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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Chiricahua poursuit son travail de dissection des perversions qui ont marqué, selon lui, la conduite de l’insurrection. Il affirme : « On est passé insensiblement de l'axiome : « Nous avions raison donc nous avons pris les armes » à cet autre : « Nous avons les armes donc nous avons raison ».

 

 

 

 

 

 

L'INTELLIGENTSIA IMPOSSIBLE OU LA CONSCIENCE MALHEUREUSE (2ème partie)

 

 

Par Chiricahua, Le Courrier du courroux (6)

 

 

 

 Ajouter à cela l'incroyable lâcheté dont fit preuve le pouvoir central métropolitain face aux ultracolonialistes, ce qui contribua à élargir le boulevard devant le Fln de guerre ; ce dernier n'eut plus, dès lors, qu'à empêcher que s'élève aucune voix discordante chez les Algériens qui remettrait en question son leadership. Son frère utérin, celui qui était sorti de la même matrice Ppa (Parti du peuple algérien) que lui, le Mna (Mouvement national algérien) de Messali -autre descendant de Koulouglis-, qui refusait sa tutelle, passa à la trappe après une sanglante guerre dans la guerre qui fit quelques milliers de morts. Ainsi le Fln de guerre établit-il son hégémonie absolue sur le peuple algérien qu'il abandonna, sans protection, non sans l'avoir « mouillé » face à la machine de guerre de l'armée coloniale (le commandant Azzedine est particulièrement disert sur la façon de compromettre une mechta et de laisser l'armée coloniale la traiter afin que les rescapés rejoignent le Fln). Les dirigeants du Fln prirent bien soin, quant à eux, de se mettre à l'abri de frontières sûres et reconnues. Là, ils fourbiront sans désemparer les armes qui leur ouvriront le chemin du pouvoir, le moment venu.

 

Il faut prendre l'expression « hégémonie du Fln » dans le sens gramscien, c'est-à-dire dans celui de l'imposition d'une manière de voir le monde et de le penser. En effet, il serait spécieux de prétendre que le Fln ait pu s'imposer par le seul exercice d'une violence débridée (contre laquelle ne tenta de lutter que le seul Abane, encore que lui-même n'en fût pas exempt). Le Fln a réussi à persuader les Algériens que le seul langage que puisse entendre le système colonial était celui de la violence parce que les Algériens éprouvaient dans leur être, quotidiennement, l'arbitraire sans limite du colonialisme. De plus, tous les partis -Udma, Pca, Oulamas- rejoignaient le Fln et/ou acceptaient de se dissoudre dans ses structures militaires. Alors fut rendue possible l'intériorisation par la société algérienne de cette croyance que la politique, c'est la guerre. Ce fut bien la fin de la société civile dont les années 50 témoignaient des premiers balbutiements.

 

L'union sacrée réalisée autour du Fln et de son dogme simpliste ne laissait place ni à une pensée alternative ni -encore moins- à une critique, fût-elle constructive. Et puis, d'où pourraient-elles émaner ? Tout ce qui pouvait penser, émettre une opinion élaborée, écrire, était au Fln : les Oulamas qui tenaient au moins deux périodiques en arabe et en français, l'Udma et le Pca qui avaient leurs propres organes, n'existaient plus. Les étudiants eurent le tragique sort que l'on sait et ceux d'entre eux qui n'avaient pas répondu à l'appel de la grève et rejoint le Fln, autoculpabilisés, garderont un bœuf sur leur langue toute leur vie ou bien se dédouaneront après l'indépendance en devenant plus royalistes que le roi-Fln, ce qui était à l'évidence l'expression d'une volonté plus ou moins consciente d'expier symboliquement leur « péché ».

 

Mais à l'intérieur des structures du Fln de guerre, les lettrés et intellectuels eurent-ils une quelconque marge de manœuvre ? Purent-ils jouer leur rôle naturel : penser, analyser, critiquer, proposer ? Lequel d'entre eux s'est-il manifesté par quelque écrit de fond -en dehors des articles d'El Moudjahid qui étaient anonymes et n'étaient pas toujours d'une profondeur abyssale ? Excepté Frantz Fanon -qui avait un statut particulier- personne. Où donc étaient les Yazid, Mehri, Benyahia, Chaulet, Malek, Madani... ? Il faudra attendre l'après-indépendance et le livre édifiant de Ferhat Abbas -« Autopsie d'une guerre »- pour se représenter le climat de terreur dans lequel baignaient les instances dirigeantes de l'Insurrection à l'Étranger. Et encore s'agit-il d'un témoignage sur le Gpra (Gouvernement provisoire de la république algérienne), les structures militaires restant encore aujourd'hui une boîte noire avec ses secrets terribles, à n'en pas douter.

 

On rétorquera, certes, que les lettrés évoqués ci-dessus étaient des « intellectuels organiques », c'est-à-dire des intellectuels militants qui ont choisi de se battre pour un camp et une cause. L'objection ne tient pas : qui, plus que les intellectuels du parti bolchevik méritent la qualification d'intellectuels organiques ? Et pourtant le débat d'idées entre eux était d'une extraordinaire richesse. On peut s'en faire une idée en lisant Lénine, le premier d'entre eux (45 tomes d'écrits sur la révolution), qui n'a cessé de croiser le fer avec tous ses camarades, et le plus souvent, sans concession. Un intellectuel organique n'est pas un petit soldat de plomb. Il doit au contraire conserver une distance critique avec la manière dont se mène le combat pour la cause. Mais à partir du moment où l'on a admis comme vrai le dogme du Fln -la lutte armée- on se privait du même coup de toute possibilité de prise de distance et -pire encore- on se plaçait en position de subalterne par rapport à ceux qui détenaient les armes. La suite des événements montrera que l'on est passé insensiblement de l'axiome : « Nous avions raison donc nous avons pris les armes » à cet autre : « Nous avons les armes donc nous avons raison ». Et c'est A. Mehri qui le disait.

 

L'après-indépendance verra la pérennisation de ce système de type totalitaire dans lequel la réalité du pouvoir est encore et sans cesse disputée entre les porteurs d'armes : l'armée et la Sécurité militaire, le Fln ne servant plus que de paravent aux manœuvres tacticiennes destinées à émietter la société civile en lui assignant d'office les créneaux d'expression politique définis par le pouvoir réel. Cela s'appelle, en d'autres termes, la gestion du pluralisme tel que le système siloviki en conçoit et en décrète les tendances : ainsi, le système a décidé qu'il y aurait dans le pays un courant nationaliste, un courant moderniste, un courant religieux conservateur, un courant ouvrier. Que cela n'ait qu'un très lointain rapport avec la réalité de la société algérienne, le système siloviki s'en moque : la société n'existe que par lui, elle n'a qu'à bien se tenir ! (Déjà sous le règne de Boumédiène, il était question de créer ces mêmes courants au sein du Fln ; Bouhara avait été chargé de l'exploration du projet.)

 

Une société civile dominée et sans cesse atomisée par un pouvoir totalitaire, ne peut évidemment produire une intelligentsia libre, capable de jouer son rôle d'avertisseur et de vigie des valeurs éthiques fondamentales. Ajouter à cela un phénomène nouveau, généré par la politique d'arabisation de l'enseignement : la naissance d'une couche de lettrés en langue arabe. Cette catégorie a poussé telle une culture sur substrat inerte : sans mémoire, sans histoire, sans références, contrairement à la couche de lettrés francophones qui avait elle tout un système référentiel, de Voltaire et Rousseau à Lénine en passant par Sartre. Ainsi, le pays s'est-il brusquement retrouvé avec deux intelligentsias que tout sépare, que tout oppose, la langue, la culture, le système des valeurs. L'occidentalocentrée, appelons-la ainsi pour la commodité, férue de modernité, de laïcité, de démocratie, de pluralisme politique ; l'orientalocentrée, appellation par commodité là aussi, attachée à ce qu'elle appelle l'authenticité, (El Asala) notion centrale qui recouvre le respect des valeurs arabo-islamiques traditionnelles. Ces deux intelligentsias -pain bénit pour la SM qui va les manipuler à sa guise !-, sont devenues parties prenantes actives de la guerre des lâches. L'occidentalocentrée, tétanisée à l'idée que les religieux parviennent au pouvoir, révoltée par les assassinats dont nombre de ses représentants ont été victimes (mais dont on n'a jamais identifié les auteurs, encore moins les commanditaires), se range, en majorité, même si c'est la mort dans l'âme, derrière la SM. Ce faisant, elle ne peut plus exciper de la moindre légitimité morale et doit dire adieu à sa fonction critique. L'orientalocentrée, quant à elle, croyant son heure d'intelligentsia organique venue avec la montée du Fis, lui offre ses services et justifie sa politique d'éradication des intellectuels occidentalocentriques. Adieu la légitimité morale, là aussi.

 

Le bilan du système siloviki est un immense désastre sur tous les plans. La construction d'une Algérie libre exigera, non seulement la fin de ce système mais encore une grande réforme morale. Les deux intelligentsias ont là une occasion historique de se racheter, de dépasser leurs errements. Qu'elles commencent donc par promouvoir une opération « vérité et justice » sur la guerre des lâches ; qu'elles examinent courageusement, sans concession, les faits et les actes de chacun, qu'elles mènent leurs propres enquêtes sur les assassinats (comme Pierre Vidal-Naquet a enquêté sur la disparition de Maurice Audin et sur les crimes de l'armée française en Algérie). Elles apprendront, dans l'action concrète, par la pratique que les mots de vérité, de justice, de bien, de mal ont le même contenu quelle que soit la langue dans laquelle ils sont dits, mais elles doivent également se rappeler que l'histoire ne repasse pas les plats.

 

Chiricahua, 9 février 2012. Lien : Chiricahua-overblog

 

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