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Publié par Saoudi Abdelaziz

El Watan d’aujourd’hui publie une interview de Abderrahmane Hadj-Nacer. Les propos de l’ancien gouverneur de la banque centrale sont très intéressants. Nous publions quelques morceaux choisis de cette longue interview, réalisée par Fayçal Métaoui. Rappelons que Hadj-Nacer vient de publier « La Martingale algérienne, réflexions sur une crise »   aux Editions Barzakh .

 

 

-Vous dites que personne ne fait confiance à l’existence d’un l’Etat malgré l’existence «d’une administration pléthorique et d’une police répressive». D’où vient ce manque de confiance ?

 

Prenons l’exemple du maire de Zéralda. Encore une fois, je prends mes précautions, je ne connais pas la réalité. Ce que rapportent les journaux signifierait qu’aujourd’hui, la mafia a la prévalence sur le fonctionnement de la justice concernant un citoyen devenu maire qui a essayé de faire son travail. Tout est comme cela. A partir du moment où l’arbitraire l’emporte sur la règle de droit, évidemment, il n’y a plus d’Etat. Il y a une expression d’Alger que j’adore et qui m’a permis de travailler convenablement à la Banque centrale et que m’a rappelé un jeune employé qui m’a dit : «El Had,j a'tina gramme qima ou khatik.» Il suffit de donner à l’Algérien son droit, y compris le plus basique. Ce n’est pas de l’argent. Ce qui motive le plus l’Algérien est l’égalité du traitement. Si l’on est juste avec lui et que l’on fasse en sorte qu'il participe à la décision, on peut faire ensemble ce qu’on veut. C’est une richesse exceptionnelle. C’est le rôle de l’Etat.

La légitimité de l’Etat, c’est la justice, le droit à l’Etat de droit. Or, c’est cela qui est remis en cause aujourd’hui. Je peux multiplier les exemples. Quand vous avez un policier qui refuse d’intervenir alors qu’il assiste à l’agression d’une jeune femme dans la rue… Petit à petit, des tas de couches se superposent permettant de dire qu’il n’y a plus d’Etat. Idem pour l’économie. Pour la même marchandise, un importateur paye les droits de douane et un autre fait entrer ses containers en pleine nuit sans rien payer ! Avec le temps, tous les pans de l’Etat finissent par disparaître. Il n’y a plus de confiance. Aujourd’hui, si vous avez un problème de sécurité, vous avez peur d’aller au commissariat déposer une plainte car vous ne savez pas comment vous allez être accueilli. Dans le domaine économique, on favorise les rentiers par rapport aux producteurs, l’informel au détriment du formel.

 

-Et pourquoi l’informel est-il favorisé ?

 

Parce que le pouvoir est informel, parce que l’adresse qu’on nous montre ne correspondant pas à l’adresse où se prend la décision. En économie, l’adresse où se font les transactions n’est pas celle où elle devrait être. Et tout est comme cela. Ce n’est pas un hasard. C’est une logique qui est évidente. Ce n’est pas une question d’incapacité de contrôler des marchés tels que Tadjnent, Bir El Ater ou tous les «Dubaï» qui apparaissent ici et là. C’est le véritable reflet de l’administration et du pouvoir aujourd’hui. Or, la fonction de l’Etat est essentielle. N’oublions pas que pour pouvoir aller vers une économie libre, il faut un Etat fort. Plus l’Etat est fort, plus vous pouvez libérer les énergies des citoyens…

 

-Et si l’Etat est faible, il devient répressif…

 

La répression signifie que l’Etat s’est affaibli. Aujourd’hui, on pense que l’époque de Boumediène était celle d’une «libéralité» absolue. Or, notre génération l’a bien vécu, les gens avaient peur de la répression. Il y avait une forme d’Etat qui se constituait. Aujourd’hui, c’est le dépérissement total. Vous n’avez pas accès à la santé, aux services de base que l’Etat doit fournir et donc vous tournez le dos à l’Etat. Vous êtes obligé de constituer un Etat parallèle. Cela existe au niveau de chaque citoyen. C’est une logique voulue. C’est également une logique de l’organisation du pouvoir. En ce sens-là, c’est une forme de suicide. Le dépérissement de l’Etat, même voulu, conduit ceux qui en bénéficient en premier lieu à une forme de suicide collectif. Suicide vers lequel est entraînée toute l’Algérie.

 

-Le changement de cette situation doit-il signifier la fin du régime politique actuel ?

 

Le régime avait une possibilité d’évolution dans les années 1980 et 1990. En 1987, nous étions conceptuellement en avance sur l'Europe de l'Est. Il faut reconnaître que le pouvoir n’était pas prêt psychologiquement et conceptuellement à comprendre la nécessité du changement, néanmoins ces vingt ans de ratage absolu n’ont pas permis à ce régime de tirer profit de ce temps. Or, le temps ne joue jamais en faveur d’une situation de statu quo. Une politique de statu quo est toujours une politique de répression et de maintien en l’état des rapports. On se retrouve aujourd’hui dans une situation internationale marquée par des changements. Les vrais acteurs à l’étranger étaient favorables au statu quo, il y a vingt ans. Ils ne le sont plus actuellement pour leur propre survie. Ils ont estimé qu’on a perdu du temps et qu’on leur fait perdre du temps.

On ne semble plus être apte à comprendre comment renverser les choses pour être à la mesure des exigences internationales. Disons les choses simplement : face à l’émergence de la Chine, le monde occidental a besoin de mettre de l’ordre derrière le chef de file que veulent rester les Etats-Unis. Ils ont besoin que le monde arabo-musulman, à cause des réserves pétrolières, mais aussi que la population et l’idéologie se mettent en ordre. Et dans ce cas de figure, croire qu’on peut jouer les prolongations avec un statu quo renouvelé, c’est commettre une erreur fondamentale. Toutes les populations arabo-musulmanes expriment un besoin de changement en raison de l’éducation, d’Al Jazeera, de la télévision, de l’internet, des voyages, etc. Donc on a une poussée interne et une poussée externe. Certains croient que le statu quo se gère dans un tel contexte général.

 

-Et pourquoi le pouvoir algérien n’arrive pas à s’adapter, à changer ? Il y a toujours les mêmes pratiques, les mêmes réflexes. Cela est-il lié à la rente pétrolière ?

 

Ils pensent que l’argent achète tout parce qu’ils n’ont pas compris la signification de l’argent. Là, je parle en tant que banquier. La Banque centrale n’émet pas de la monnaie, elle émet de la confiance. C’est supérieur à la monnaie. Une monnaie fonctionne tant que les gens ont confiance en elle. Dès que cette confiance est perdue, la monnaie ne vaut rien. Or, eux, quelle monnaie émettent-ils ? Ils sont en train de détruire la confiance qu’a toujours eue la population en l’administration. Celle-ci a toujours fonctionné sur la base d'un minimum de contrepartie. Même s’ils s’accaparaient des pans entiers de la rente, il y avait une espèce d’équilibre. A l’ex-ministère du Plan, une direction s’occupait des équilibres sociaux pour qu’il y ait une distribution équitable des revenus en faveur de la population. A partir du moment où vous rompez ce pacte social, cet équilibre, vous détruisez la monnaie essentielle, la confiance. Voilà le problème du régime aujourd’hui auquel il n’arrive pas à faire face. Voilà pourquoi les augmentations de salaire octroyées semblent si injustes même pour leurs bénéficiaires.

 

-Il y a une question terrible dans votre livre : «Qui décide en Algérie ?» Il n’y a pas de réponse…

 

A partir du moment où le rapport économie informelle-économie formelle correspond à celui du pouvoir apparent et pouvoir non apparent, vous ne saurez évidemment qui dirige aujourd’hui. Dans les années 1990, j’étais étonné d'apprendre l’existence d'une Bourse du sucre et qu’elle était établie à la cité La Montagne à Alger. Une cité censée être un fief islamiste. Tout se gérait à deux chiffres après la virgule. Si le bateau, qui arrivait au port, n’était pas dans «la logique» de la cité La Montagne, il était, comme par hasard, bloqué par les douaniers, les dockers (…). Personne n’était en mesure de vous dire qui était le patron de «la Bourse» du sucre. Cela s’est instauré comme système. On ne sait pas qui. C’est la même chose pour le pouvoir.

 

-On dit généralement que c’est le DRS qui gère tout…

A chaque fois qu’on vous montre du doigt quelque chose, ne regardez pas la direction qu'on vous indique, regardez d’où vient le doigt et qui désigne cette direction. Dès qu’on me dit que c’est le DRS, que c’est le patron du DRS, je dis que c’est plus complexe et qu’il faut chercher où se trouvent les raisons profondes de cet état de fait. Cela peut être «l’étranger», mais c’est une fausse réponse. La réponse est toujours en nous. Ce système opaque dessert même ceux qui en bénéficient aujourd’hui. Sont-ils heureux ? J’ai des doutes sur le bénéfice qu’ils peuvent tirer de cette situation.

 

-Justement, pour vous, tel qu’écrit dans l’essai, «la main de l’étranger» est une des «ruses» du régime pour fédérer les appuis autour de lui…

 

Un étranger a ses propres droits et sa propre logique. On ne va pas demander à Israël de nous aider. Nous sommes en guerre virtuelle avec Israël…

 

-Quoique…

 

Je dis bien virtuelle ! Nous sommes dans un monde informel. Le discours tenu est un discours de guerre contre Israël. Aussi ne pouvons-nous pas exiger d’Israël d’avoir un comportement amical vis-à-vis de nous. Donc, ils font leur travail. C’est légitime. On ne peut pas exiger de n’importe quel pays de ne pas défendre ses propres droits. Mon problème n’est pas de dire que les Français ne nous laissent pas travailler ou que les Israéliens auraient liquidé l’ex-patron du nucléaire en Algérie, le lieutenant-colonel Sari (le lieutenant-colonel Redouane Rédha Sari, docteur en physique nucléaire et en informatique, a été assassiné à Bouzaréah à Alger, le 4 juillet 1993, ndlr). Les étrangers font leur job, mais notre job à nous est de nous défendre et éventuellement de faire la même chose chez eux. L’explosion du groupe Khalifa est une conséquence d’une faute de la Banque centrale, mais c’est aussi le travail des services de renseignements de toute couleur que de faire de la prévention. A quoi servent donc l’armée, la police ?

 

-Le contre-espionnage algérien ne fait-il pas son travail comme il le faut ?

 

C’est une question technique. Je ne sais si l’on sait piloter un Mig 23. Je constate en tant que citoyen et en tant que praticien dans certains domaines qu’il appartient aux services de sécurité, de toute nature, comme dans tous les pays, de participer à la défense du territoire national. Cette défense ne signifie pas de mettre des cartouches dans un fusil. De nos jours, il existe d’autres formes de cartouches. L’intelligence économique est beaucoup plus importante que l’intelligence militaire classique. Quand les Marocains pénètrent dans toute l’Afrique, ils sont devenus plus puissants que les Algériens. Ici, nous en sommes encore aux réflexes des années 1970 sans avoir l’aura de la diplomatie algérienne des années 1970. Les armements ont évolué dans le reste du monde. Les autres pays se sont adaptés. C’est pour cela que je dis que «la main de l’étranger» est une ruse du système.

Va-t-on accuser les Français de nous faire la guerre en Libye ou dans le Sahel ? Ils ne font pas la guerre mais poursuivent une logique qui leur appartient, ils défendent leurs intérêts. Idem pour les Marocains. Est-ce la faute aux Marocains si nous n’avons pas de système bancaire et qu’il n’existe aucune facilité pour les entreprises algériennes qui veulent exporter ? La bureaucratie algérienne empêche les entrepreneurs algériens de s’installer au Burkina Faso ou dans un autre pays africain. Nous avons pourtant historiquement l’habitude de nous mouvoir et nous installer à travers tout le Sahel. Nos populations le font depuis longtemps. C’est une ancienne tradition. Tout cela se fait dans l’informel. Allez demander à la Banque centrale de faire une exportation de capitaux ou même de faire une importation de capitaux ! On traite les gens comme des voleurs obligés de se justifier à chaque fois dès lors qu'ils le font honnêtement.

 

-Comment expliquer l’absence de prospective et d’études futuristes en Algérie ?

 

Je n’ai jamais compris pourquoi le pouvoir a cassé tous les instruments d’analyse, de statistiques et de projections sur le futur. On nous a imposé la suppression du terme planification, avec le libéralisme qui avait le vent en poupe. Cela n’a pas été le cas pour eux, ceux qui ont exercé des pressions sur nous. Je ne connais pas un seul pays ultralibéral qui n’ait pas d’institut de prospective. Peu importe le mot. Au japon et en Corée du Sud, les instituts de planification sont essentiels. Quelle que soit la personne à la tête d’un institut, la structure aura sa propre logique. Elle continue à produire des éléments de comparaison. Or, comme si on a voulu, à un moment déterminé, briser une machine qui était capable de produire. C’était la période de la destruction de 500 000 emplois et de la mise en prison de presque 4000 cadres.

 

 

(…) Actuellement, les choses ont changé. Je pense que nos dirigeants n’ont pas compris la nécessité du changement. Ils croient que le temps peut se gérer et qu’on leur donne la possibilité de perdurer. Comme je suis contre la violence, il faut rompre avec la nécessité d’arriver au pouvoir par la violence. On peut toujours faire évoluer les choses. Chez nous, l’armée est essentielle. On peut être antimilitariste, ne pas aimer l’armée, mais pour autant considérer que c’est la colonne vertébrale du pays. Il faut absolument sauvegarder cette colonne vertébrale. C’est une nécessité absolue et objective quelle que soit la philosophie de tout un chacun. Il faut éviter qu’il y ait un collapsus à l’intérieur des institutions pour qu’elles restent vivantes.

Propos recueillis par Fayçal Métaoui. 5 août 2011  http://www.elwatan.com/weekend/
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