeot renonce à son premier marché à l'international, regrette le délégué CGT de l'usine d'Aulnay-sous-Bois. 

DR

 

 

 

 

 

Le point de vue d'un ancien trader.

 

"Au service de leur unilatéralisme, les Etats-Unis usent et abusent intelligemment des asymétries du système économique pour s'ériger en autorité universelle de dernier ressort (...). Les Américains se préparent à un formidable changement de pied, qui permettra à leurs entreprises de recueillir seules les fruits des retrouvailles avec l'Iran. Obama obtiendra par la paix à Téhéran ce que Bush pensait acquérir par l'invasion à Bagdad. En laissant, dans les deux cas, l'Europe hors jeu."

 

 

 

Embargo sur l'Iran : halte à la naïveté européenne

 

 

Par Xavier Houzel (économiste, ancien trader)

17 octobre 2013

 

 

Les fournisseurs européens du constructeur automobile américain General Motors ont reçu récemment une circulaire de leur client leur indiquant que tout contact avec l'industrie automobile iranienne, liée ou non à GM, conduirait à les éliminer de la liste des fournisseurs

 

Dès 2012, GM, forte de ses 7 % du capital, avait contraint Peugeot à sabrer son activité iranienne, qui représentait alors 30 % du marché de ce pays. GM n'a fait que répercuter le décret de 2013 par lequel le président Barack Obama menace de sanctions, d'ailleurs toutes contraires aux règles de l'Organisation mondiale du commerce, les entreprises qui commerceraient avec l'industrie automobile iranienne.

 

Et ce décret ne fait lui-même qu'étendre à l'automobile des règles déjà en vigueur dans le secteur pétrolier depuis 2010, voire depuis 1996 (loi D'Amato).

 

Un autre décret permet d'"expulser" du système financier américain les banques étrangères coupables d'avoir acheté la devise iranienne, ainsi frappée par Washington d'inconvertibilité générale. Le créancier français d'un importateur iranien doit aller quémander la permission du Trésor américain pour pouvoir se faire payer son dû !

 

Ce qui est nouveau n'est cependant pas cet unilatéralisme américain, même si, sous Obama comme sous George Bush, il s'étale désormais sans vergogne. La nouveauté, c'est l'inertie des pouvoirs publics et le silence des médiasen Europe. En 1996, Bruxelles avait interdit aux entreprises européennes de se soumettre à la loi D'Amato. Aujourd'hui, les dirigeants européens ne trouvent rien à redire aux diktats de Washington.

 

 

LE SECTEUR BANCAIRE LE PREMIER TOUCHÉ

 

Certes, en amont, il y a un accord euro-américain, bien ou mal fondé, sur les objectifs politiques inspirant les sanctions (en tout cas pour l'Iran). Pour autant, est-il supportable que le contrôle de pans entiers de notre économie soit transféré en catimini à Washington ?

 

Le secteur bancaire est le premier touché. Que les relations financières avec les Etats voyous (y compris Cuba) soient licites ou non en Europe, Washington, à force de harcèlement, a mis les banques européennes au pas.

 

Beaucoup ont été contraintes de payer des centaines de millions de dollars d'amendes, et surtout d'abandonner leurs activités avec ces pays, souvent sous des prétextes futiles, comme des erreurs de forme dans les messages "swift" – système d'échange de données internationales bancaires – au sujet d'opérations en elles-mêmes pourtant licites. La législation anticorruption permet aussi, sous des dehors vertueux, de punir ceux qui ont le tort de contrevenir aux injonctions de l'administration américaine en investissant là où elle ne le veut pas.

 

Au service de leur unilatéralisme, les Etats-Unis usent et abusent intelligemment des asymétries du système économique pour s'ériger en autorité universelle de dernier ressort.

 

 

ANGÉLISME MAL AVISÉ

 

– Les entreprises européennes se font coter à New York, principale place financière mondiale. On greffe alors artificiellement la législation anticorruption sur la réglementation boursière pour donner à la Securities and Exchange Commission (SEC), l'autorité américaine des marchés financiers, un droit de regard sur leurs pratiques commerciales, alors qu'elles n'auraient rien à voir avec les Etats-Unis.

– Les courriels échangés hors des Etats-Unis transitent par des firmes américaines : le parquet fédéral s'arroge compétence pour poursuivre des opérations pourtant intégralement réalisées par des non-Américains hors des Etats-Unis.

– Le dollar, instrument obligé des échanges commerciaux, ne se compense qu'à New York : le procureur de Manhattan s'acquiert à bon compte le succès auprès de son électorat en mettant en joue l'industrie bancaire européenne.

 

Le système économique mondial laisse ainsi entre les mains américaines des "facilités essentielles" (le dollar, Internet) que nous considérons naïvement comme des "biens publics", alors qu'ils sont utilisés par Washington comme autant de leviers de pouvoir. Il est tout simplement extravagant que les Etats-Unis puissent tout à la fois inonder la planète d'encaisses dollars, et faire de l'utilisation du dollar la courroie de transmission de toutes leurs réglementations, applicables du seul fait qu'on l'échange à New York.

 

Tout cela avec la coopération empressée des autorités françaises, puisqu'un angélisme mal avisé a amené la France et l'Europe à baisser pavillon devant les Etats-Unis dans la négociation des traités d'entraide judiciaire, dont nos représentants n'ont pas perçu la portée politique.

 

 

LE BRÉSIL DONNE DE LA VOIX

 

Il ne s'agit pas ici d'amertume néogaulliste devant la tartufferie américaine : on fait payer des milliards à nos entreprises pour faits de corruption sous prétexte d'égalité avec leurs concurrentes américaines, mais on met toutes les ressources des agences de renseignement américain au service de ces dernières ; on poursuit les banques pour vice de forme, mais la SEC est irresponsable lorsque ses négligences font perdre aux épargnants européens les dizaines de milliards engloutis par Madoff.

 

Les expéditions lancées par les procureurs et les agences fédérales (SEC, Office of Foreign Assets Control) contre nos entreprises sont une chose. La délégation tacite de notre politique extérieure aux bons soins de Washington peut aussi se concevoir dans un monde dans lequel les diplomaties européennes n'émettent que le bruit de fond.

 

Mais l'inconscience des gouvernements européens devant leur dépossession en matière économique et financière est autrement plus grave. Dans les années 1960, c'est la France qui donnait de la voix. Aujourd'hui, c'est le Brésil.

 

Pendant ce temps, les Américains se préparent à un formidable changement de pied, qui permettra à leurs entreprises de recueillir seules les fruits des retrouvailles avec l'Iran. Obama obtiendra par la paix à Téhéran ce que Bush pensait acquérir par l'invasion à Bagdad. En laissant, dans les deux cas, l'Europe hors jeu.

 

Source:  Le Monde.fr

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