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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

DR

 

 

« De nombreux acteurs et non des moindres ont emporté leurs secrets avec eux » constatait hier l’éditorialiste d’El Watan, après le décès de Chadli Bendjedid.  Kamel Daoud renchérit ce matin dans le Quotidien d’Oran : « Les présidents, faiseurs, décideurs, haut gradés meurent et s'en vont. Sans rien dire ou écrire ». Chiricahua évoquant la mort mutique de M'hamed Yazid en 2003 et de Abdelhamid Mehri en 2012, écrivait : « Les générations nouvelles accéderont, par leurs propres moyens, un jour ou l'autre, à la vérité du passé. Alors, elles auront le droit d'avoir la dent dure contre celles des pères qui ne leur ont rien transmis ».

 

 

 

Le Grand Silence

 

 

Par Mohammed Larbi

 

 

Une génération entière de cadres du mouvement de Libération nationale et de dirigeants politiques est en train de disparaître. En moins de six mois, deux anciens chefs d’Etat sont morts. A cela nul n’est en mesure de s’opposer, ce qui n’empêche pas de se poser des questions, mais sans se laisser aller à ce qui tient lieu de vérités et qui n’en sont pas toujours. Beaucoup de choses ont été relevées. Des bonnes, mais aussi des moins bonnes, mais les Algériens savent-ils tout sur ceux qui nous ont quittés ? En ce sens, beaucoup attendaient avec intérêt la participation de Chadli Bendjedid au dernier Salon du livre. La maladie l’en a empêché et il ne s’agissait pas d’une visite protocolaire. Le défunt devait présenter un livre autobiographique, une grande première en Algérie et pas seulement dans l’histoire de l’édition nationale.

La raison en est bien simple, de nombreux acteurs et non des moindres ont emporté leurs secrets avec eux.

 

Pourtant, qu’il s’agisse de la guerre de Libération nationale ou de l’histoire contemporaine de l’Algérie, beaucoup méritent d’être connus, sinon d’être dévoilés et rapportés au plus grand nombre. En ce sens, Chadli Bendjedid a vécu et connu ces deux périodes, l’une dans le prolongement de l’autre bien que différentes, et à des niveaux de responsabilité différents. Il avait d’ailleurs des réponses à apporter justement en ce qui concerne la seconde, qui a marqué à sa manière l’histoire de l’Algérie comme la fin du parti unique et le passage vers un autre système.

 

Sauf que cela ne s’est pas fait facilement et même sans heurt, que le défunt avait évoqué par allusion mais sans jamais rien révéler, sauf peut-être en cercle restreint. De simples allusions à l’occasion d’un discours. Des messages pour initiés. Sauf à croire que les Algériens n’y avaient pas droit et qu’ils étaient alors tenus à l’écart de la chose politique. Ah, cette culture de la communication ! Elle était tout simplement inexistante, alors que par simple définition et un peu de bon sens, elle permet d’établir des passerelles avec l’opinion nationale, favorise ensuite la transparence et la responsabilité. Elle aurait pu éviter bien des malentendus et aussi d’incroyables désastres, les émeutes d’Octobre 1988 étant sans le moindre rapport avec ce que l’Algérie allait vivre trois années plus tard et pendant bien longtemps.

 

Au point que des Algériens tuent d’autres Algériens. Le plus grand drame que des Etats pourraient être amenés à vivre et qu’ils cherchent à éviter. L’Algérie n’en est d’ailleurs pas sortie et beaucoup voudraient bien savoir ce qui l’a plongée dans cette situation et comment ; alors qu’elle n’est pas dépourvue de moyens, elle s’est retrouvée en état de cessation de paiement. On attendait le miracle, on a eu la mort. Le FMI et le programme d’ajustement structurel, ce n’était pas que pour les autres. Le cauchemar s’est alors substitué au rêve, tandis que le pays ne manquait pas non plus de stabilité. Connaîtra-t-on alors la vérité ?

 

 

Mohamed Larbi, 8 octobre 2012. El Watan.com

 

 

 

 

 

 

 

El Alia, une bibliothèque illisible fermée au public

 

Par Kamel Daoud

 

 

Trop d'histoire tue le présent, vide le passé et arrache à l'avenir son goût de surprise et son cri d'accouchement. C'est ainsi que les présidents, faiseurs, décideurs, haut gradés meurent et s'en vont. Sans rien dire ou écrire. Ou presque. Ou juste «ce qui s'est passé avant 62». La prochaine bio de Chadli est déjà déclarée une bio qui ne heurte pas les «sensibilités». C'est-à-dire les amis, survivants, parents et proches, associés et faiseurs et décideurs du pays. Une histoire sans vertèbres ni dents ni révélations. Comme l'histoire nationale mère stérile de toutes les histoires des faiseurs de l'Algérie. Tout se passe entre «adultes» pour peuple non consentant. Entre tuteurs. Et nous ? Visage écrasé contre les vitres du spectacle. Essayant de décoder, comprendre, surprendre et de lire sur les lèvres.

La doctrine du tutorat veut que la réalité et la vérité soient une affaire entre décideurs du pays et qu'au peuple immature on ne doit servir que les débris de fées et le conte sans jambes de la propagande. Conclusion ? On n'assume pas, on ne sait pas et on refait. Dans un siècle on va encore tuer par strangulation des Abane, tirer dans des dos de quelques Boudiaf, et tuer des colonels Chaabani ou cacher des cadavres d'Amirouche ou se tirer dans les jambes comme au congrès de la Soummam ou déclarer des Boudiaf mort alors qu'ils sont au Maroc ou tirer sur le peuple et dire que ce n'est pas moi mais l'autre. Les mêmes erreurs, avec les mêmes grades et les mêmes âges. Quand on ne raconte pas l'histoire, elle insiste, revient et se répète. C'est ce que disent les philosophes.

Les vieux villages parlent quand à eux de « malédiction »qui peut aller de père en fils sur des générations. Tant que quelqu'un ne tranche pas le cycle et demande ou accepte le pardon. Un peuple tourne en rond quand l'histoire tourne en boucle. C'est ce que dit le bouton replay de la vie des idées chez certaines nations. Donc Chadli est mort et Benbella et les autres et personne d'entre eux n'a eu le courage ou la force de prendre la parole alors que tous disent avoir pris les armes.

Pourquoi ces gens-là ne disent rien, écrivent peu ? Un : ils le font mais entre eux et pensent que le peuple n'a pas à savoir ou à comprendre ou à être associé. Deux : ils ont peur. Quand on écrit, on accuse, révèle et affirme ou corrige un mensonge. Et dans un univers où personne n'est un ange retraité, la manivelle risque un effet de retour dévastateur.

Trois: le régime tient à avoir une belle image et de mauvaise pratique. Du coup, il impose l'omerta à ses retraités au nom du devoir de réserve. Quatre: Cela ne sert à rien de jouer les martyrs pour un peuple que l'on sait manipulable et volatile. Cinq: on ne sait pas écrire. Six: il ne sert à rien de refaire la révolution, surtout pas avec des livres. Sept: on peut être puni, tué, emprisonné et maltraité. Huit: vaut finir bien ses vieux jours. Neuf : la fatigue.

Du coup, pas de livres. Que des enterrements. Et des cimetières de chuchotements.


«Dites avant de mourir et vous mourrez totalement. Dites avec courage car de toute façon on meurt tous. N'entamez pas le grand silence avant la dernière respiration. Seulement après.»



 

Antar Daoud, 9 octobre 2012. Le Quotidien d’Oran

 

 

 

 

« LE DOUBLE-SIX LUI A CLAQUÉ ENTRE LES MAINS »

 

Par Chiricahua

  

  

  

  

 La morale que l'on peut tirer de ce film (qui n'est pas forcément celle que visait A. Tarkovsky mais qui conforte notre propos), c'est que les générations nouvelles accéderont, par leurs propres moyens, un jour ou l'autre, à la vérité du passé. Alors, elles auront le droit d'avoir la dent dure contre celles des pères qui ne leur ont rien transmis.

  

 

 

 

 

 

12 février 2012. Chiricahua-overblog 

Dans le film d'Andréï Tarkovsky, sublime réflexion sur l'art et le pouvoir, intitulé « Andréï Roublev », il est question de la vie, de l'œuvre et, surtout, des tourments de ce moine peintre, A. Roublev (le personnage a réellement existé). Le film déroule les doutes du peintre sur son art, et ses pérégrinations à travers la Russie du XVème siècle. La violence est omniprésente, terrible -comme dans cette scène où le seigneur crève les yeux des artistes peintres qui ont décoré son palais afin qu'ils ne puissent pas reproduire les décorations ailleurs. Roublev lui-même sera acculé à tuer un soudard qui voulait violer une jeune fille. Bouleversé par son geste, le moine peintre fait vœu de silence. Et il faut entendre le mot silence comme abstention de parole mais aussi de langage artistique. Sauf que Roublev sera le témoin d'un événement clé. Cette petite ville a été décimée par la peste ; ses habitants croient qu'elle ne pourra renaître que par le don d'une cloche à la basilique. Encore faut-il la fondre alors même que le maître-fondeur est mort. Le seigneur fait quérir le fils du fondeur, très jeune homme à peine sorti de l'adolescence, et lui ordonne de fondre la cloche en le prévenant qu'il sera décapité s'il échoue. Le jeune homme, sûr de lui, se met à la tâche, sans une hésitation. Il réussit à fondre l'énorme cloche. Quand le battant rend son premier son, le jeune homme s'effondre en larmes et avoue à Roublev que son père, « cette charogne », ne lui avait jamais rien révélé des secrets de fabrication des cloches. Alors, Roublev, décide de rompre son silence verbal et artistique. Il produira des œuvres magnifiques dont le patrimoine russe et mondial aurait été privé n'eût été le salvateur jeune homme.

Quel rapport avec les dominos ? À leur mort, soudain parés de toutes les vertus et de toute l'intelligence du monde, les deux hommes eurent droit à une floraison d'articles et d'hommages dans la presse et de la part des autorités au plus haut niveau. Puis ce fut le silence. On avait assuré le service minimum. C'était pourtant l'occasion, au moins pour la presse soi-disant indépendante, d'oser deux petites questions. Un : pourquoi des hommes présentés comme à ce point vertueux et infaillibles ont-ils été écartés du pouvoir au profit des corrompus et autres « analphabètes bilingues » (comme dit la vox populi) qui ont mené le pays au désastre humain que l'on sait ? Deux : pourquoi M'hamed Yazid et Abdelhamid Mehri ont-ils gardé un silence absolu sur ce qu'ils ont vu et vécu tout au long de la lutte pour l'indépendance ? Que n'ont-ils imité leur glorieux aîné, Ferhat Abbas, et dit leurs vérités dans un livre, pour l'édification des jeunes générations ! Celles-ci ont-elles le droit de savoir ce qui s'est réellement passé durant cette guerre ? Ce serait faire injure aux deux hommes que de répondre à leur place par la négative. L'explication est plus sûrement dans le culte du secret -qui est une seconde nature chez les hommes du système- et dans la volonté de ne pas rompre avec le pouvoir. Résultat ? Les deux hommes qui avaient en main un puissant atout capitalisé -rien moins que le condensé de leur longue et riche expérience- ne l'ont pas joué. Et c'est comme si leur vie s'était brutalement réduite, après leur mort, à de simples noms. Quoi qu'il en soit des raisons invoquées ci-dessus, rien ne saurait justifier ce qu'il faut bien appeler un refus de transmission.

Ces dernières années, deux acteurs de la guerre d'indépendance, deux anciens ministres du Gpra, sont morts. Il s'agit de M'hamed Yazid (décédé en 2003) et de Abdelhamid Mehri (décédé en 2012). Tous deux lettrés, tous deux anciens centralistes civilisés du Mtld, tous deux ayant goûté aux geôles coloniales, tous deux fins politiques et subtils diplomates -Yazid ayant représenté l'Algérie au sommet de Bandoung en 1955, puis aux Nations-Unies-, deux grands patriotes qui ont défendu la cause anticolonialiste avec les mots et les concepts de la politique, jamais par la violence. L'intransigeance des ultracolonialistes les poussera -tout comme Ferhat Abbas- au Fln et à la justification de la lutte armée. Deux militants politiques donc aux antipodes des « gardiens de chèvres portant une arme » que brocardait Abane Ramdane. L'un comme l'autre seront évidemment écartés des centres du pouvoir siloviki après l'indépendance, Yazid définitivement, Mehri de façon sporadique repêché qu'il fut par Bendjedid qui lui confia le Fln.

 

L'expression appartient au célèbre jeu chinois, très prisé des Algériens : les dominos (dont les règles comportent plusieurs variantes). Le principe général de ce jeu étant que le gagnant est celui qui totalise le plus faible nombre de points, il y a donc tout intérêt à se débarrasser des grosses pièces -la plus grosse étant le double-six. Celui qui la détient peut, toutefois, être tenté de la garder pour la jouer au moment opportun, c'est-à-dire quand il pourra fermer le jeu alors que les autres joueurs ont encore en main plusieurs dominos. C'est un risque à courir, car le double-six peut tout aussi bien vous rester sur les bras, pour ainsi dire. Un coup de poker, en somme. Alors, quand le coup échoue et que le détenteur du double-six se retrouve avec une main chargée « d'olives » -terme codé pour désigner le domino de tous les dangers-, les joueurs et les inévitables spectateurs ne manqueront pas de s'esclaffer en chœur : « Doblésiss matlou fi eddou » (Littéralement : le double-six lui est mort entre les mains).

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